Chloroquine : faut-il suivre le professeur #Raoult ? #cdanslair 24.03.2020


Excellent C’est dans l’air sur la manière dont la chloroquine a été médiatisée par le Dr. Raoult et ses partisans sur les réseaux sociaux et les dégâts que ses rodomontades ont causés. Quelques points à relever en particulier.

Le professeur Raoult, un anti-conformiste, victime de la pensée unique?

Personne ne conteste l’expertise mondiale du Prof. Raoult. Mais on relève que cette renommée lui a été accordée par cette même communauté scientifique qu’il dénigre soudainement. S’il a mérité une telle reconnaissance, c’est parce qu’il a appliqué les principes de base de la science, ceux-là même qu’il prétend maintenant jeter aux orties, au nom de l’urgence sanitaire. En effet, jusqu’à ses sorties tonitruantes sur YouTube, le Prof. Raoult était presque un parfait inconnu dans le grand public. Du moins, il ne se détachait pas plus que les autres chercheurs qui trouvent du temps pour publier une chronique régulière dans un hebdomadaire et sortir quelques livres.

Ensuite, contrairement à ce qui est souvent prétendu, la communauté scientifique n’a pas de problème avec les originaux qui sortent des sentiers battus. Ils sont même généralement plutôt appréciés. L’affirmation qu’il serait la victime d’une cabale à cause de son look un peu bizarre et de son style direct relève donc du fantasme conspirationniste.

Par ailleurs, si le professeur Raoult a beaucoup travaillé sur la chloroquine, c’est dans le traitement de bactéries, pas de virus. Et les doses, proposées pour combattre le Sars-CoV-2, sont bien plus élevées que celles utilisées dans les antipaludéens ou dans d’autres traitements. Or, le problème est que ces doses se rapprochent dangereusement des doses toxiques.

Se dépêcher n’est pas se précipiter à l’aveuglette

L’urgence implique certes d’aller vite en besogne, mais pas non plus de se précipiter aveuglément sur le premier bout d’os qu’on nous tend. Surtout, ça ne signifie pas faire des paris sur la comète. Or, pour l’instant, on n’a aucune preuve que la chloroquine ait un quelconque effet sur le Sars-CoV-2. Exiger maintenant de le distribuer systématiquement, à des doses se rapprochant dangereusement des seuils toxiques, à toute personne testée positive, sans aucune données probantes, relève bien de cette précipitation. En temps normal, Didier Raoult se ferait lyncher comme un dangereux apprenti-sorcier, piétinant le principe de précaution.

Les invités expliquent bien que les protocoles exigés pour les tests de médicament ne visent pas à simplement faire plaisir aux scientifiques. Ils existent pour réduire autant que possible les marges d’erreurs. Or, ces erreurs, en pharmacologie et en médecine peuvent mener à des morts ou à des traumatismes à vie. Ce n’est pas parce que nous sommes dans une situation de crise que l’on devrait soudainement jeter aux quatre vents ces principes de base. Certains semblent oublier un peu trop vite les scandales sanitaires qui ont justement mené au renforcement de toutes ces mesures ces 40 dernières années.

En résumé, ce n’est pas parce que nous sommes en crise sanitaire qu’on peut se permettre de bâcler les essais cliniques et de faire n’importe quoi. Le problème, c’est que c’est un peu ce qu’a fait le Prof. Raoult avec son équipe, comme le montre bien cet article de Florian Gouthière et celui d’Olivier Belli, ou encore celui de Justine Henry.

Les graves conséquences sanitaires et médicales de l’engouement pour la chloroquine

Les sorties tonitruantes du prof. Raoult ont donné lieu à un déluge de communication à tord et à travers sur la chloroquine. On a tout dit ou écrit et tout lu ou entendu. La chloroquine serait un remède miracle qui guérirait du covid-19 (on n’en sait rien); il permettrait de prévenir le covid-19 (on n’en sait rien non plus); il permettrait de réduire la charge virale (on n’en sait rien non plus) et donc de ralentir la diffusion de la maladie, etc. Résultat? Le président des USA annoncent la distribution de chloroquine avant même que la FDA ne l’ait avalisé. Des personnes lancent des pétitions en ligne pour exiger des autorités qu’elles autorisent l’usage généralisé de cette substance. Des médecins mettent les pieds au mur et exigent que tout le personnel soignant puisse en bénéficier, etc.

Dans le sillon de cet emballement médiatique, l’IHU que dirige le prof. Raoult annonce alors qu’il offira un test de dépistage à tout patient se présentant avec des symptômes et un traitement à la chloroquine. Dès le lendemain, l’établissement faisait face à un afflux de plusieurs centaines de personnes, agglutinées devant ses portes….C’est sûr que pour ralentir la diffusion du virus, rien de tel qu’un rassemblement de plusieurs centaines de personnes….alors qu’il est interdit de se retrouver à plus de 10 au même endroit!

Pire encore. Les médias se font maintenant le relai de tentatives désespérées d’individus pour se fournir en chloroquine, craignant une pénurie. C’est ainsi que les gens se précipitent sur leurs pharmacies un peu partout et tentent d’en obtenir pour l’utiliser en auto-médication. En Afrique, il semblerait que les pharmacies ainsi que les marchés informels aient été ratiboisés. Et aux USA, on déplore un premier mort et une personne dans un état critique, après avoir consommé du phosphate de chloroquine, un produit utilisé pour nettoyer les aquariums. 

Alors, certes, le Prof. Raoult n’a jamais conseillé à qui que ce soit de prendre ce médicament seul, sans suivi médical. Mais ses fanfaronnades dénigrant les  autorités n’ont fait que renforcer l’angoisse des gens face à des États qui leur semble de moins en moins compétents pour gérer cette pandémie. Les gens en viennent à des comportement hyper-individualistes et essaient ainsi de se préparer tous seuls dans leur coin. On l’a déjà vu avec les vols massifs de masques médicaux dans les hôpitaux et les cabinets de médecins. On le voit maintenant, avec la chloroquine. Ce faisant, les patients souffrant de lupus ou d’arthrite rhumatoïde, qui ont besoin de la chloroquine pour leur traitement, risquent de se retrouver dépourvus.

Les invités ont aussi relevé une autre conséquence de ce battage médiatique autour de la chloroquine. Il s’agit de la difficulté à recruter des patients pour les essais cliniques qui viennent d’être lancés sur d’autres traitements. En effet, les gens à qui l’on propose cette possibilité risquent de la refuser pour exiger d’être traité à la chloroquine, persuadés que c’est le meilleur candidat pour soigner le covid-19, alors que c’est justement loin d’être le cas! Cela signifie que l’on risque de perdre du temps pour la recherche médicale à cause de cette monstrueuse publicité faite à une substance dont on n’a pourtant pas la moindre raison de penser qu’elle fonctionnera sur ce coronavirus et chez l’homme. C’est quand même un comble, alors que les réseaux sociaux enguirlandent les chercheurs pour leur lenteur!

En bref

Même si l’intuition du Prof. Raoult devait s’avérer juste, il n’en reste pas moins qu’il est, pour l’instant, lancé dans un pari, fondé uniquement sur sa conviction personnelle.  Le principal problème réside dans le forcing qu’il est en train de provoquer en mobilisant les gens tout-azimut sur les réseaux sociaux et par l’intermédiaire des grands médias. Qu’un chercheur de renom se sente obligé d’user de telles méthodes laisse sérieusement songeur. Il le justifie en revendiquant l’urgence sanitaire qui rendrait les mesures habituelle de précaution obsolètes.

On croirait entendre ces gens qui estiment que les droits de l’homme ne sont valables qu’en temps de paix. Mais, en période de crise collective, ils deviendraient soudainement des boulets. Or, les protocoles scientifiques, en recherche pharmaceutique et biomédicale, tout comme les droits de  l’homme, visent à protéger l’ensemble des individus contre des erreurs graves. On nous dit donc qu’en tant de troubles, il faut prendre le risques de faire de graves erreurs dans l’espoir, plus ou moins improbables, de résoudre la crise.

Pour moi, cela relève d’une vision à très court terme, qui fait totalement l’impasse sur ce qui nous a poussé à adopter ces mesures. C’est un peu comme si nous devenions soudainement amnésiques et ne pensions plus que pour ce qui peut arriver à notre propre nombril, dans l’immédiat, en grossissant exagérément le danger, tout en oubliant les autres  bien plus réels.  Par exemple, j’ai eu la très grande surprise de voir Corrinne Lepage, grande prêtresse du principe de précaution devant l’Éternel, quand il s’agit de pesticides ou d’OGM, réclamer sur Twitter, la distribution immédiate de la chloroquine à tous les patients…..

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

2 commentaires

  1. Cet article a été écrit ou, du moins, publié le 25 mars. Une étude de l’équipe de Didier Raoult a été publiée le 20 mars sur ScienceDirect (https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0924857920300996) et démontre non seulement que le traitement à l’hydroxuchloroquine (éventuellement associée à l’azithromycine) diminue la charge virale (parfois au point de la rendre négative) mais qu’il guérit (puisque la charge virale est devenue nulle chez certains sujets, et cela en 6 jours, ce qui réduit au tiers le temps que mettent les individus les plus forts à évacuer le virus naturellement).

    • Bonjour,

      Oui, je suis au courant. Il s’agit de la fameuse étude du Dr. Raoult qui est justement en partie discutée dans cette émission. Au moment de l’émission, l’étude n’avait pas encore été publiée, mais une prépublication était déjà disponible en ligne, sur un google drive, puis sur une plateforme de prépublication ainsi que sur le site de l’IHU de Marseilles. Comme le disent les médecins invités dans l’émission, cette étude est extrêmement bancale, que ce soit au niveau de son protocole, ou de l’interprétation des résultats. D’autres personnes ayant lu la version finale de l’étude, publiée dans le International Journal of Antimicrobial Agents ont repéré énormément de bizarreries, à commencer par des modifications de résultats entre la version pré-publiée et la version publiée, ce qui est quand même très étrange. Je vous invite à lire l’analyse de plusieurs chercheurs qui ont lu cette étude et publié des commentaires sur Pubpeer: https://www.ariane-beldi.ch/2020/03/28/dider-raoult-le-genie-de-la-chloroquine-qui-sauvera-le-monde-du-covid-19/. C’est une traduction d’un article de Leonid Schneider, un journaliste scientifique indépendant allemand qui a recueilli les commentaires de ces chercheurs. Et vous verrez vite que l’étude de Raoult ne prouve rien du tout.

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