Féminisme et transidentité: Simone revient!

Il me semble qu’une des principales causes de la transphobie, que ce soit de la part des conservateurs ou de personnes se disant féministes (voire même féministes radicales), vient de ce que les identités trans remettent en cause la binarité sexuelle de l’être humain, telle qu’elle s’est profondément enracinée dans nos cultures et sociétés, et par extention, les définitions de la femme et de l’homme. Après tout, quand on rencontre une nouvelle personne, la première chose que l’on remarque chez elle, c’est si elle est un homme ou une femme. Et ce qui nous permet de distinguer un homme d’une femme passe non seulement par ce que nous avons appris des caractéristiques physiques attribuées culturellement et socialement à un homme ou une femme, mais aussi de sa manière d’afficher son sexe dans son apparence vestimentaire, sa gestuelle, ses mimiques faciales et ses comportements. Dans cette identification, la biologie est largement interprétée et mise en œuvre par des considérations socio-culturelles.

Après Galilée, Darwin, les trans

Or, les personnes trans nous demandent de les accepter comme des concitoyen·ne·s à part entière, mais ne rentrant entièrement dans aucune de ces deux cases bien définies. Elles sèment un trouble profond dans nos visions du monde qui, toutes diversifiées qu’elles soient et même souvent totalement contradictoires, n’en sont pas moins basées sur cette idée que la reproduction sexuée de notre espèce impacte forcément l’ensemble de l’organisation de nos sociétés et qu’il est donc impossible de les penser en-dehors de cette division binaire. Même les quelques rares cas d’hermaphrodisme devraient être facilement résolus en choisissant d’entrer dans l’une ou l’autre case. Mais, il ne saurait y avoir une troisième case (ou un troisième genre) et encore moins une multiplication de ces cases, sans générer un énorme chaos socioculturel, mais aussi philosophique, juridique, politique, moral et éthique.

Et je dois avouer que même pour une personne comme moi qui est totalement en faveur de la protection et de la promotion des droits fondamentaux des personnes trans, j’ai aussi du mal à m’imaginer concrètement ce que donnerait une société dans laquelle se multiplieraient les identités de genre, mélangées, en plus, à des orientations sexuelles diverses et à des configurations sexuelles biologiques multiples. Je n’arrive sincèrement pas à m’imaginer ce que ça donnerait. Nous avons tellement l’habitude de calquer nos comportements, nos pratiques et nos habitudes en fonction du sexe et donc du genre des personnes, que de faire éclater ce binôme sexe-genre me semble assez vertigineux. Rien que pour l’identification administratives des gens, cela obligera à de multiples modifications qui n’ont rien d’anodin.

Sexe, genre et transgressions

PsychoCouac propose d’ailleurs, à ce sujet, deux vidéos que je recommande vivement et qui permettent vraiment de faire la part des choses entre les multiples niveaux socio-culturels et psychiques de ces questions. Il commence par ré-affirmer la distinction entre sexe (masculin ou féminin) et genre (homme ou femme), le premier relevant d’une pure description biologique, le second, de normes socioculturelles variant dans le temps et d’une société à l’autre. De fait, il n’existe aucune définition claire et nette, faisant consensus en tous temps et en tous lieux, de ce qu’est une femme ou un homme. Or, il n’y a rien de plus contre-intuitif que de nous dire que le genre n’est pas fixé à la naissance en fonction de ce qu’on a entre les jambes. Et il ré-explique que le fait d’avoir un pénis ou un vagin ne vous prédestine pas forcément à porter des pantalons ou des jupes, ni à devenir ingénieur ou infirmière.

On peut être non-conforme aux attentes liés à un genre sans renier le genre qu’on a depuis sa naissance, ni se revendiquer d’un autre genre. Une telle personne n’est pas transgenre. Elle transgressera juste les critères qui constituent son genre et revendiquera plutôt de re-définir ce genre d’une autre manière. Or, ces personnes sont régulièrement qualifiées de transgenre, ce qui permet à certain·e·s de parler d’une épidémie de transition, alors qu’elles se contentent simplement d’exister selon leurs propres critères ou une ré-interprétation des critères socialement autorisés. Et généralement, elles ne prennent aucune hormone, ni ne se livrent à une quelconque chirurgie pour s’enlever ou se rajouter des éléments corporels. Elles entreprennent peut-être des chirurgies visant à leur donner une allure qui corresponde mieux à leurs propres attentes, mais de la même manière que les gens se font refaire le nez ou d’autres parties du corps afin de les améliorer selon leurs critères esthétiques.

PsychoCouac montre ainsi que le refus des normes de genre ne correspond pas forcément à une identité trans et que, quelque-part, les personnes cis et les personnes trans se trouvent en réalité situées à différents endroits sur un spectre d’identifications vis-à-vis de normes et d’attentes liées au sexe et au genre. Les deux vidéos permettent de comprendre que la notion de personne transgenre ne se réduit pas juste à un « sentiment » d’être homme ou femme. C’est en réalité bien plus complexe et riche. Une personne transgenre refuse généralement le genre qui lui est attribué, mais contrairement à ce que prétendent nombre de personnes se disant « gender critical », elle ne va pas forcément vouloir s’imposer tous les stéréotypes liés à l’autre genre. Par contre, elle se sentira souvent obligée de reprendre un certain nombre de normes caractérisant ce genre d’un point de vue socioculturel pour éviter d’être mal traitée. Si certaines femmes trans semblent parfois plus femmes que femmes et donc tomber dans les stéréotypes vestimentaires et physiques sexistes, c’est parce qu’elles craignent de ne pas être acceptées en tant que femmes. Mais, ça ne signifie pas qu’elles adhèrent forcément à ces normes et que, si la possibilité leur est donnée, elles ne les transgresseront pas à leur tour.

De fait, nombre de personnes trans affichent une identité de genre qui ne reprend souvent que très partiellement les normes attribuées à celui-ci, voire pas du tout. Quand une personne trans dit se sentir « homme » ou « femme », ça ne signifie pas qu’iel se sent « homme » ou « femme » selon les critères de définition généralement socialement admis. La réalité est que de même que les personnes cis ne définissent pas leur ressenti de sexe et de genre de la même manière (d’où la très grande difficulté à se mettre d’accord sur une définition de ce qu’est une femme ou un homme), de même, les personnes trans ont généralement une perception toute aussi subjective de ce qu’est un homme ou une femme, bien que mêlée de considérations socioculturelles acquises par l’éducation et la socialisation, comme pour n’importe quel autre membre de nos sociétés.

Et là, évidemment, ça ouvre d’énormes perspectives pour ré-évaluer l’intérêt de classer les individus en deux catégories purement sexuelles. PsychoCouac confirme bien que les personnes trans viennent donner un énorme coup de pieds dans le château de cartes constitués de nos normes souvent arbitraires concernant les liens entre sexe et genres. Et cet assemblage s’effondre effectivement complètement face à la réalisation que les notions d’hommes et de femmes ne sont que très partiellement déterminés par celles de féminin et de masculin.

Outre ces implications, la violence de la réactance vis-à-vis des demandes, à la base parfaitement raisonnables et légitimes des personnes trans, provient du fait que ces gigantesques modifications seraient « imposées » par une toute petite minorité. En gros, pour satisfaire l' »inadéquation » socio-culturelle d’à peine 1% de la population, il faudrait modifier complètement des us et coutumes multiséculaires, ou, du moins, vieilles de plusieurs décennies. Or, dans le cadre actuel d’une réaffirmation de la prééminence de la majorité sur toutes les minorités, de telles demandes ne peuvent qu’être perçues avec violence. Disons qu’à certains égards, ce n’est pas vraiment le moment de poser des questions telles que: qu’est-ce qu’une femme? Et par extension, qu’est-ce qu’un homme (Oui, j’inverse la logique habituelle qui fait de la femme une extension de l’homme)?

Un retour à l’essentialisme biologique – Simone, va te faire voir sur Mars!

Comme on vient de le voir, l’existence des personnes trans, loin de réduire à néant les combats féministes, comme certaines le prétendent, lui ouvre, au contraire, d’incroyables perspectives. Mais, cela n’est possible que si l’on évite l’essentialisme biologique. Cette réflexion a déjà été menée, il y a plus de 70 ans. Pourtant, on voit revenir en force cet essentialisme biologique dans les propos des féministes et des conservateurs qui s’opposent à l’existence des personnes trans ou au respect de leurs droits fondamentaux. Les captures d’écran ci-dessous illustre assez bien mon propos. Ce genre de discours est très répandu, mais il se trouve, par hasard, qu’une bonne partie se retrouve réunie sous cette publication Facebook.

Capture d'écran sur Facebook
Le sexe est réel….
On naît femme, on ne le devient pas.
On naît femme, on ne le devient pas.

Que des féministes puissent ainsi piétiner le fameux « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, a de quoi laisser coi. Dans son fameux essai de 1949, Le Deuxième Sexe, elle montre comment les travaux de l’époque en biologie, génétique, médecine d’un côté, en philosophie, sociologie et économie de l’autre permettent déjà de distinguer entre le sexe biologique et le « genre », même si elle n’utilise pas ce terme. Et elle tire à boulets rouges sur la psychanalyse pour ses préjugés sexistes, qui font qu’elle tend à maintenir la femme dans une sorte d’infantilisme éternel. Or, qui voilà parmi les « psy » qui dénoncent l’idéologie trans en France? Des psychanalystes! Notamment Caroline Eliacheff, qui a publié en janvier 2022 La fabrique de l’enfant transgenre (avec Céline Masson, une autre psychanalyste), à L’Observatoire, une référence « médicale » pour tous les militants transphobes qui veulent pouvoir se donner un vernis de sérieux et de scientificité. Pas étonnant, puisqu’elles aussi amalgament sexe et genre, et donc, dénotation (description) biologique et connotation (signification) socio-culturelle: Enfin, ces psys rappellent quelques évidences. Peut-on changer de sexe ? Légalement oui. Biologiquement non, car « il n’existe que deux sexes, mâle et femelle, déterminés génétiquement », même si « la nature a parfois ses ratés ». (https://envahis.com/la-fabrique-de-lenfant-transgenre-il-nexiste-que-deux-sexes-male-et-femelle/).

Alors, outre que la notion de « ratés » n’est rien d’autre qu’un jugement purement culturel et sociopolitique, mais absolument pas scientifique, il se trouve que ces « ratés » n’ont rien de « ratés ». Ce sont juste des variations, comme il en émerge constamment, et qui sont à la base de la diversité de la vie. Ce n’est donc pas parce qu’un phénomène est rare à un moment « t » qu’il le restera éternellement. On est donc là simplement dans un discours purement normatif, qui essaie de se cacher derrière des considérations génétiques, mais en grande partie fausses.

Sexe ≠ genre

Refusant de revenir sur cette confusion, on a ainsi des gens qui se plaignent:

« On est qualifié de transphobe quand on dit que le sexe biologique est une réalité » (https://toutesdesfemmes.fr/faq-mythes-et-mensonges-sur-les-personnes-trans/)

Or, il s’agit purement et simplement de mauvaise foi. Personne ne nie la réalité biologique du sexe masculin ou féminin. Par contre, vouloir réduire les gens à un descriptif biologique constitue bien une forme d’essentialisme, doublé d’un sophisme d’appel à la nature, à une nature qui, le plus souvent, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité scientifique de la nature, qui est pourtant revendiquée. C’est aussi un tour de passe-passe rhétorique qui permet de poser les personnes qui se plaignent en simple porteurs de bon sens, face à des extrémistes qui veulent jouer aux apprentis-sorciers avec les êtres humains.

Généralement, les personnes qui disent qu’on leur reproche d’avoir affirmé que « le sexe existe » ont en fait tenu tout un discours transphobe et choisissent de ne mettre en avant que cette affirmation qui semble de bon sens.

Cette affirmation constitue un slogan de ralliement pour les personnes transphobes. Elles n’affirment pas seulement l’existence du sexe biologique, mais que la biologie est plus importante que le social, c’est à dire que le fait d’être homme ou femme serait inaltérable et entièrement déterminé par la biologie.

Traditionnellement, la plupart des féministes en France ont lutté contre le fait de ramener les femmes à leur biologie. Comme l’écrivait Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».

« Les militantes et militants transphobes parlent beaucoup de la biologie, qu’ils voient comme irréfutable. Mais la plupart de leurs arguments se basent sur des idées préconçues et fausses de la biologie.

Le sexe en biologie est une question complexe, à la fois génétique, hormonale, anatomique et morphologique. On estime que 2% des gens présentent à la naissance une variation de l’un ou l’autre de ces éléments, notamment des variations génétiques. C’est bien plus que de personnes trans !

De plus, réduire les femmes à ce qu’elles ont entre les jambes et à leurs capacités reproductrices est l’argument le plus sexiste possible. Lorsque l’on vit et évolue chaque jour dans le monde en tant que femme, la biologie n’est pas la question.

Les femmes ont toujours été victimes des arguments basés sur ces prétendues ou réelles différences biologiques, qui les enferment dans des rôles sociaux restreints. La plupart des féministes qui ont fait progresser les droits des femmes ont contesté une vision essentialiste de la biologie. Il est donc hypocrite d’utiliser la biologie pour rejeter les femmes trans hors du groupe des femmes, particulièrement au nom du féminisme. » (https://toutesdesfemmes.fr/faq-mythes-et-mensonges-sur-les-personnes-trans/)

Le sexisme et le patriarcat ne se basent pas (uniquement) sur la biologie

Comme le montre cet extrait de l’article, la réalité est qu’il n’y a pas une définition faisant consensus de ce qu’est une femme ou un homme. Or, comme le rappelle à propos l’auteur, cela fait quand même depuis Simone de Beauvoir, soit depuis 1949, que l’on considère que l’on ne naît pas femme, on le devient. Il en va de même pour les hommes. Dans cette œuvre fondatrice du féminisme moderne, Simone de Beauvoir explique bien en quoi la biologie, à savoir, le sexe féminin et le sexe masculin, n’ont, en eux-mêmes, aucune signification particulière. Ils sont purement descriptif d’une réalité génétique, morphologique et physiologique.

D’ailleurs, il faut quand même rappeler que la structure et le fonctionnement des appareils génitaux féminins sont restés un grand mystère, objet de fantasmes masculins multiples, jusqu’à tout récemment. Le patriarcat, et le sexisme qui en découle, ne sont pas fondés sur le fait que les appareils génitaux de la femme soient fourgués à l’intérieur de son corps, alors que ceux des hommes pendouillent à l’extérieur. Ils sont fondés sur les significations socio-culturelles et souvent religieuses que les sociétés ont attribuées aux différences physiques entre hommes et femmes. Parce que ne nous mentons pas: nos ancêtres ne distinguaient pas les sexes sur la base de la génétique (née au 19è siècle), de l’endocrinologie (aussi née au 19è siècle) ou de la morphologie (un peu plus ancienne….ça remonte au 17è siècle). C’était essentiellement sur des critères physiques externes, comme l’absence d’un pénis chez la femme (remplacés par un « trou » noir étrange et potentiellement dangereux, voire infernal), la pilosité plus forte des hommes, leur taille, en moyenne plus élevée, ainsi que leur musculature, aussi en moyenne plus dense et les différences de tonalités dans la voix.

Mais, justement, on parle de moyenne globale. Or, quand on s’intéresse de plus près aux individus, on se rend compte qu’il existe des femmes affichant des caractéristiques très masculines et des hommes affichant plutôt des caractéristiques très féminines. Dans la réalité, nous n’avons jamais été capables de déterminer de manière claire et nette ce qui sépare les hommes des femmes, en deux groupes parfaitement distincts. Les individus sont placés sur un spectre de variations sexuelles et d’orientations sexuelles qui empêche d’en faire des descriptions fixes une fois pour toute. Pour clarifier cette confusion biologique, nous avons alors établi des règles de comportements, concernant tous les aspects de nos vies quotidiennes, pour faire en sorte que chacun soit clairement identifiable, soit comme homme, soit comme femme.

Mais, comme il se trouve qu’à partir du 19è siècle, de plus en plus de sociétés se sont transformées en démocraties, avec comme idée centrale, le respect du droit fondamental de chacun à chercher son bonheur (tant qu’il n’empiète pas sur ce même droit des autres) selon ses propres critères, il en a découlé aussi que les individus n’étaient plus forcément obligés de se conformer à des normes ne visant rien d’autres qu’à les forcer à rester à une place qui leur a été attribuée par l’ordre social. Le féminisme politique et économique avait déjà fait tomber bien des normes visant à identifier clairement les femmes et les hommes en les maintenant chacun dans des sphères socio-économiques et citoyennes différentes. Le féminisme procréatif a permis aux femmes de faire reconnaître leur droit à maîtriser leur fécondité et à décider de ce qu’elles veulent faire de leur corps. Le militantisme LGB a fait sauter une autre norme très importante: celle de l’amour charnel et social admis uniquement si hétérosexuel.

Féminisme binaire et solitaire

Cependant, tout cela n’avait pas encore fait trembler certains éléments de base de la distinction binaire homme-femme: les aspects morphologiques et physiologiques, mais aussi psychologiques. En gros, on pensait, jusqu’à récemment, que malgré tous ces chamboulements encaissés par nos sociétés en 200 ans, les bases de la binarité sexuelle humaine demeuraient et résistaient à tout cela. En d’autres, termes, on savait toujours reconnaître un homme ou une femme, s’iels se conforment aux normes vestimentaires, de coiffure, de maquillage et de gestuelle, mais aussi de comportements, notamment dans les relations amoureuses. On sait reconnaître un homme et une femme, même si on ne sait pas définir ce qu’est un homme ou une femme. On sait juste quand on a un homme ou une femme en face de soi.

Évidemment, quand cette certitude est ébranlée face à des personnes qui se présentent comme des femmes, ressemblent comme deux gouttes d’eau à des femmes, selon les critères que nous utilisons, mais dont on apprend qu’elles sont nées assignés homme, ça la fout mal! Ou encore plus dingue: une personne qui ressemble à une femme, est née assignée femme, mais se présente comme non-binaire et vous demande de parler d’elle au neutre, un neutre récemment introduit en français comme « al » ou « ol ». Là, c’est simple, tous les repères explosent. En fait, on ne sait plus qui on a devant soi. Du moins, si on continue de se référer aux normes traditionnelles. Parce que si on fait un petit effort, ça va très bien! On a juste à faire à une personne, concitoyenne, qui ne demande rien d’autre que le respect de ses droits fondamentaux. Ouf, on respire!

Même pour certaines féministes c’est compliqué, notamment pour celles qui ont eu tendance à promouvoir l’égalité homme-femme, mais tout en revendiquant une spécificité féminine et masculine à respecter de part et d’autre. En d’autres termes, ces féministes revendiquent la possibilité pour les femmes d’investir tous les domaines de la vie, selon leurs choix, et donc d’avoir accès aux mêmes ressources légales, structurelles et éducationnelles que les hommes, mais tout en gardant leur « féminité », sans pour autant tomber dans les stéréotypes de féminité imposés par le patriarcat et le sexisme. En gros, selon elles, il arriver à exprimer des caractéristiques spécifiquement féminines, mais qui soient compatibles avec le nouveau statut égalitaire des femmes avec les hommes. Tout un programme! Mais, un programme mis à mal par des personnes trans qui revendiquent le droit de ne rentrer dans aucune de ces cases et que cela soit pris en compte par le reste de la société. Elles ont donc probablement l’impression d’une intolérable concurrence de la part de gens qui refusent les règles sur lesquelles s’est basé leur militantisme, même si c’était en réaction à celles-ci. En fait, ces féminismes ont réussi l’exploit de se révolter contre les règles du patriarcat tout en les reprenant à leur compte pour les modifier, pas pour les faire disparaître complètement. Pour elles, la division binaire ne doit pas mener à une inégalité, mais elle doit être préservée, sous risque de tomber dans une humanité où les individus deviendraient des espèces de clones sans identités.

Et ce sont ces féministes que certains traitent de TERF, c’est-à-dire de « Trans Exclusive Radical Feminists ». En fait, aujourd’hui, nombre d’entre elles se contentent de ce qui a été acquis grâce au féminisme civique, procréatif et économique, estimant que tout le reste ne dépend plus que de la volonté individuelle des femmes de prendre leur destin en mains. Le fait que nombre de femmes et d’hommes se sentent fondamentalement en décalage avec leur propre corps et ce que la société projette de normes genrées vis-à-vis de celui-ci leur semble relever d’un problème purement individuel et uniquement adulte. Les jeunes qui ressentent une dysphorie de genres devraient donc être obligé·e·s de patienter jusqu’à la majorité avant de décider de faire quoi que ce soit et les parents ne devraient absolument pas céder un pouce sur cela. Puis, une fois adultes, iels devraient se débrouiller seuls avec leur impression d’inadéquation de sexe et de genre, sans revendiquer quoi que ce soit de plus du reste de la société. La logique sous-jacente claire et nette est qu’une minorité (qu’elle soit numérique ou de pouvoir ou les deux) n’a pas à exiger quoi que ce soit de la majorité. Elle doit se contenter de demander, voire de supplier, et accepter de bonne grâce la décision de la majorité, qu’elle soit satisfaisante ou pas.

Pour moi, en matière de féminisme, elles n’accomplissent que le minimum syndical et n’ont rien de radical. En effet, vouloir réformer un système de l’intérieur en se contentant de réorienter ses règles, pour ne plus bloquer complètement une minorité numérique, n’a rien de particulièrement radical. Et considérer que cela suffit, le plus gros du boulot reposant entièrement sur les épaules des individus, ça n’a rien de radical non plus. Le terme approprié serait donc TEF: Trans Exclusive Feminists. Quant à leur capacité à se revendiquer de Simone de Beauvoir, tout en s’asseyant totalement sur son travail, elle reste un mystère pour moi. Je ne sais pas comment elles arrivent à réconcilier leur essentialisme biologique avec leur croyance que la situation des femmes peut évoluer, si elles le veulent vraiment.

Conclusion

Sur la base de ces quelques considérations (qui n’ont rien d’exhaustif….le sujet est vaste), je pense qu’il n’y a rien ni de rationnel ou scientifique, ni de féministe, à suivre cette idée que les personnes trans et le militantisme en faveur de leurs droits fondamentaux constitueraient un danger pour la société et le féminisme, en niant la biologie. Iels ne nient absolument pas la biologie. Iels refusent simplement d’en faire l’alpha et l’oméga de nos décisions politiques. Et c’est une grosse, grosse différence que certain·e·s ne peuvent pas ou ne veulent pas voir, parce que leur problème est ailleurs. En fait, iels rejettent simplement la remise en cause de la division de l’humanité en hommes et en femmes, bien défini·e·s et bien dans leurs cases. Le problème est que ce genre d’essentialisme, doublé d’un sophisme d’appel à la nature, bien qu’iels s’en défendent, ne permet alors aucun changement socioculturel, sans risquer l’accusation de vouloir nier la biologie. À ce train-là, on devrait bien, au nom de la réalité biologique, considérer que le principal rôle des femmes est d’enfanter et de s’occuper des enfants. Et le rôle principal des hommes de fournir le sperme pour la fécondation et de s’occuper de la survie économique du foyer. Comme cela, on revient à la bonne vieille division des tâches traditionnelle entre hommes et femmes, d’ailleurs si regrettée par les conservateurs. Et du coup, il faudrait aussi s’opposer au mariage pour tous et à l’homoparentalité. Bref, c’est sans fin.

Or, le fait que la reproduction humaine soit sexuée n’impose nullement que la société humaine soit absolument organisée sur un axe de division sexuelle biologique. Ce n’est pas nier la biologie que de dire qu’un enfant peut très bien grandir en étant éduqué par deux hommes ou deux femmes, ou dans un foyer monoparental (père ou mère). Ce n’est pas non plus nier la biologie que de considérer qu’une femme peut avoir une vie accomplie en restant célibataire et sans enfants. Ce n’est pas nier la biologie que de considérer qu’un couple stérile sera parfaitement en mesure d’éduquer des enfants adoptés ou bien, encore, des enfants nés d’une PMA ou même d’une GPA.

Tout cela implique certes de gros enjeux idéologiques, philosophiques, politiques, juridiques,socioculturels et même religieux (pour les croyants), mais aussi économiques et scientifiques. Cependant, ça ne signifie pas qu’on peut les réduire à des sophismes simplistes, pour s’épargner une réflexion complexe, simplement parce que ce ne serait pas le bon moment. En fait, c’est jamais le bon moment pour affronter des défis lourds, fastidieux, laborieux, coûteux, etc. Jamais. Mais, il faut bien le faire. Et accuser les personnes trans et les militants défendant leurs droits fondamentaux de mettre en danger la société et même les combats féministes, simplement parce qu’ils impliquent la nécessité de revoir des pans entiers de notre fonctionnement, juste pour « accommoder » une minorité, constitue bien une attaque transphobe. Désolée. Mais, dire le contraire revient à nier la réalité. Et il paraît que ces gens détestent la négation de la réalité. Il serait donc temps qu’ils reviennent sur Terre. La démocratie, ce n’est pas la dictature de la majorité. C’est certes le dernier mot à la majorité, mais elle doit aussi se préoccuper des minorités et s’assurer que leurs droits fondamentaux soient respectés, quitte à revoir le fonctionnement de pans entiers de la société. Oui, les minorités comptent et beaucoup en démocratie. Sans compter que les changements demandés ne se font pas au désavantage de la majorité. Absolument pas. Au contraire. Elle peut aussi en profiter. Même si ça ne semble pas évident au premier abord.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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