La science en tant que méthode au musée d’histoire naturelle de Genève

Qu’est-ce que la science et quelle est sa méthode? Voilà une question qui préoccupe beaucoup les milieux zététiques, mais beaucoup moins le grand public. Ce serait pourtant une nécessité pour démystifier de nombreux préjugés qui tendent à empoisonner les débats sur des sujets sociétaux relevant de la science (le nucléaire, les OGM, l’évolution, les vaccins, les médecines alternatives, l’agriculture, etc.). L’école est certes considérée par de nombreux partisans de l’esprit scientifique comme le lieu par excellence pour son enseignement. Cependant, il existe d’autres institutions qui peuvent prendre part à cet effort. Outre les médias spécialisés comme les revues de vulgarisation, il y a les musées des sciences et d’histoire naturelle. Comment peut-on mettre en scène la science en tant que méthode dans de tels espaces muséaux? Est-ce même au programme des institutions? 

Je me suis posé la question au sujet du Muséum d’histoire naturelle de Genève. Celui-ci célèbre les 50 ans de son installation dans son bâtiment de Malagnou. La direction et les équipes de l’institution nous proposent donc une riche programmation mettant en valeur leurs collections et le travail des chercheurs. L’une de ses expositions clou vient de se terminer: Dinosaures [1] J’ai décidé d’examiner dans quelle mesure elle arrivait à communiquer la méthode scientifique au grand public. Constat: elle n’était qu’esquissée, sans être vraiment explicitée. Mais, elle apparaissait quand même en filigrane dans une muséologie soulignant les liens entre le contexte sociopolitique et l’évolution des idées scientifiques. Je suis donc un peu restée sur ma faim, malgré une visite qui m’a enchantée!

Les représentations de la science dans les muséums

Depuis maintenant 3-4 ans que je suis des débats sociétaux sur des sujets liés à la science, j’ai remarqué un fait assez significatif. Le grand public semble ignorer presque tout de la méthode scientifique. Je dirais même que pour beaucoup de gens, la science n’est même pas une méthode. C’est juste un énorme corpus de connaissances auquel on attribue une fiabilité à toute épreuve. Cela explique pourquoi certains en viennent à proclamer que la science serait une nouvelle religion moderne. Or, de par son fonctionnement, la science n’a justement rien d’une religion. Elle en est même l’antithèse. Les deux s’excluent mutuellement, de sorte que pour nombre de penseurs, le dialogue tant espéré entre religion et science serait impossible. Selon eux, il ne peut même pas y avoir de complémentarité entre les deux, parce que leurs manières de raisonner les rendent incompatibles.

La science, entre foi et reniement

Mais, il n’en reste pas moins que la foi de nombre de nos contemporains en la science pose un problème important. Elle va littéralement à l’encontre de ses fondements, qui rejettent justement toute forme de confiance aveugle. Elle finit même par déboucher sur des réflexes  incohérents. Des gens peuvent ainsi se réclamer de l’autorité de la science sur certains sujets tout en la rejetant sur d’autres. Pourtant, dans les deux cas, le consensus scientifique s’est constitué en suivant les mêmes principes.

Mais, cela, beaucoup semblent l’ignorer. Nombre de concitoyens portent alors des jugement sur les travaux scientifiques non pas en fonction de leur conformité avec les standards en vigueur en science, mais  selon leur degré de congruence avec leurs opinions.

Pourquoi s’intéresser à la méthode scientifique?

Au sein de la communauté des zététiciens ou adeptes du scepticisme scientifique, nombre de gens en appellent à l’enseignement de deux éléments de base de la science: l’esprit critique et la logique. Si, selon eux, l’école devrait être le principal lieu de cette éducation, il se trouve que d’autres acteurs et institutions peuvent aussi y contribuer. Parmi eux, les musées ont effectivement un rôle spécifique à jouer, et notamment les musées scientifiques.

 

Le Muséum d’histoire naturelle de Genève et la science

Les muséums d’histoire naturelle sont particulièrement bien placés pour contribuer au développement de la connaissance de la méthode scientifique. Cela tombe bien, car celui de Genève [2] célèbre cette année les 50 ans de son installation dans le bâtiment de Malagnou [3]. Je me suis dit que ce serait donc l’occasion rêvée de voir comment cette institution aborde la méthode scientifique. Or, celle-ci n’est pas mentionnée dans la description du projet scientifique et culturel du musée. En effet, comme l’indique sa dernière mouture de 2015,  l’institution semble surtout vouloir transmettre l’histoire des connaissances scientifiques et de leur résonance sociétale:

Avec  le  Musée  d’histoire  des  sciences,  dont  le  statut  est  repensé  dans  le  cadre du projet scientifique et culturel, le Muséum développe une approche diachronique des sciences et des sciences naturelles, en étudiant l’évolution des connaissances sur notre monde naturel, son origine, sa diversité et son fonctionnement. Cette dimension historique permet de placer le discours scientifique et culturel de l’institution dans une dimension sociétale pour mieux comprendre les mécanismes et l’évolution de nos rapports au vivant et au monde qui nous entoure. 

Le Muséum travaille également à faire évoluer nos représentations collectives en matière d’environnement en développant des projets inédits de sensibilisation sur des animaux populaires ou impopulaires, qui portent l’empreinte du processus par lequel s’établissent nos systèmes de valeurs et nos comportements. [4]

 

En réalité, en montrant la confrontation entre les découvertes scientifiques et les sociétés dont sont issus les « savants » et les chercheurs, il est possible d’aborder la science comme une méthode. Mais ce n’est finalement que de manière implicite et un peu par la bande.  La priorité de l’institution semble avant tout de collecter les connaissances scientifiques, de les ordonner dans des collections, et de favoriser les relations avec les scientifiques du monde entier. Elle est aussi de s’inscrire dans un agenda politique écologique, en favorisant une prise de conscience, par le grand public, des enjeux pour la biodiversité du changement climatique actuel, favorisé par les activités humaines.

La méthode scientifique en filigrane d’une magnifique exposition célébrant la puissance de la science

L’exposition « Dinosaures » était tout à fait emblématique de cet agenda. Je l’ai visitée brièvement une première fois, le 24 septembre 2016, lors de la soirée inaugurale. J’y suis ensuite revenue une deuxième fois en février 2017, pour l’explorer de manière approfondie.

Dès l’entrée de l’exposition temporaire, j’ai été absolument charmée par la muséologie mise en œuvre! Elle est intelligente, ludique, factuelle et très esthétique. On sentait un travail passionné et de fond, visant réellement à articuler, de manière fine, les différentes missions du musée. Les équipes ont accompli une belle prouesse, avec des moyens financiers limités et en déployant une véritable ingéniosité pédagogique et scientifique.

Cependant, sur le plan de la mise en valeur de la méthode scientifique, je suis restée sur ma faim. La science se limitait ici avant tout à un ensemble de connaissances acquises au cours d’un travail qui n’était pas expliqué de manière très élaborée.  Même dans la brochure pédagogique [5], éditée pour les enseignants des classes des niveaux 5P à 8P (élèves de 8-12 ans), la méthode scientifique n’était pas explicitée et les travaux des paléontologues n’étaient qu’esquissés. Mais, pour celui ou celle qui est sensible à cette question, elle transparaissait malgré tout en filigrane. 

Petite visite guidée personnelle de l’exposition

C’est l’occasion pour toutes et tous de découvrir la magie et l’émotion liées aux fouilles paléontologiques, de changer quelques idées reçues tenaces sur ces animaux disparus à la lumière des travaux scientifiques les plus récents, mais aussi d’admirer le spectacle toujours saisissant des squelettes géants de certains de ces animaux les plus emblématiques. [6]

Cette citation résume assez bien la logique qui préside à cette exposition. Elle reflète aussi pourquoi la méthode scientifique n’est que suggérée, sans être véritablement décrite. En effet, il s’agit avant tout de susciter l’admiration et l’étonnement face à ce que les connaissances scientifiques nous révèlent de la nature. Le but n’est donc pas vraiment d’interroger la logique qui a présidé à leur production. Certes, les travaux des scientifiques sont présentés, mais sans expliciter ce qui les structure.

L’exposition se divise en trois parties thématiques qui concrétisent cette volonté de renouveler sans cesse l’enchantement suscitée par la science:

  • Fouiller
  • Expliquer
  • Représenter

Ce billet va donc suivre ce schéma. 

L’émotion de la fouille

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Fémur de diplodocus – MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

L’exposition s’ouvrait sur une présentation d’un site extraordinaire, sur lequel se focalisait cette partie. Il s’agissait de Howe Ranch, dans l’état du Wyoming, aux USA. C’est dans ces couches géologiques, remontant au Jurassic supérieur (-156 à -147 millions d’années), qu’un paléontologue auto-didacte zürichois, Hans-Jakob Siber (commerçant en minéraux et fossils) [7] et son équipe ont excavé des milliers d’ossements de dinosaures, dont plusieurs squelettes presque complets. Ces derniers ont évidemment constitué des découvertes de premier plan. Cela a alors permis aux chercheurs d’avoir une idée beaucoup plus précise de la morphologie de certaines espèces spécifiques de dinosaures. D’ailleurs, pour que nous puissions « toucher » de plus près la réalité d’une « fouille », il nous était proposé de « toucher » un fémur de diplodocus venant de ces sites.

Dans l’antre des fouilles paléontologiques

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Avec ses 27 mètres de long et son taux de préservation de près de 80%, Arapahoe est un fossile d’importance mondiale.
Diplodocus – Squelette.
Jurassique supérieur (- 150 millions d’années), Wyoming-USA.
Original, coll. SMA.
Photo: Philippe Wagneur / Muséum Genève
Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

On entrait dans cette section consacrée aux fouilles un peu comme dans une caverne. Les murs étaient noirs et la pièce plongée dans une pénombre, éclairée uniquement par les vitrines et les objets exposés, accompagnés de leur spot. C’est dans cette ambiance qu’apparaissait alors la pièce maîtresse de cette exposition: Arapohe (appelé ainsi en hommage à la tribu autochtone sur le territoire de laquelle il a été découvert) [8]. C’est un diplocidé du Jurassique supérieur, de 27 mètres de long, dont on a retrouvé 80% du squelette fossilisé! Alors que généralement les musées ne présentent que des moulages de leurs pièces, ici, il s’agissait de l’original tout en os ! L’effet de surprise était garanti! La magie de ce squelette, émergé des âges les plus anciens, opérait merveilleusement, nous plongeant dans une espèce de songe éveillé!

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Hans-Jakob Sibert et son équipe sur le site de Howe Ranch, WY, USA MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Cet émerveillement initial était ensuite contrasté par les petites vitrines encastrées dans le mur opposé au géant fossilisé. Y étaient exposés des ossements plus petits venant du même site, avec de multiples explications. Celles-ci comprenaient notamment un résumé de l’état de nos connaissances sur le Jurassique supérieur. On y apprenait aussi à quoi cette région pouvait ressembler à cette époque lointaine. Enfin, tout un pan des contraintes logistiques et institutionnelles était également abordé. Les panneaux explicitaient le fonctionnement de Hans-Jakob Siber et de son équipe, la collaboration entre son institution, le Saurienmuseum d’Aathal (SMA) [9], et le Musée d’Histoire Naturelle de Genève, ainsi que les difficultés rencontrées lors des fouilles successives sur ce site.

Toutes ces explications rendaient effectivement ces travaux beaucoup plus concrets. On comprenait ainsi que les chercheurs n’ont pas trouvé ces os au hasard, ni creusé au petit bohneur la chance. Leur découverte ont été le résultat de gros efforts, non seulement physiques, mais aussi institutionnels et humains, puisque l’équipe s’est trouvée confrontée à plusieurs reprises à des considérations de propriété de terrain. J’ai ainsi appris que le gouvernement américain confisque tout objet d’intérêt culturel et scientifique découvert dans des sols lui appartenant. Cette partie permettait donc d’approcher d’un peu plus près la réalité du travail des paléontologues.

 

Des représentations entre science et art

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Une des deux reproductions d’une scène paléolithique par Mark Hallett (1947). | MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Les reproductions de deux peintures de Mark Hallett [10] m’ont aussi directement interpellée et rappelé des souvenirs d’enfance. Et pour cause! Hallett est un illustrateur qui s’est spécialisé dans le « paléoart » [11], à la croisée des chemins entre science et art. Il s’est d’ailleurs beaucoup inspiré des travaux de Charles R. Knight [12], un artiste, fameux au 19ème siècle, pour ses représentations de la préhistoire. Les œuvres de Hallett ont été très largement diffusées dans les musées et les ouvrages de vulgarisation pour enfants. Cela signifie que nous avons presque tous été exposés à l’un ou l’autre de ces travaux [13].

 

Big Al, précurseur du T-Rex

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Allosaurus – Squelette complet.
Jurassique supérieur (- 150 millions d’années), Wyoming-USA.
Copie, coll. SMA.
Photo: Philippe Wagneur / Muséum Genève
Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

La suite de cette section réservait une autre surprise de taille! Dans une mise en scène visant résolument à nous faire plonger dans cette époque, était exposé un magnifique squelette de dinosaures, posé sur une scène un peu surélevée, face à un paysage complètement vierge du Wyoming! Il s’agissait d’une autre pièce exceptionnelle de l’exposition, « Big Al 2 », un Allausorus fragilis [14], complet à près de 98%. Il a été excavé en 1996, par l’équipe de Sibert, 5 ans après la découverte de « Big Al 1 ».

Toute la pièce lui était consacrée. Elle proposait notamment une peinture représentant un Allausorus fragilis en pleine chasse. Cette illustration était liée à une trouvaille assez étonnante dans ce squelette. Lors de son analyse, les chercheurs ont identifié des restes fossilisés de ce qui a vraisemblablement été son dernier repas. C’était donc une occasion d’aborder les pratiques prédatrices de ce redoutable bipède à la mâchoire puissante, précurseur du T-Rex.

 

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Allausorus fragilis en pleine chasse | MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Un film d’animation par ordinateur, reconstituant l’environnement dans lequel évoluait ce dinosaure, complétait cette plongée dans les temps immémoriaux. En sortant de cette section, nous nous sommes retrouvés confrontés à une présentation particulièrement émouvante: le fossile presque complet d’un bébé Diplodocus [15]. Cela changeait un peu du gigantisme auquel nous ont habitués les expositions sur les dinosaures. Et oui, avant de devenir ces énormes bestioles qui nous impressionnent tant, ils ont tous été beaucoup plus petits et probablement fragiles.

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Diplodocus (Toni) – Squelette presque complet d’un jeune individu, tel qu’il a été mis au jour sur la fouille.
Jurassique supérieur (-150 millions d’années), Wyoming-USA
Original, coll. SMA
Urs Möckli, photographe au SMA
Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

 

Expliquer en remettant dans le contexte historique

La section suivante visait à contraster les croyances et préjugés sur les dinosaures les plus courants dans l’imaginaire populaire. Son but était d’expliquer d’où viennent ces idées et en quoi elles se distinguent des conceptions produites par la science. Elle le faisait de deux manières. D’une part,  elle exposait la généalogie historique de ces idées, et, d’autre part, elle les rectifiait avec des faits scientifiques. Cette partie était ainsi subdivisée en cubicules thématiques, annoncés par une question (par exemple: « Cruels? »), à laquelle répondaient une mise en scène historique de l’évolution de la science et des explications, agrémentées de fossiles issus de fouilles.

La science vs. le désordre émotionnel et subjectif

« Expliquer » s’ouvrait avec une grande question:  C’est quoi, un dino? [16]

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Introduction à la partie « Expliquer ». MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

D’entrée le ton était donné: il s’agissait d’opposer les croyances aux « réalités » scientifiques. Cela signifiait corriger des conceptions du monde, basées sur l’imaginaire et une sensibilité subjective, par des faits tirés directement du terrain et soigneusement analysés. En ce sens, la science est représentée comme une discipline qui fait contrepoids à une manière désordonnée et émotionnelle d’aborder notre environnement.

Confrontation entre science et religion

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MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Cependant, cette approche de la science est nuancée par un historique de la façon dont « nos ancêtres », à partir du 17ème siècle, ont analysé les ossements, de taille conséquente, découverts un peu au hasard et ne correspondant à aucun animal connu.  La science se situe ainsi comme l’aboutissement d’un long processus. Celui-ci va de la croyance dans la fiabilité des anciens à une exigence de vérification systématique des (hypo)thèses sur le terrain.

Ces panneaux nous montraient le cheminement d’une réflexion qui s’éloigne de l’habitude de se référer aux anciens et aux textes religieux préexistants pour se baser sur l’observation et la comparaison systématique.

Ainsi, en 1665, un érudit germanique comme Athanasius Kircher [17] estimait que ces ossements devaient être les restes des géants, mentionnés dans la mythologie gréco-romaine.

Mais, à partir du 18ème et du 19ème siècle, ceux qu’on appelait encore des « savants » adoptent une autre approche. Ils se sont plutôt mis à comparer ces squelettes avec les ossements d’animaux en tous genres, collectionnés par des gentilshommes se piquant de science. Surtout, ils échangeaient entre eux et partageaient leurs observations, de manière beaucoup plus systématique. Les les premiers réseaux internationaux de communication scientifique se sont ainsi progressivement établis. Cela a permis l’émergence d’explications à même de rendre compte d’observations répétées dans différents endroits du monde. On voit alors se constituer et se généraliser une approche expérimentale remplaçant le réflexe de référence aux anciens.

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Dans l’exposition « Dinosaures » au Muséum de Genève.
Photo: Philippe Wagneur / Muséum Genève
Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [Cliquer pour agrandir]

L’exposition se poursuit au 19ème siècle, avec un cubicule aux couleurs de l’époque. Celle-ci se caractérise par une accélération du développement scientifique, mais aussi de l’affrontement entre science et religion. En effet, ce sont deux visions du monde qui s’avèrent de moins en moins compatibles.

Cependant, l’exposition ne s’attarde pas beaucoup sur cette confrontation, pour nous parler plutôt de la perspective du grand public sur la paléontologie. Celle-ci est fortement teintée de romantisme et d’émerveillement artistique, reflétés dans les représentations données par divers artistes de l’époque. Des dessinateurs, passionnés de science, cherchent alors à vulgariser les travaux des savants sur la préhistoire, en essayant de la faire vivre d’une manière à la fois réaliste et vivante.

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Peinture à l’eau par Henry de la Beche, représentant la vie dans le Dorset paléontologique sur la base de fossiles découverts par Mary Annings. | MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

 

De la collection à l’étude du contexte

Sur le plan strictement scientifique, on passe d’une logique de collection à une logique d’études en contexte. Il s’agit désormais de se préoccuper autant des objets que du lieu où ils ont été découverts. Cela permet notamment de dater plus précisément l’origine de ces fossiles.  Mais, ce dernier point est plus suggéré qu’explicité. Il en va de même du récit sur la manière dont les préjugés populaires au sujet de la cruauté des dinosaures évoluent. On peut en déduire l’importance du travail collectif dans la constitution des connaissances scientifiques venant contredire ces croyances, sans que cela soit particulièrement souligné.

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Les dinosaures étaient-ils des créatures cruelles et sadiques? Cette partie de l’exposition démontre le contraire. | MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Les dinosaures: entre fantaisie et science

À partir du 20è siècle, les dinosaurs occupent plus que jamais aussi bien la recherche scientifique que l’imaginaire populaire. La littérature et le cinéma s’emparent du sujet, mais les représentent plutôt comme des animaux stupides, inadaptés et patauds. On pense notamment à des romans comme Les mondes perdus [18] de Conan Doyle ou à Fantasia de Disney. Paradoxalement, ils deviennent aussi des symboles de la puissance technologique et scientifique des USA.

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La pièce consacrée à la perception des dinosaures au 20ème siècle. | MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

 

On découvre alors le divorce progressif entre les connaissances scientifiques, qui s’accumulent, et les représentations populaires toujours plus fantaisistes. La série animée des Flintstones (La famille Pierrafeu) [19] a constitué un sommet du genre à partir des années 1960. Pour beaucoup d’Américains, il est ainsi devenu tout à fait vraisemblable que les humains aient côtoyé les dinosaures. Or, selon la paléontologie, plusieurs dizaines de millions d’années séparent les premiers homo de l’ère dominée par ces créatures.

Représenter les dinosaures: la magie de la science

La troisième partie de l’exposition montrait l’évolution de la représentation des dinosaurs. Elle nous proposait ainsi des reconstitutions de squelettes tels qu’ils étaient présentés dans des expositions ou des foires. Ceux-ci étaient montés dans des poses qui donnaient l’impression qu’il ne leur manquait plus que la chaire pour se mettre à bouger. Dans ce cas, l’équipe a repris la muséologie de l’exposition sur les dinosaures qui avait valu un joli succès au Muséum en 1980, mais, corrigée en fonction des dernières découvertes.

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Reconstitution de quelques dinosaures qui avaient été présentés dans une exposition qui leur était consacré en 1980, au MHN de Genève. Photos de Philippe Wagneur / Muséum Genève Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [Cliquer dessus pour l’agrandir]

Ces mises en scène des fossiles de dinosaures illustrent assez bien cette conception de la science comme miracle de la puissance humaine, remontant au début du 20ème siècle. Mais, une autre conception, celle d’une science-démiurge ou  science-apprentie-sorcière, lui fait aussi concurrence depuis les années 1950. C’est ainsi que suivant le thème concerné et les convictions de chacun, la science est perçue alternativement comme une autorité absolue ou comme une manifestation de l’orgueil humain sans limite. Dans les deux cas, on reste cependant dans une forme de pensée magique qui a simplement remplacé les croyances en des forces surnaturelles par une croyance en la force humaine, pouvant se révéler miraculeuse ou catastrophique.

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Reconstitution de l’exposition consacrée aux dinosaures par le MHN de Genève en 1980. Photos de Philippe Wagneur / Muséum Genève Libre de droits avec mention de la source obligatoire. [Cliquer pour l’agrandir]

Cependant, les explications accompagnant cette mise en scène atténuaient un peu cette vision de la science en la mettant en relation avec son cadre sociétal. Ces squelettes de dinosaures sur des piédestaux constituaient une manifestation du capitalisme américain triomphant au début du 20ème siècle. On comprend donc que la science n’est pas non plus une sorte de deus ex machina. Elle peut être influencée par la société, comme elle a un impact sur son fonctionnement. 

Cette exposition remettait ainsi la paléontologie dans une perspective soulignant les liens entre l’évolution des connaissances et leurs contextes socio-politique. Le visiteur comprenait donc que la science ne se déroule pas hors-sol, dans une tour d’ivoire, dont ne sortiraient jamais les scientifiques. Au contraire. D’ailleurs, une dernière pièce montrait la reconstitution partielle d’un site archéologique, avec le moulage d’un pan de terrain, sur lequel on décelait des traces de pattes. Un film montrait les lieux originaux et la manière dont ils avaient été aménagés. On voyait alors l’immense travail de préparation et ses étapes particulièrement laborieuses.

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La science et le capitalisme triomphant américain au début du 20ème siècle. MHN GE, CC BY-NC 3.0 FR Ariane Beldi 2017 [cliquer sur l’image pour l’agrandir]

 

Conclusion

Cette visite fut pour moi une véritable redécouverte! Cela  faisait longtemps que je n’étais plus allée au Musée d’histoire naturelle de Genève. J’en avais certes gardé des souvenirs très positifs. Mais, cette exposition m’a fait comprendre que je suis restée attachée à l’ambiance particulière des musées à vocation de vulgarisation scientifique! Ce genre de muséologie, qui vous fait plonger dans un autre univers que le nôtre pour un voyage de découvertes, m’enchante toujours autant! Le Muséum accomplit parfaitement la mission qu’il s’est donné de rapprocher la science de la cité d’une manière rigoureuse et ludique.

L’exposition sur les dinosaures était simplement magnifique et très intéressante! Je n’ai vraiment pas boudé mon plaisir de replonger dans la préhistoire, entre ancienne muséologie et nouvelles exigences de la vulgarisation scientifique. La mise en scène était à la fois très didactique et spectaculaire, nous poussant à user de notre imagination, tout en nous maintenant malgré tout ancrés dans la réalité scientifique.

Cependant, comme je l’ai dit au début, en tant que Zét’, je reste un peu sur ma faim. La méthode scientifique n’est que suggérée, jamais vraiment explicitée. Je rêve d’une exposition qui soit consacrée aux principes qui caractérisent la science et à leur histoire. À mon avis, les institutions genevoises  [20] auraient probablement beaucoup de choses à montrer et à dire. Comme le rappelle la documentation du musée, Genève demeure un centre de science en Europe et dans le monde. Son musée dédié aux instruments scientifiques le prouve bien. Il serait donc très intéressant de voir comment on pourrait situer la Cité et les savants genevois dans l’histoire du développement de la pensée scientifique depuis le début de la période moderne.

Références

[1] http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mhn/votre-visite/museum-dhistoire-naturelle/expositions-temporaires/archives   [Retour au texte]

[ 2] http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mhn/ [Retour au texte]

[3] http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mhn/institution/mot-du-directeur/ [Retour au texte]

[4] http://institutions.ville-geneve.ch/fileadmin/user_upload/mhn/documents/psc_museum_geneve_2020.pdf – p. 2 [Retour au texte]

[5] http://institutions.ville-geneve.ch/fileadmin/user_upload/mhn/images/votre_visite/presse/DP_Dino_light.pdf  [Retour au texte]

 [6] http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mhn/votre-visite/museum-dhistoire-naturelle/expositions-temporaires/archives/ [Retour au texte]

[7] https://naturwissenschaften.ch/organisations/swiss_geological_society/awards/amanz_gressly/hans_jakob_siber?gclid=Cj0KCQiA84rQBRDCARIsAPO8RFwPJfarb4-n-RoPbQbM3BS1TpOtYBs2HEeo9NBx6gEa0C6T91dNaEQaAq3dEALw_wcB    [Retour au texte]

[8] https://en.wikipedia.org/wiki/Arapahoe_Formation   [Retour au texte]

 [9] http://www.sauriermuseum.ch/de/museum/Museumsgeschichte.html [Retour au texte]

[10]  https://en.wikipedia.org/wiki/Mark_Hallett_(artist) [Retour au texte]

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pal%C3%A9oart[Retour au texte]

 [12]https://en.wikipedia.org/wiki/Charles_R._Knight[Retour au texte]

 [13] Pour voir des exemples https://archosaurmusings.wordpress.com/2010/11/18/interview-with-mark-hallett/ [Retour au texte]

[14] https://fr.wikipedia.org/wiki/Allosaurus [Retour au texte]

[15] https://fr.wikipedia.org/wiki/Diplodocus [Retour au texte]

[16] Pour le savoir tout de suite, voyez https://fr.wikipedia.org/wiki/Dinosaure [Retour au texte]

[17] https://fr.wikipedia.org/wiki/Athanasius_Kircher[Retour au texte]

[18] https://en.wikipedia.org/wiki/The_Lost_World_(Conan_Doyle_novel)[Retour au texte]

[19] https://en.wikipedia.org/wiki/The_Flintstones [Retour au texte]

[20] http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mhn/votre-visite/site-du-musee-dhistoire-des-sciences/[Retour au texte]

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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