Commentaire à chaud #6-1 | Les petits #Voltaire de pacotille

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Voltaire à son bureau, avec une plume à la main, par Baquoy, vers 1795. Source: Wikimédia

Dans mon billet d’introduction à ce blog, je notais que les champions auto-proclamés du « politiquement incorrect » ont tendance à poser en victimes persécutées de la pensée unique bien-pensante. Cela passe notamment par l’analogie entre eux et Voltaire. Outre l’incroyable immodestie que reflète une pareille comparaison, il s’avère qu’elle est en général complètement fausse. En effet, ces gens confondent généralement anticonformisme et affabulations, souvent haineuses. Or, on peut parfaitement être anticonformiste et correct. C’est là, la grande différence entre eux et Voltaire. Et c’est aussi pour cela que l’on se souvient encore de lui plus de 300 ans après sa mort, alors qu’on les oubliera en à peine quelques jours une fois qu’ils auront cessé leurs gesticulations sur le Web. D’autant plus que depuis une dizaine d’années, les « Voltaire » de pacotille pullulent littéralement! Du coup, la revendication à l’anticonformisme semble un peu moins crédible! Mais, c’est ainsi qu’à la moindre contradiction un peu solide, au premier petit problème judiciaire,  les martyrs auto-proclamés du « politiquement correct » se collent ou se font coller l’étiquette de Voltaire! 

C’est ce que vient de faire l’avocat d’Alain Jean-Mairet, un militant anti-islam neuchâtelois qui a accepté d’être l’éditeur de Riposte Laïque, désormais hébergé en Suisse pour justement éviter des poursuites en France.

Qu’est-il arrivé au pourfendeur suisse de l’islam? Et bien, il se retrouve poursuivi par la justice française pour incitation à la haine, suite à une plainte déposée par la LICRA concernant un article particulièrement odieux, paru sur Riposte Laïque par Salem Benammar, un des contributeurs réguliers au site. Pourquoi lui et pas l’auteur de l’article? Et bien, parce qu’il est l’éditeur du site et ainsi le responsable in fine de tout ce qui y est publié. C’est donc à lui de répondre à la justice, même s’il n’est pas l’auteur du « méfait ».

Cette affaire pose en fait deux problématiques distinctes. D’une part, celle, déjà ancienne, de la légitimité à poser l’incitation à la haine comme une limite à la liberté d’expression. D’autre part, celle de l’étendue des prérogatives d’une justice nationale à l’encontre d’actes commis depuis l’étranger par Web interposé. Dans ce court billet, je n’ai pas l’intention de discuter en détails de ces deux grands sujets de débat qui pourraient alimenter chacun des dizaines de thèses de doctorat. J’essaierai d’y revenir à d’autres occasions, parce que, naturellement, ils rentrent tout à fait dans le domaine traité par ce blog et qu’ils m’intéressent énormément. Mais, pour l’instant, je voudrais juste les aborder sous l’angle un peu particulier de l’identification à Voltaire. Cette idée m’a d’ailleurs été inspirée par cette citation de Stéphane Haddad, l’avocat d’Alain Jean-Mairet et, lui aussi, contributeur régulier à Riposte Laïque: «Voltaire, qui lui aussi s’est réfugié en Suisse pour échapper à la persécution des autorités françaises»

Alain Jean-Mairet = Voltaire? Vraiment?

Pas exactement. En réalité, si on considère un peu sa biographie et le contexte historique, Voltaire évoluait dans un environnement complètement différent du nôtre. D’un point de vue judiciaire, ce qu’on appelle l’ancien régime, c’est-à-dire, grosso modo, tout ce qui venait avant 1789, se caractérisait par une véritable instabilité législative et un arbitraire qui faisait qu’en tant qu’individu, les gens ne savaient jamais avec certitude où se situait la limite à ne pas dépasser.  De nouvelles lois étaient constamment instaurées au fur et à mesure des besoins des dirigeants féodaux, souvent dans un véritable empilement légal qui faisait que les juges étaient régulièrement confrontés à des textes contradictoires et ne savaient pas toujours auxquels donner la priorité. Au cours de sa vie, Voltaire a ainsi été plusieurs fois en but à la mauvaise humeur des puissants, se retrouvant parfois en prison sans même avoir eu de procès!

Le jour où Alain Jean-Mairet vivra ce genre de situation, c’est qu’il sera en train de voyager dans un pays comme la Birmanie ou Cuba! Mais ici, les lois ne changent pas constamment, ni ne peuvent être simplement ignorées par les puissants. De plus, même si elles peuvent faire l’objet d’interprétations, parfois opposées, et qu’elles ne sont effectivement pas toujours faciles à déchiffrer, vu le jargon utilisé, il n’en demeure pas moins que, dans nos pays, les textes légaux sont rédigés de telle sorte à laisser le moins d’ambiguïté possible. De fait, que l’on soit d’accord ou pas avec la limite à la liberté d’expression imposée par les lois interdisant l’incitation à la haine, telles qu’elles existent, elles sont assez claires, et surtout facilement accessibles (pour la loi française, cliquez ici).

L’autre différence entre Voltaire et les pamphlétaires à la petite semaine, qui prétendent l’incarner dans une version moderne, réside dans le contenu de la vision du monde développé par le premier et les seconds. Le site Riposte Laïque participe à une véritable curée médiatique collective contre une population minoritaire et désunie, dans l’incapacité technique de se défendre correctement, s’en prenant à celle-ci avec une violence verbale absolument inouïe et le plus souvent totalement gratuite. En d’autres termes, les pourfendeurs de « politiquement correct » de RL et autres sites identitaires et/ou de ré-information, pilonnent, du haut de leur situation confortable, une population en grande partie marginalisée socialement, économiquement, culturellement et politiquement. C’est vrai qu’il faut vraiment du courage pour prendre le risque de passer pour une grosse brute!

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Ecriture manuscrite de Voltaire de sa fameuse phrase: « Ecrasez l’infâme ». L’objet de l’ouvrage est l’Affaire Calas. 1763. Source: Gallica Image (reprise par Wikimédia).

Personnellement, il me semble qu’il y a de meilleures manières de montrer son audace! En suivant vraiment l’exemple de Voltaire, par exemple! En effet, celui qui passait pour un philosophe teigneux et virulent a, lui, réellement défié les puissants et le conformisme de son temps, en proposant de faire évoluer la justice et la monarchie vers des systèmes fondés sur la raison et respectant la dignité humaine, au-delà des privilèges de classe. Il n’était certes pas un grand démocrate au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais il a développé des pistes philosophico-politiques qui, avec les contributions de contemporains et de successeurs, ont permis l’évolution de nos sociétés vers la démocratie. Il a réellement risqué sa peau et sa fortune pour défendre ses idées et les promouvoir! Mais, il ne s’en prenait certainement pas à des gens pratiquement incapables de se défendre! Et surtout, il ne lui serait jamais venue l’idée incongrue d’essayer de faire passer de la lâcheté pour du courage!

Pour l’instant, le plus grand risque que prennent des gens comme Alain Jean-Mairet et ses camarades de combat se réduit à des amendes et seulement au terme de procès équitables, où ils peuvent se défendre. Et cela, en grande partie grâce à Voltaire (ainsi qu’à plusieurs générations de penseurs militants, ayant, eux aussi, souvent tout risqué pour cet idéal) qui s’est battu pour que la France réforme son fonctionnement judiciaire! Du coup, en y pensant, cette façon de se prendre pour des « Voltaire » du 21ème siècle ressemble à une imposture franchement obsène! Autant que cette attitude grotesque et indécente adoptée par certains militants en blouse blanche en mal de reconnaissance scientifique et institutionnelle, essayant de se faire passer pour des « Galilée » modernes. Voltaire doit se retourner dans sa tombe au point qu’on l’a probablement surnommé la toupie en haut-lieu!

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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