Commentaire à chaud #13 | Cologne, les femmes et l’espace public: un révélateur que les xénophobes ne veulent surtout pas voir

Je ne peux qu’être d’accord avec cet article de Valérie Toranian, paru dans la Revue des deux mondes, intitulé Cologne, les féministes et l’islam, mais j’ajouterais quand même une chose.

Si je ne peux qu’approuver le combat contre le salafisme dans nos pays ainsi que les initiatives pour aider les nouveaux arrivants à comprendre la notion d’égalité entre hommes et femmes dans un Etat de droit démocratique (et d’ailleurs pas qu’aux hommes, mais aussi aux femmes, afin qu’elles sachent qu’elles ont ici des droits qui ne leur sont pas forcément garantis dans leur pays d’origine), cette façon d’aborder les drames du 31 décembre 2015 dans plusieurs villes germaniques risque d’occulter une réalité déjà difficile à admettre par nos propres sociétés: à savoir que migrants ou pas, salafisme ou pas, nos espaces publics restent encore, malgré tous les progrès accomplis en matière d’égalité des sexes en 50 ans, un domaine masculin, conçu avant tout pour les hommes et dans lequel les femmes doivent savoir qu’elles ne s’aventurent qu’à leurs risques et périls!

Dans l’espace public, le statut de la femme reste celui d’une proie potentielle

Qui n’a pas été confrontée à des remarques sexistes lourdingues de la part d’autres passagers bien de chez nous ou même d’employés des transports publics et qui, lorsqu’elle s’en offusque, ne s’est pas faite accuser de manquer d’humour ou de tolérance pour des petites plaisanteries supposées insignifiantes?? Qui n’a pas déjà été soupçonnée de fantasmer ou même carrément d’avoir provoqué des gestes indécents sur sa personne dans la foule? Combien ne sont pas initialement suspectées d’avoir « cherché » quelque-part l’agression sexuelle dont elles ont été victimes au sortir d’une boîte de nuit (ou même dans la boîte de nuit)?? Combien de fois n’entend-t-on pas que les femmes doivent forcément faire plus attention quand elles sortent le soir (surtout si elles sont « mignonnes », parce que c’est connu, les « moches », elles, ne risquent pas grand-chose, à part des vacheries….), c’est-à-dire, que c’est aux femmes de se protéger des risques soi-disant inhérents à la vie urbaine nocturne ?? Comme le remarquait déjà une étude de 2002, faisant le point sur les connaissances à ce sujet, même si les femmes ne sont pas constamment en danger dans la rue, elles n’y sont pas totalement légitimes:

Stanko affirme que les femmes, toutes origines sociales confondues [17], doivent toujours « jauger » (« monitor ») le danger que peut représenter un homme ou un groupe d’hommes lorsqu’elles se promènent dans la rue, particulièrement le soir. Si, selon les statistiques, les hommes sont les plus susceptibles d’être victimes dans la sphère publique, ils sont trois fois moins nombreux que les femmes à déclarer éprouver un sentiment d’insécurité. Stanko explore cette contradiction et montre qu’elle n’est qu’apparente [18]. Les femmes sont exposées de façon permanente à l’éventualité de violences (et notamment d’une agression sexuelle ou d’un viol). Leur sentiment d’insécurité est donc tout à fait proportionné à leur estimation subjective du risque qu’elles encourent. Les femmes, affirme Radford, perçoivent l’espace public comme un espace étranger. De ce fait, elles tendent à moins s’insérer dans la vie publique. Malgré une homogénéisation des pratiques spatiales des deux groupes sexués, les femmes dans la rue se doivent, aujourd’hui comme au début du siècle, de marcher droit à leur but, de ne pas se faire remarquer [19] (Coutras, 1996). En ce sens, même si elles ne subissent pas toujours des violences physiques ou verbales dans la rue, les femmes font face à une violence symbolique découlant du fait qu’elles n’y sont pas totalement légitimes. [Marylène Lieber, «Femmes, violences et espace public : une réflexion sur les politiques de sécurité», Lien social et Politiques, Numéro 47, printemps 2002, p. 29-42, http://id.erudit.org/iderudit/000340ar]

Et maintenant, soudainement, des gens font mine de découvrir à quel point les grands rassemblements publics et festifs, souvent très alcoolisés, tels que ceux du 31 décembre, sont peu sûrs pour les femmes??

Comportement à tenir dans l’espace public: des conseils pas si curieux que cela

C’est bien gentil de se gausser des « curieux conseils » donnés par la maire de Cologne en réponse à une journaliste qui lui demandait quels sont les moyens préventifs dont disposent les femmes qu’elle recommanderait pour se protéger en tant que femme dans ce genre de situation, sauf que ce sont les recommandations typiques que l’on fait généralement à une femme voulant se préserver dans l’espace public et qu’elles sont censées relever du plus parfait bon sens:

Pour la sociologue Marylène Lieber, professeur à l’Institut des études sur le genre, à Genève, les femmes subissent des « rappels à l’ordre sexués, des petits actes qui n’ont rien de grave mais qui leur rappellent sans cesse qu’elles sont des « proies » potentielles dans l’espace public : commentaires, regards soutenus, etc. ». Les parents en tirent des conséquences en disant très tôt à leurs filles comment se comporter et s’habiller. « Toute la journée, on t’explique ce que tu dois être en tant que femme, les télévisions et les journaux font de même, et tu finis par ne plus te définir en tant qu’être humain », explique l’urbaniste Louise Montout. Jusqu’à la puberté, on demande aux filles davantage de déplacements que les garçons, car on les considère plus dégourdies. Mais après, le viol devient la peur structurante des femmes en milieu urbain, alors que la ville est bien plus le lieu des incivilités que des agressions physiques.

En d’autres, termes, l’attitude la plus classique, sous nos latitudes, et cela malgré nos beaux discours sur l’égalité homme-femme, consiste à considérer que c’est aux femmes de se montrer prudentes quand elles sortent de chez elles et qu’elles sont donc au moins partiellement responsables des malheurs qui leur tombent dessus dans les rues ou les transports publics….enfin, sauf quand les agresseurs appartiennent à une minorité stigmatisée ! Là, tout d’un coup, tous les tenants de cette vieille sagesse populaire deviennent féministes pour 24 heures et haro sur ces salauds d’étrangers qui s’en prennent à « nos » femmes et « nos » filles! Dans ce contexte, quand les Observateurs.ch accusent Mme le Maire de Cologne de demander aux femmes de s’adapter aux immigrés, en réalité, ils lui reprochent en filigrane de ne pas distinguer entre agresseurs étrangers et agresseurs indigènes. Parce qu’on n’entend pas beaucoup ces grands fiers à bras, qui prétendent maintenant instaurer des milices pour protéger les femmes des mains baladeuses des réfugiés, lorsqu’il s’agit de dénoncer les comportements des autochtones vis-à-vis de ces mêmes femmes le reste du temps. Alors, quand on vient nous dire que les migrants issus des pays musulmans auraient une mentalité incompatible avec les fondements de nos sociétés, j’en rigolerais presque. En effet, pour ce qui est de la place de la femme dans les espaces publics, nos valeurs et les leurs convergent remarquablement!

Tout le monde doit encore apprendre le «vivre ensemble» dans l’espace public, pas que les migrants

Ce n’est donc pas uniquement sur les migrant(e)s qu’il faut concentrer les efforts d’éducation, mais bien sur l’ensemble de la population, comme le montre cet article sur les agressions sexuelles fréquentes au cours des fameuses Oktober Fest de Münich. Et cela d’autant plus qu’une véritable mentalité sexiste continue de se perpétuer dans des arènes plus privées, comme le foyer, le lieu de travail ou l’école. En effet, dans environs 80% des agressions sexuelles, la victime connaît bien son agresseur, parce que c’est un membre de son entourage direct, quand ce n’est pas quelqu’un de sa famille. Cela signifie que les probabilités de vous faire agresser sexuellement par un parent, votre compagnon, un ami proche, un camarade ou un collègue de travail sont bien plus grandes que celles de vous faire violer ou même simplement harceler par un migrant que vous croisez par hasard dans la rue. De plus, ce qui est considéré comme intolérable de la part d’étrangers devient étrangement beaucoup moins dramatique quand c’est pratiqué par des « indigènes », ou alors, on n’hésite pas à soupçonner les femmes d’avoir provoqué leurs malheurs. 

Cela fait des années maintenant que des opinions publiques, toujours plus virulentes et bruyantes, relayées fréquemment par des personnalités très en vue, dénoncent le soi-disant terrorisme intellectuel et le lobbying supposément insupportable des féministes, les accusant d’exiger des privilèges indus pour les femmes qui n’auraient plus aucune raison de se plaindre, alors que ça ne fait maintenant  qu’à peine une quinzaine d’années que l’on a commencé à prendre au sérieux les questions d’agressions sexuelles au sein des couples (mariés ou pas), chez les adolescents à l’école ou encore au sein des entreprises:

Pendant que la parité sert d’écran à notre lâcheté, pendant que nous couvrons le vrai sexisme d’un voile d’antiracisme primaire, des centaines de femmes sont traumatisées de leur agression sans même la compensation-certes insuffisante- de notre soutien unanime. Pendant que de belles campagnes pleines de bons sentiments invitent les pères à culpabiliser de mettre au monde des filles, nous les laissons se faire agresser dans la plus grande indifférence. Le tout en refusant aux immigrés, par une sorte de racisme inversé, le droit d’être traités comme les autres citoyens.

[…]

Contrairement à ce qu’on essaye de nous apprendre à penser, la virilité peut parfois aider à faire barrière au sexisme. La virilité n’est pas seulement une tare et nous avons cruellement manqué d’hommes capables d’empêcher qu’on vienne jusque dans nos bras agresser nos filles et nos compagnes. C’est que la nature, n’en déplaise à l’escroquerie intellectuelle du genre-qui sous le prétexte fallacieux qu’il faut parler d’études et non de théorie du genre serait dénuée de toute idéologie- n’est pas si mal faite que cela. [«Viol de dignité à Stockholm, La virilité, une arme contre le sexisme?», par Samuel Piquet, pour Causeur.fr, le 22.01.2016, http://www.donotlink.com/framed?839204]

D’ailleurs, parmi les plus conservateurs dans nos sociétés, certains n’hésitent pas à s’allier avec les salafistes dans leurs combats contre les féministes qui veulent soi-disant déstructurer la famille traditionnelle et mener nos sociétés à la débauche.

De qui se moque-t-on?

Du coup, quand tous ceux qui conchient le féminisme depuis si longtemps viennent maintenant nous dire qu’il faut absolument prendre des mesures drastiques et immédiates contre les migrants pour rendre les rues plus sûres, on a vraiment l’impression qu’ils se moquent du monde, et surtout des victimes de ces agressions. D’autant plus que les mesures envisagées ne visent absolument pas à répondre à la problématique posée. Pendant que certains voient là un bon prétexte pour montrer aux migrants qui est le maître des lieux (les « Chrétiens », paraît-il….), d’autres instrumentalisent de manière éhontée le traumatisme des victimes pour exiger la fermeture des frontières et envoyer les réfugiés se faire pendre ailleurs. Dans les deux cas, on a droit à une réponse tout ce qu’il y a de plus machiste et primitif. Or, je doute fortement qu’une réaction machiste et primitive soit vraiment ce que les victimes d’agressions sexuelles attendent!

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Un commentaire

  1. Ping :Le #machisme #arabomusulman...se fondant dans le machisme en Europe

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