Factuellement correct #5-4 | Comment combattre le racisme sans comprendre la notion de race?

Comment combattre le racisme sans comprendre la notion de race? C’est la question que je me pose en lisant cette tribune de François Rachline, écrivain et universitaire, publiée dans Slate.fr sous le titre: Vaccinons-nous contre le racisme et ne laissons passer aucun dérapage. En effet, le paragraphe suivant m’a littéralement fait tousser et aura probablement le même effet sur toute personne un tant soit peu soucieuse de précision:

 

Ainsi, par exemple, les chevaux appartiennent à la race chevaline, mais une jument qui copule avec un âne (lequel relève des équidés, comme les chevaux, les onagres et les zèbres, mais n’appartient pas à la même race que les chevaux) ne mettra jamais bas. Des tigres copulant avec des lions pourront mettre au monde des individus, mais ceux-ci ne seront jamais féconds. Autrement dit, dans l’ordre des mammifères, il existe de nombreuses espèces, avec des sous-groupes appelés races. Celles-ci sont une subdivision de l’espèce zoologique, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires. Mais ce concept est inapplicable aux êtres humains, qui forment une seule espèce, c’est-à-dire «un ensemble d’individus interféconds et donnant naissance à des individus fertiles». La propriété des hommes est précisément de déborder tout sous-groupe par leur aptitude universelle à une interfécondité fertile.

 

RaceS chevalineS: Il n'y a pas UNE race chevaline, mais plusieurs, qui distinguent entre eux les chevaux, en fonction de critères utilitaires et esthétiques. Mais, ils appartiennent tous à la même espèce: Equus caballus. [Cliquer sur l'image pour l'agrandir]

RaceS chevalineS: Il n’y a pas UNE race chevaline, mais plusieurs, qui distinguent entre eux les chevaux, en fonction de critères utilitaires et esthétiques. Mais, ils appartiennent tous à la même espèce: Equus caballus. [Cliquer sur l’image pour l’agrandir]

Bref, il confond race, espèce et sous-espèce, sans compter qu’il semble se référer à une taxonomie complètement inconnue, pour laquelle les « mammifères » constitueraient un ordre, comprenant des espèces dont les races seraient des sous-groupes. On ne saurait faire une plus grosse confusion. Or, on peut légitimement se demander comment il espère vacciner qui que ce soit contre le racisme avec une vision aussi peu claire de ce que désigne le terme « race ».

Race ≠ espèce

Equine Evolution

Equine evolution. Composed from Skeletons of Staatliches Museum für Naturkunde Karlsruhe, Germany. From left to right: Size development, biometrical changes in the cranium, reduction of toes (left forefoot) Highest point of the withers Equus 1.5 m Pliohippus 1.2 m Merychippus 0.8 m Mesohippus 0.5 m.
Source: Wikimedia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Equine_evolution.jpg). Crédits: 2010, H. Zell (https://commons.wikimedia.org/wiki/User:Llez) [Cliquer dessus pour agrandir l’image.]

Commençons par le début et par la première phrase qui nous dit ceci: Ainsi, par exemple, les chevaux appartiennent à la race chevaline, mais une jument qui copule avec un âne (lequel relève des équidés, comme les chevaux, les onagres et les zèbres, mais n’appartient pas à la même race que les chevaux) ne mettra jamais bas.

Non, les chevaux n’appartiennent pas à la race chevaline. Ce sont les races chevalines qui appartiennent à l’espèce des chevaux. En effet, le mot cheval, en lui-même, n’est rien d’autre que le terme vernaculaire pour désigner une espèce de grands mammifères herbivores et ongulés à sabot unique, Equus caballus, appartenant à la famille des équidés. Le cheval n’est donc pas une race d’équidés, mais une espèce appartenant à la famille des équidés (Equus). Tout comme l’âne, « âne » étant le terme courant pour désigner certaines espèces de mammifères quadrupèdes de taille moyenne et à longues oreilles de la famille des équidés. Le plus connu des ânes est l’âne domestique (Equus asinus), issu de la domestication de l’âne sauvage d’Afrique (Equus africanus), et à partir duquel de nombreuses races ont pu être sélectionnées.

Mulet

Mulet, résultant du croisement entre un âne et une jument.

Par ailleurs, la copulation d’un âne (Equus asinus) avec une jument (Equus caballus) peut tout à fait déboucher sur une descendance, plus précisément, un hybride qu’on appelle un mulet ou une mule, qui, effectivement, sera, le plus souvent, stérile (mais pas systématiquement). Même chose pour le croisement entre un tigre et un lion. Le résultat, qui n’a jamais été constaté dans la nature, parce que les deux espèces ne partagent pas du tout les mêmes espaces géographiques, est aussi un hybride qui peut être fertile, si la mère est une lionne (mais pas si elle est une tigresse).

En réalité, si l’impossibilité de reproduction fertile est un des principaux critères de distinction entre deux espèces, ce n’est pas le seul. On peut donc décider que deux populations appartiennent à des espèces différentes même si les individus peuvent encore se reproduire entre eux, comme le montrent les cas du cheval et de l’âne ou du tigre et du lion, capables de donner naissance à des individus hybrides. La race n’a donc rien à voir dans cette problématique.

Race ≠ sous-espèce non plus

Hiérarchie taxonomique du vivant

Hiérarchie taxonomique du vivant. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Taxonomic_hierarchy.svg). Crédit: 2009, Dosto (https://commons.wikimedia.org/wiki/User:Dosto).

Puis, il continue ainsi: Autrement dit, dans l’ordre des mammifères, il existe de nombreuses espèces, avec des sous-groupes appelés races. Celles-ci sont une subdivision de l’espèce zoologique, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires. Or, les mammifères ne sont pas un ordre, mais une classe (mammalia). Les chevaux et les ânes appartiennent à celle-ci ainsi qu’à l’ordre des Perissodactyla.

De plus, les races ne sont pas des sous-groupes d’espèce, ni même des sous-espèce, mais des catégories descriptives de populations créées au sein d’une espèce par une sélection de traits particuliers, basée sur des critères généralement utilitaires et esthétiques. La notion de race ne s’applique donc qu’aux animaux domestiqués et non pas aux animaux dits « sauvages » ou non-domestiqués. Pour ces derniers, on parle de sous-espèces.

Il existe d’ailleurs une approche similaire en botanique: on utilise le terme « variété végétale » pour désigner les plantes qui sont le résultats de modifications apportées par l’homme par diverses techniques de croisements et de sélections artificielles. Les autres sont simplement des « variétés » d’une espèce de plantes n’ayant pas nécessité l’intervention des agriculteurs et autres horticulteurs.

Il faut ajouter que la notion de race n’est pas utilisée en science quand il s’agit de catégoriser les animaux. Pour un taxonomiste (donc, un spécialiste de la taxonomie), tous les chevaux ne forment qu’une seule espèce. Les races ne définissent ainsi que des variations génétiques qui ont été provoquées par l’homme, mais qui sont trop faibles par rapport à la moyenne de l’espèce pour en exclure ces individus et les classer dans une autre espèce. Les chevaux peuvent ainsi être rattachés à ces catégories de par leurs traits phénotypiques. On parle ainsi de races chevalines, mais aussi de races canines pour la sous-espèce des Canis lupus familiaris (chiens), de races félines pour les Felis sylvestris (chats domestiques), de races bovines pour les Bos taurus (les vaches et autres zébus), etc.

Pourquoi les scientifiques ne parlent pas de races humaines

Pour résumer, une espèce est une unité taxonomique permettant de regrouper des être vivants partageant un patrimoine génétique suffisamment homogène pour qu’ils soient capables de se reproduire entre eux. Les races ne sont que des catégories définissant des caractéristiques voulues par l’homme au sein d’une espèce, mais les individus rangés dans une race peuvent parfaitement se reproduire avec des individus rangés dans une autre race. En annonçant que les chevaux appartiennent à la race chevaline, l’auteur inverse donc l’ordre de deux taxons, dont l’un n’est même pas scientifique.

Le Mirage, pur-sang arabe

La pure-sang arabe, une race chevaline. Le Mirage, étalon, propriété de Salaa El Dine, venant de Bint Mangani. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:LaMirage_body07.jpg). Crédit: 2009, Trescastillos (https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=User:Trescastillos&action=edit&redlink=1). [Cliquer sur l’image pour l’agrandir.]

Le cheval est une espèce comprenant de nombreuses races chevalines développées par les êtres humains et classées dans une hiérarchie définie par des critères fonctionnels et esthétiques. C’est pourquoi certains valent aujourd’hui des millions de dollars et d’autres, 100 fois moins. En effet, notre société n’a plus besoin de chevaux de traits ou de transport. Cette espèce n’a donc plus que deux fonctions en général: les courses et les attractions (spectacles).

Le Franches-Montagnes, une race chevaline de trait. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:NEPAL_FM.jpg). Crédit: 2003, Haras National Suisse.

Le Franches-Montagnes, une race chevaline de trait. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:NEPAL_FM.jpg). Crédit: 2003, Haras National Suisse.

Du coup, un Franches-Montagnes, avec son énorme corpulence, perché sur des pattes courtes et solides, surtout adapté à la fonction de trait, vaut aujourd’hui beaucoup moins qu’un pur-sang arabe, sur le marché des chevaux. Cependant, on peut parfaitement croiser deux races de chevaux, par exemple, un pur-sang arabe avec un Franches-Montagnes, et obtenir une descendance fertile, mais je ne suis pas sûre que les propriétaires des deux animaux en seraient très contents!

Sur la base de ces définitions, on comprend mieux pourquoi la notion de « races humaines » n’a aucun sens d’un point de vue scientifique et surtout, pourquoi elle prend une charge symbolique et politique plus qu’inquiétante. En effet, une race n’est rien d’autre qu’une création humaine, une manipulation du vivant au sein d’une espèce ou du moins une classification de populations, sur une base purement utilitaire et esthétique.

Le Tour de la France par deux enfants p188

Le tour de la France par deux enfants, par George Bruno, manuel scolaire, édition de 1904. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:G._Bruno_-_Le_Tour_de_la_France_par_deux_enfants_p188.jpg). Crédit: 1877, G. Bruno, gravure Perot. [Cliquer sur l’image pour l’agrandir.]

C’est d’ailleurs pour cela que les nazis et les racialistes qui les ont précédés s’appuyaient sur cette idée de races humaines. Ils avaient réellement une approche fonctionnelle et esthétisante de l’humanité: il fallait que les individus servent à quelque chose et leur droit à exister était donc défini par leur capacité à servir le groupe et à l’améliorer.

C’est de là que sont venues des concepts, qui nous paraissent complètement déments rétrospectivement, comme ceux de « vie ne valant pas la peine d’être vécue » ou de « sous-hommes ». Si le but d’une nation était de faire fructifier une « race humaine » supérieure, on ne pouvait donc pas la laisser être gâtée par des individus faibles physiquement ou intellectuellement ou encore, en bonne santé, mais déviants d’un point de vue psycho-social (homosexualité, personnalité rebelle, criminalité, etc.), considérés comme autant d’erreurs de la nature, à corriger pour le bien de la collectivité nationale.

 

Chart to describe Nuremberg Laws, 1935 the "Nuremberg Laws" established a pseudo-scientific basis for racial discrimination. Only people with four German grandparents (four white circles in top row left) were of "German blood." A Jew is someone who descends from three or four Jewish grandparents (black circles in top row right). In the middle stood people of "mixed blood" of the "first or second degree." These bizarre distinctions had deadly consequences. As there were no real racial differences, the Nazis had to use a trick: a Jewish grandparent was simply defined as a person who is or was a member of a Jewish religious community. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nurembergracechart.jpg). 1935.

Chart to describe Nuremberg Laws, 1935 the « Nuremberg Laws » established a pseudo-scientific basis for racial discrimination. Only people with four German grandparents (four white circles in top row left) were of « German blood. » A Jew is someone who descends from three or four Jewish grandparents (black circles in top row right). In the middle stood people of « mixed blood » of the « first or second degree. » These bizarre distinctions had deadly consequences. As there were no real racial differences, the Nazis had to use a trick: a Jewish grandparent was simply defined as a person who is or was a member of a Jewish religious community. Source: Wikimédia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nurembergracechart.jpg). 1935.

Et les définitions de ces faiblesses ou déviances pouvaient être très larges. En effet, les nazis en sont venus à y inclure des populations entières, telles que les juifs, les Roms, les slaves, les noirs, etc. Une vision du monde qui les a poussé à se lancer dans des opérations d’extermination massive des juifs, considérés comme les pires, selon des modalités industrielles.

Si les scientifiques ne parlent pas de races humaines, ce n’est donc pas parce que ça ne fait aucun sens en termes biologiques. On pourrait très bien avoir des races humaines, si on se lançait dans l’eugénisme à large échelle. Ce n’est pas une impossibilité technique. S’ils ne parlent pas de races humaines, c’est simplement parce qu’à ce jour, il n’existe pas de races au sein de l’espèce Homo sapiens. Pour un biologiste, il y a des variations génétiques distribuées de manière géographique, reflétant l’histoire des mouvements des populations humaines, mais elles ne constituent pas des races. Au mieux, on pourrait éventuellement parler de sous-espèces (le « sous- » ne désignant pas une hiérarchie entre ces populations, mais uniquement une subdivision taxonomique) au sein de l’espèce humaine.

Mais, déborder tout sous-groupe par leur aptitude universelle à une interfécondité fertile n’est donc absolument pas une propriété des hommes, comme l’affirme François Rachline dans la dernière phrase du paragraphe cité en exergue plus haut. C’est le cas de tous les individus appartenant à des « sous-groupe » au sein d’une même espèce!

En bref….

Pour revenir à la question initiale qui motivait ce billet, c’est-à-dire, comment peut-on s’attaquer au racisme sans comprendre la notion de race, c’est assez simple. On ne le peut pas. Si on considère le racisme comme une forme de biais cognitif grave, basé sur des confusions et une vision du monde étriquée qu’il faut contrer par une information précise et juste, alors, ce genre d’explication est complètement contre-productive. Pas que les miennes pourraient arriver à mieux convaincre quiconque est persuadé de l’existence de races supérieures et inférieures au sein de la population humaine. Mais, dans un débat public, on ne s’adresse pas uniquement à ses contradicteurs. On cherche aussi à influencer l’audience qui assiste à l’échange. Or, si le but est d’éviter que la confusion s’installe dans l’esprit des gens en général, on risque difficilement de l’atteindre en diffusant des informations complètement fausses.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Un commentaire

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