Commentaire à chaud #8-1 | Le démantèlement de la démocratie, une attitude vraiment pragmatique ou un cadeau à Daesh?

Apparemment, ce n’est pas seulement Céline Amaudruz qui considère que la réflexion est complètement inutile et tient de l’attitude bisounours face à la panique. Certains journalistes aussi, à l’instar d’Yves Petignat (dont j’apprécie pourtant souvent les écrits….mais, sur ce coup, je ne peux absolument pas le suivre). Ainsi, pourquoi débattre de la place de nos libertés face à des actes terroristes alors que le but avoué de leurs auteurs est justement de nous pousser à les saborder?? Pourquoi réfléchir, quand on peut se laisser guider par ses couilles et foncer tête baissée dans le piège pourtant incroyablement grossier que tendent les islamistes terroristes de Daesh??

> Voir les mises à jour, avec des liens vers divers articles critiques des décisions de modifications légales en conséquence du dernier attentat islamistes en date en Europe, soit les attaques de Paris du 13 novembre.

Il serait peut-être temps de rappeler à nos thuriféraires du discours sécuritaire que la sécurité ne vient pas avant la démocratie, mais après. Sans démocratie et respect des Droits de l’Homme, vous pouvez oublier la sécurité des individus et de la collectivité. En effet, si on laisse les autorités fouiner partout, les gens se sentiront de plus en plus surveillés et se censureront, par peur. Bientôt, on n’osera plus s’exprimer comme on le désire sur les réseaux sociaux, parce que même si on le fait sous le coup de l’anonymat, les nouvelles lois sur le renseignement et la surveillance autorisent l’inclusion de failles exploitables dans les logiciels utilisés par le grand public ou l’usage d’outils de piratage permettant de révéler les vraies identités des gens en retraçant les données qu’ils laissent un peu partout ou en les suivant carrément directement dans leurs activités en ligne. Cela paraît peut-être très abstrait face à la menace soudainement très concrète des terroristes, mais, c’est justement pour cela qu’il faut mettre cette problématique très réelle sur la table! Face au danger, l’attitude la plus stupide et dangereuse que l’on puisse adopter, c’est d’agir sur le coup de la panique sans réfléchir aux conséquences à courts et moyens termes.

La démocratie version Grand Frère....

La démocratie version Grand Frère….Graffiti à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne, France). Source: Wikimédia. Crédit: Paterm.

Faire comme si on pouvait mettre la démocratie momentanément entre parenthèses ou la démanteler un petit peu ponctuellement (en fonction des besoins du moment….ce que certains appellent une attitude pragmatique et souple, hein), en se disant qu’on pourra toujours revenir à la normale plus tard dès que la situation se sera “calmée”, c’est vraiment se bercer de douces illusions! Une fois de tels systèmes de surveillance généralisée en place, il sera extrêmement difficile de les démonter, parce que ceux qui en sont responsables et qui en tirent un bénéfice directe s’y opposeront de toute leur force. On l’a bien vu dans le passé, notamment avec l’affaire des fiches en Suisse, mais aussi, à plus large échelle, à la sortie des régimes communistes en Europe de l’Est. Et outre que les principaux bénéficiaires pourront toujours jouer sur ce réflexe de panique auquel nos populations auront très démocratiquement cédé, ils auront en plus, entre les mains, les outils pour nuire très concrètement aux opposants, puisqu’ils pourront les suivre partout et utiliser des informations privées ou même intimes contre eux. Si vous avez vraiment envie de plonger à pieds joints dans ce genre de monde “Big Brother”, moi pas. Et de toutes évidences, beaucoup d’autres gens non plus!

De plus, il faudrait peut-être rappeler à l’UDC ainsi qu’à ceux qui s’imaginent que pour freiner l’UDC, il suffit d’appliquer son programme sous la bannière socialiste ou de tout autre parti, que la démocratie s’est toujours acquise dans le sang et la douleur! Nos prédécesseurs ont dû se battre et souvent sacrifier leur vie pour que cet idéal puisse devenir réalité! Il n’a jamais été écrit nulle part qu’une fois ce rêve réalisé, les générations suivantes ne seraient plus jamais plus confrontées à des dangers mortels! Il n’est pas écrit non plus que la démocratie peut offrir un bouclier infaillible contre la folie meurtrière de certains. Mais, elle permet néanmoins de réduire sérieusement toute envie de se lancer dans ce genre de délire, parce que les individus concernés ont alors quand même pas mal à perdre.

De fait, les populations vivant dans des démocraties qui fonctionnent (on ne parle pas des pseudo-démocraties qui n’ont de démocratique que le nom) ont subi beaucoup moins de pertes en vies humaines que les populations vivant dans des dictatures ou des pays dysfonctionnels, comme, je sais pas moi, au hasard, la Syrie et l’Irak! Et cela se vérifie aussi sur le long terme. Même pendant les fameuses années de terrorisme d’extrême-gauche, le bilan humain en Europe n’a jamais été aussi lourd que pour les populations vivant dans des pays où règne l’arbitraire au nom de la paix social et de la sécurité. La sécurité à 100% est impossible. S’en rapprocher aussi. Il y aura toujours des dangers et mourir avant d’avoir atteint 85 ans et d’avoir pu se payer une Rolex n’est pas le résultat d’un échec impardonnable de l’Etat, de la médecine, de la science ou de la société en général. C’est juste que la vie est un jeu mortel!

Le droit à la sécurité n’est donc pas un droit qui prend le pas sur tous les autres. C’est un droit important, essentiel même, mais qui ne peut empiéter sur tous les autres. Sinon, je peux aussi arguer que pour ma sécurité individuelle, je devrais avoir le droit de m’armer et de tirer sur toute personne que je perçois comme menaçante. C’est l’optique choisie par certains Etats américains et on en voit le résultat catastrophique! Comme le dit l’adage, si vous voulez sacrifier un peu de votre liberté pour la sécurité, au bout du compte, vous n’aurez ni l’un, ni l’autre. Surtout pas l’autre, c’est-à-dire la sécurité. Ainsi, dans les états américains qui ont adopté des lois “stand your ground” (défend ton territoire), le taux de criminalité est plus élevé qu’ailleurs.  

Gandhi et la revanche

Grafiti attribué à Banksy.

Ce n’est pas en encourageant les gens à paniquer et à se laisser bouffer par la peur et le désire de vengeance selon la loi du Talion (un œil pour un œil) que l’on va pouvoir s’opposer efficacement au terrorisme. Comme le disait si bien Gandhi, le seul résultat d’une telle politique est simplement un monde d’aveugles! Ce serait donc offrir la victoire à Daesh sur un plateau d’argent!

Pour être honnête, je n’ai pas de solutions toute faites pour circonvenir le risque terroriste dans nos sociétés, d’autant plus que tous les experts s’accordent pour dire que le phénomène est incroyablement complexe, impliquant de multiples facteurs, aussi bien individuels que sociétaux, anthropologiques, psychologiques, sociologiques, politiques et économiques. Contrer un phénomène transnational comme Daesh ne se fera pas d’un coup de cuillère à pot et prendra des années, peut-être des décennies. Oui, probablement que nous ferons face à d’autres attentats et qu’il y aura encore des morts et des blessés graves, traumatisés à vie. Peut-être que j’en ferai partie. Je ne le souhaite pas, je ne le souhaite à personne.

Mais, je ne souhaite pas non plus vivre dans la peur permanente que mes informations personnelles puissent être récoltées par de parfaits inconnus et stockées dans un endroit secret complètement hors de mon atteinte et de mon contrôle, sans avoir la moindre idée de ce qui en est fait! Désolée, mais non, je n’ai pas une confiance aveugle dans les services de renseignement et la police, surtout quand on voit comment ils se sont comportés dans le passé face à de simples citoyens! Je ne souhaite pas devoir craindre de ne soudainement plus pouvoir trouver de travail du tout ou un logement, sans avoir la moindre idée de ce qui se trame, de me sentir épiée 24/24, de me voir carrément harcelée par les autorités, à cause d’une erreur d’interprétation des données récoltées dans mon dos, ou de me faire menacer, parce qu’on m’accuserait soudainement d’avoir un comportement “déviant”.

La démocratie à l'ère de Big Brother

1984 de H.G. Wells. Source: Wikimédia. Crédits: Frederic Guimont. Free Art Licence.

Peser les risques de la politique sécuritaire proposées actuellement en réaction aux attentats de Paris (et aux précédents) n’a rien d’une attitude angélique, bisounours ou “politiquement correct” (dans le sens laxiste et idéologique). Au contraire. C’est faire preuve de rationnalité et de vrai sens politique. Ce n’est pas en disant aux gens qu’ils ont raison de péter de trouille, comme le font l’UDC et certains journalistes et intellectuels, que l’on prend vraiment leur peur en considération. Cela revient à enfoncer sous l’eau la tête de quelqu’un en train de se noyer et qui cherche désespérément à respirer! Ecouter les gens exprimer leur peur, oui, c’est important. Et il faut qu’ils sentent qu’on les écoute vraiment. Mais, écouter quelqu’un ne signifie pas non plus le encourager à suivre ses plus bas instincts et cautionner toutes les idées les plus dingues que sa peur peut lui inspirer. Pour rassurer les gens, il faut les pousser à surmonter ce genre de réflexes et à réfléchir, sans paternalisme, ni mépris, juste de manière solidaire. On doit tous se battre pour éviter de céder à nos trippes! Or, les discours sécuritaires actuels tentent juste d’éteindre toutes nos capacités à penser et à garder un tant soit peu de sang froid. Bref, ils sont en train de préconiser exactement ce qu’espèrent les terroristes! Si c’est cela, avoir une attitude réaliste et pragmatique, alors, je crois que certains devront revoir les définitions des termes “réaliste” et “pragmatique”! Et pendant qu’ils y sont, qu’ils relisent aussi “1984“!

Mises à jour

19.11.2015: Article du 24Heures relayant les préoccupations du co-président du Parti Pirate et de Sébastien Fanti, préposé valaisan à la protection des données sur le choix du nouveau préposé fédéral à la protection des données. Il s’agit en effet de l’ancien directeur de la Fedpol et ils se demandent donc légitimement s’il sera capable d’abandonner complètement son ancienne casquette de super-flic pour mettre celle de protecteur des données personnelles des citoyens.

21.11.2015: Excellent article de Slate qui reprend les arguments des quelques députés français ayant voté contre les modifications de la constitution française proposée en plus de la prorogation de l’état d’urgence.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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