Commentaire à chaud #2-5 | Le paradoxe du musulman de Schrödinger

Comme après chaque attentat islamiste, des voix s’élèvent pour exiger des musulmans qu’ils fassent preuve de communautarisme, histoire de nous rassurer sur leur loyauté envers les valeurs de base de nos sociétés. Ironiquement, on trouve, au sein de ce concert de voix se voulant vertueuses, de nombreux pourfendeurs auto-proclamés du « politiquement correct ».  Un concept qui, dans leur bouche, désigne, grosso modo, une loyauté sans faille aux principes des Droits de l’Homme et à l’Etat de droit, qu’ils raillent régulièrement comme du « droit-de-l’hommisme » et un laxisme de bisounours (on en a encore eu un exemple hier soir, avec Céline Amaudruz dans Infrarouge)!

A la fois trop et pas assez communautariste

Et il faut dire que ces discours n’en sont pas à une incohérence près.

En effet, les mêmes qui passent un temps fou à reprocher aux musulmans leur communautarisme exigent en même temps de ceux-ci qu’ils agissent systématiquement en tant que communauté après des attentats islamistes. Quand des musulmans se mobilisent pour dénoncer les lois concernant le voile islamique, font des procès à Charlie Hebdo ou manifestent pour que le blasphème soit interdit, ils font trop dans le communautarisme. S’ils ne disent rien après un attentat islamiste, ils ne font assez dans le communautarisme.

Cette manière paradoxale de raisonner me rappelle un mème qui circule depuis quelques temps sur les réseaux sociaux et qui résument bien ce genre de sophisme. Il s’agit de l’immigrant de Schrödinger, qui volerait le travail des autochtones tout en étant simultanément trop paresseux pour travailler (http://imgur.com/gallery/t3nvF7S):

The paradoxe of the Schrödinger Immigrant.

The paradoxe of the Schrödinger Immigrant.

Transposé à ce cas-ci, on aurait des musulmans qui n’agissent pas suffisamment en communauté, tout en étant trop communautaristes. N’étant pas graphiste, je ne suis pas sûre comment représenter cette idée sous une forme visuelle, mais s’il y a des volontaires pour s’y coller et qui acceptent de faire circuler cette image, alors, je suis preneuse!

Non, le communautarisme n’est pas une réponse à l’islamisme

J’ai ainsi lu des centaines de messages assénant que la dénonciation de ces actes relevait en premier de la responsabilité des musulmans, comme si le fanatisme islamique ne nous concernait qu’au second chef et que l’islam ne constituait pas un élément de nos sociétés et de leur histoire au même titre que n’importe quelle autre tradition religieuse présente dans nos pays. Mais aussi comme s’il n’y avait pas également des musulmans parmi les victimes de ces attentats terroristes. Et oui, les mêmes « bons et honnêtes » citoyens qui éructent contre le communautarisme musulman pas assez communautariste oublient un peu vite que les islamistes n’en ont pas seulement après les non-musulmans, mais aussi tout musulman qui ne se rangent pas à leur idéologie mortifère.

Ce serait un peu comme si on disait soudainement que le terrorisme politique, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, concernait uniquement ou prioritairement les électeurs et les militants liés à ces mouvances idéologiques! Et pourtant, il serait déjà plus légitime de demander des comptes à ces gens, dans le sens où ils cautionnent directement, par leur vote et/ou leur militantisme, l’idéologie au nom de laquelle ces terroristes tuent. Cependant, personne n’a exigé des militants et des électeurs d’extrême-droite européens ou norvégiens de se distancer publiquement d’Anders Breivik et de le dénoncer dans les termes les plus fermes sous la menace de subir une stigmatisation collective sous la forme d’une accusation de complicité tacite! Au contraire, certains lui ont même trouvé pleins d’excuses!

Il serait peut-être temps d’arrêter de demander des comptes à des individus pour les actes d’autres individus qu’ils ne connaissent même pas et à qui ils n’ont jamais rien demandé, simplement parce que ces derniers revendiquent le même Dieu et les mêmes Saintes Ecritures (mais certainement pas la même interprétation). Le simple fait d’être musulman ne vous rend donc absolument pas responsable des actes d’autres musulmans, pas même indirectement. Il n’y a donc aucune raison de postuler que des musulmans qui décident de ne pas réagir publiquement à des attentats islamistes seraient quelque-part d’accord avec de tels actes et les soutiendraient silencieusement. Pas plus que l’on ne soupçonne les chrétiens « modérés » de complicité tacite avec les crimes de leurs coreligionnaires lorsqu’ils ne se manifestent pas publiquement (et la plupart ne le fait jamais). Ainsi, personne n’a demandé aux catholiques « modérés » de dénoncer bruyamment les crimes de l’Eglise Catholique, par exemple (non, je ne pense pas à l’inquisition ou aux Croisades, je pense aux agressions sexuelles perpétrées sur des centaines de milliers de personnes, dont de très nombreux mineurs, par des membres du clergé, ensuite protégés des poursuites judiciaire pendant des décennies par le Vatican lui-même).

Non au communautarisme! Toujours.

Il est donc parfaitement incohérent de demander aux gens de se constituer en communauté sur demande tout en leur reprochant de le faire quand ils se mobilisent pour des revendications qui nous indisposent. Soit on est contre le communautarisme, ou on ne l’est pas. Mais, le communautarisme opportuniste ne sera de toute manière jamais une réponse rationnelle et légitime à une problématique collective. En d’autres termes, il est totalement illégitime d’exiger des musulmans ou de n’importe quels autres citoyens qu’ils  fassent dans le communautarisme, même aux aux ordres des opinions publiques qui braillent le plus fort! Vous avez peur de vos concitoyens musulmans en Suisse ou ailleurs en Europe? Vous savez quoi? Vous leur faites également peur! Et à moi aussi! Pourtant, je ne suis pas musulmane. Je suis juste une catholique de papier de plus en plus athée. Ainsi qu’une droit-de-l’hommiste politiquement correcte bien-pensante et fière de l’être!

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Laisser un commentaire (les commentaires sont modérés) | Leave a comment (comments are moderated)