Factuellement correct #8 | L’UDC et le cannabis: une politique au message affligeant

Le 26 août dernier, la Tribune de Genève ouvrait ses colonnes à Guillaume Saouli, vice-président du Parti Pirate Suisse, pour qu’il y explique les raisons motivant le lancement d’une pétition réclamant la légalisation complète du cannabis, aujourd’hui uniquement autorisé pour une utilisation thérapeutique et sur ordonnance. Céline Amaudruz, présidente de la section genevoise de l’UDC, était invitée à y répondre, en tant que représentante d’une posture opposée à toute dépénalisation de la vente et de la possession de cette substance pour un usage récréatif. Et le moins que l’on puisse dire est qu’elle semble avoir voulu absolument confirmer le constat posé par M. Saouli, concernant la fuite en avant dans le tout sécuritaire et l’illusion – largement démentie par les faits – qu’une politique prohibitionniste réglera les manifestations symptomatiques de l’usage de cette drogue qu’incarne l’approche actuelle de la criminalité et des problèmes de santé publique liés à la diffusion de ce psychotrope au sein de notre société. En effet, tout ce que l’UDC propose comme réponse se limite à ses slogans habituels: […]la réintroduction des contrôles frontaliers et l’expulsion des criminels étrangers […]. Et c’est tout. Vraiment tout.

De manière générale, la réponse de Mme Amaudruz se lit un peu comme si les nombreux travaux, à la qualité reconnue internationalement, démontrant l’inanité totale de l’approche prohibitionniste, passaient complètement au-dessus de la tête des membres de ce parti et de leurs partisans . Ceux-ci se retrouvent alors à répéter ce crédo à la manière d’un disque rayé, comme s’il n’existait aucune alternative. Et apparemment, la crainte de la gigantesque dissonance cognitive résultant du choc entre les méthodes purement répressives qu’elle défend et la réalité de leurs échecs sur le terrain, a poussé Mme Amaudruz à mettre des lunettes totalement déformantes lui faisant voir des faits confirmant ses préjugés là où il n’y en a pas.

Le cannabis, cet homme de paille si facile à brûler!

EpouvantailD’entrée de jeu, elle exprime son hostilité non seulement à la pétition, mais aussi à ceux qui l’ont lancée, en brûlant un énorme homme de paille. Se demandant si ses auteurs ignorent les ravages causés par la consommation de drogues et s’ils auraient conçu ce funeste projet […] entre deux joints, suggérant ainsi que, dans leur ignorance, ils auraient complètement perdu la tête, elle les accuse de considérer le cannabis comme une substance complètement anodine. A cette lecture, on se demande bien à quelle pétition elle fait référence, mais certainement pas à celle lancée par les Pirates. Loin de banaliser le cannabis, elle dit bien que l’un des objectifs de sa légalisation est une meilleure prise en charge de la prévention permettant une protection plus efficace des mineurs, afin que leur exposition aux effets les plus nocifs du cannabis puisse être limitée. Si pour Mme Amaudruz, cela revient à essayer de convaincre le public que l’on fumerait un joint comme l’on s’offrirait une friandise, c’est qu’elle doit avoir une toute autre compréhension de l’expression « effets les plus nocifs » que le commun des mortels.

stockvault-bunch-of-cigarettes108500Toute occupée à diaboliser le Parti Pirate et son projet (après tout, nous sommes en période électorale), elle fait alors complètement l’impasse sur le constat motivant le lancement de cette pétition, c’est-à-dire que nous sommes à la croisée des chemins en matière de toxicodépendance, d’un côté une pression très forte pour la diminution de la consommation des substances hautement addictives tel que l’alcool, et les produits de la tabagie, et de l’autre une zone grise où le commerce et la consommation de stupéfiants se développent sans contrôle efficace. En effet, il est temps de sortir la tête du sable et de regarder la réalité en face! L’alcool et le tabac sont encore moins de simples « friandises » que le cannabis, dans la mesure où ces deux types de produits sont à l’origines de très graves problèmes de santé publique et de sociétés, et cela, depuis très longtemps.

"Wer nicht liebt Wein Weib und Gesang Bleibt Ein Narr sein Lebenlang", Kimmel and Voigt in New York, 1873. Source: http://www.loc.gov/pictures/resource/cph.3b07328/.

« Wer nicht liebt Wein Weib und Gesang Bleibt Ein Narr sein Lebenlang », Kimmel and Voigt in New York, 1873. Source: http://www.loc.gov/pictures/resource/cph.3b07328/.

De fait, des études montrent aujourd’hui que la nicotine est l’un des plus puissants addictifs présents parmi les drogues licites et illicites. Ce n’est pas pour autant qu’on interdit la cigarette. Et pourtant, Dieu sait que de nombreux médecins et scientifiques, dans le monde entier, tirent la sonnette d’alarme depuis maintenant des décennies, souvent avec la dernière énergie du désespoir!Les risques pour la santé liés à l’alcool sont également bien connus et nombreux, aussi bien physiologiques que psychiques et psychologiques, notamment pour les jeunes. La principale différence entre le tabac ainsi que l’alcool d’un côté, et le cannabis, de l’autre, c’est l’acceptation socio-culturelle quasi-généralisée dont bénéficient les premiers, et cela malgré les énormes dégâts qu’ils ont provoqués et continuent de causer aujourd’hui. Des dégâts, il faut le dire, de bien plus grande ampleur que ceux du cannabis.

 

 

 

L’UDC et ses distinctions pseudo-scientifiques

Formule du THC - Cannabis

Ball-and-stick model of the Δ9-tetrahydrocannabinol molecule, C21H30O2 . Based on the molecular structure of Δ9-THC tosylate, from W. Gul, P. Carvalho, D. W. Berberich, M. A. Avery and M. A. ElSohly (September 2008). « (6aR,10aR)-6,6,9-Trimethyl-3-pentyl-6a,7,8,10a-tetrahydro-6H-benzo[c]chromen-1-yl 4-methylbenzenesulfonate ». Acta Cryst. E64 (9): o1686. DOI:10.1107/S1600536808022010.

A ce sujet, elle enchaîne d’ailleurs directement sur la distinction supposément arbitraire entre drogues douces et drogues dures. Une distinction, nous dit-elle, inacceptable pour de nombreux professionnels de la santé. Elle prend alors pour exemple un article du médecin et journaliste français Jean-Yves Nau, publié dans la Revue Médicale Suisse du 2 avril 2014 , qui estimait que le cannabis ne doit plus être considéré comme une drogue douce, tout en relevant que la consommation de cannabis entraîne des troubles de l’attention, de la mémoire et des fonctions exécutives. Le mythe d’une drogue «sans dangers, sans conséquences» s’estompe de jour en jour. Là aussi, il y a apparemment un problème de lecture. Outre que cela fait belle lurette que le mythe en question n’est plus de mise, il relève surtout que les troubles en question sont largement « dose-dépendants », c’est-à-dire que leur occurrence et leur importance sont liées à la fréquence de consommation ainsi qu’à la teneur en Δ-9-THC, la substance psychotrope du cannabis. Par ailleurs, l’ampleur des dommages potentiels est aussi influencée par l’âge de la première utilisation et par des prédispositions génétiques à des psychopathologies. La consommation par des jeunes en croissance de moins de 18 ans peut effectivement avoir des conséquences sur leur développement cognitif et psychologique:

Mais il apparaît aussi que ces troubles sont liés à la dose, à la fréquence, à la durée d’exposition et à l’âge de la première consommation. Ils peuvent disparaître après un sevrage, mais des anomalies durables s’observent chez les personnes ayant débuté leur consommation avant l’âge de quinze ans. La bibliographie spécialisée établit que la fréquence de la dépendance au cannabis (essentiellement caractérisée) par le craving, la perte de contrôle et des retentissements importants sur la vie familiale, professionnelle et sociale est d’environ 1% en population générale sur la vie entière. Ce qui est loin d’être négligeable.

Cependant, comme l’explique assez bien le site Web de l’association Stop-Cannabis.ch, il n’existe à ce jour aucune étude qui établisse une relation de causalité entre les troubles psychiatriques et consommation récréative de cannabis. Tout au plus, a-t-on jusque-là constaté des corrélations positives, notamment chez les plus gros consommateurs réguliers, qui interpellent effectivement et nécessitent de prendre des précaution vis-à-vis de cette substance, tout en continuant les recherches sur cette problématique. Mais, si les dégâts sur la santé des jeunes doit servir d’argument pour maintenir l’interdiction du cannabis pour un usage récréatif, alors qu’attend-on pour interdire le tabac et l’alcool dont les effets sanitaires reconnus sont bien plus importants?

stockvault-empty-glass135581En effet, les statistiques de consommation d’alcool chez les jeunes, en Suisse, sont plutôt inquiétantes, et cela fait des années maintenant que les professionnels de la santé tirent la sonnette d’alarme. Toujours d’après la Revue Médicale Suisse, l’abus d’alcool par les moins de 16 ans et les problèmes d’alcoolisme chez ceux-ci ont beaucoup augmenté ces dernières années. Elle explique aussi que [d]es études récentes montrent, par ailleurs, qu’il y a à l’adolescence des effets encore peu connus mais non moins inquiétants de l’alcool sur le cerveau, qui semblent être d’autant plus importants que la consommation d’alcool a débuté précocement. Par contre, nous ignorons la quantité-seuil d’alcool à partir de laquelle les dommages cérébraux apparaissent. L’OMS est allée plus loin, quand elle a affirmé en mai 2014: La consommation nocive d’alcool peut aussi déboucher sur des problèmes de santé qui se manifesteront plus tard au cours de la vie et affecter l’espérance de vie. Interdit-on l’alcool? Non. Interdit-on même la consommation d’alcool par les jeunes (comme aux USA)? Même pas. On se contente d’interdire la vente d’alcool aux moins de 16 ans et de spiritueux aux moins de 18 ans et de toute boisson alcoolisée aux mineurs après 21 heure. Des mesures qui, semble-t-il, n’ont que des effets mitigés, en tous cas pour la première (la seconde faisant déjà mieux).

Alors, distinction inacceptable? On est d’accord, mais le problème est que l’UDC ne distingue pas entre drogues dangereuses et drogues bénignes, mais uniquement entre drogues licites et illicites, sans réfléchir plus loin. Ainsi, en 2008, l’UDC suisse sonnait la charge contre les campagnes de prévention des dangers liés à l’alcool proposées par l’OFSP et les mesures que l’organisme fédéral préconisait, tel que l’interdiction de vente d’alcool dans les grands événements sportifs. Il concluait d’ailleurs son message avec cette affirmation fort surprenante:

Il faut retenir une fois pour toutes que l’alcool est un produit de consommation parfaitement normal.  Par ailleurs, la consommation d’alcool par habitant a fortement diminué. Il n’y a donc aucune raison valable de lancer des programmes nationaux de prévention totalement surfaits. En lieu et place, il faut imposer rigoureusement le dispositif de protection de la jeunesse qui existe déjà aujourd’hui.

Oui, vous avez bien lu: pour l’UDC, l’alcool est une substance tout à fait anodine! Qui accusait les Pirates de traiter le cannabis comme une friandise?? Et surtout, comment peut-on encore considérer l’alcool comme un produit de consommation parfaitement normal quand on voit les énormes dégâts qu’il cause depuis des siècles?

Concernant le tabac, ce n’est guère mieux. L’UDC suisse s’est ainsi, par exemple, récemment opposée à l’augmentation des taxes sur le tabac, alors qu’il est avéré qu’un prix élevé du paquet de cigarettes constitue une mesure efficace dans le combat contre le tabagisme.

En d’autres termes, le parti du peuple donne une plus grande priorité aux intérêts de certains secteurs économiques qu’à la santé et au bien-être social de la population.

La position incohérente de l’UDC vis-à-vis du cannabis et des autres psychotropes

L'effet du cannabis?Si les tentatives de ridiculiser la pétition et ses auteurs ainsi que la citation d’un scientifique ne vous suffit pas, il y a alors toujours l’argument pédagogique. Mais, quel message envoie-t-on à nos jeunes si on légalise l’usage récréatif du cannabis?? En effet, selon Mme Amaudruz, cette légalisation renforcerait la perception erronée selon laquelle la substance ne serait pas une drogue, puisqu’elle serait légalement vendue aux adultes. Petit problème: c’est pareil avec l’alcool et le tabac. D’ailleurs, l’UDC semble croire que l’alcool n’est pas une drogue. Or, il est bien listé parmi les psychotropes, au même titre d’ailleurs que le tabac et le cannabis. Ainsi, de même que l’on peut apprendre aux jeunes à aborder l’alcool avec modération et en tenant compte de ses risques, de même, on peut très bien les éduquer aux propriétés du cannabis et aux effets nocifs d’une consommation excessive et compulsive. Et comme on l’a vu, l’UDC ne semble pas considérer que les nombreux débordements et problèmes sociaux liés à l’alcool constituent une raison suffisante pour l’interdire. Du coup, on ne voit pas pourquoi il tient tellement à maintenir la prohibition du cannabis récréatif!

Et puis, les adultes pourraient en donner aux adolescents. Un autre risque qui justifierait aussi apparemment que l’on ne s’aventure pas dans cette direction. Sauf que si on devait utiliser un tel argument pour tout ce qui est permis aux adultes et interdit aux enfants, on se retrouverait à prohiber pas mal de choses. La réalité est qu’il y a des lois pour empêcher ce genre de débordement et qu’il suffit de les appliquer.

Rien ne prouve que le cannabis soit une porte d’entrée vers d’autres drogues plus dures

Vous n’êtes toujours pas convaincu que la légalisation du cannabis risque de plonger la population suisse dans le chaos? Alors, sachez Mesdames et Messieurs, que des études ont démontré l’effet porte d’entrée du cannabis vers d’autres drogues comme les opiacés notamment. Des études. Lesquelles? On ne le saura pas. Et si jusque-là, Mme Amaudruz a démontré sa capacité à une lecture partielle et partiale de ses sources, à partir d’ici, ce sont ses lunettes déformantes qui lui font présenter des faits d’une manière pour le moins peu conforme à la réalité.

Ainsi, concernant le fameux « effet porte d’entrée » du cannabis vers d’autres drogues plus dures, il semblerait au contraire que de plus en plus d’études montrent qu’il n’y a pas de lien de causalité entre la consommation de cannabis et le passage vers d’autres substances plus addictives et dangereuses. Il est vrai que de nombreux héroïnomanes ont fumé du cannabis auparavant, mais seule une petite minorité de fumeurs de cannabis passe à l’héroïne. Et de fait, rien ne permet d’affirmer que ces personnes n’auraient pas pris d’héroïne si elles avaient refusé leur premier joint. Ainsi, le passage du cannabis à des opiacés (ou de l’alcool à des stupéfiants) n’est de loin pas automatique. Il faut que des facteurs socio-psychologiques et biologiques interviennent. Tout dépend donc de la raison pour laquelle une personne se met à consommer du cannabis et des prédispositions génétiques qu’elle a éventuellement héritées.

healthcare--doctor--pills--object_3301225Si on prend la problématique par ce bout-là, il faut alors aussi s’intéresser à la manière dont beaucoup de gens utilisent des médicaments, pourtant parfaitement légaux, comme des béquilles pour les aider à supporter la dureté du quotidien. Je pense notamment à ces personnes, sur-menées au travail, qui alternent cocktails d’excitants pour la journée et de calmants pour arriver à dormir au point de devenir toxico-dépendantes à ces mélanges.On se rend alors compte que le cannabis n’est en réalité qu’un psychotrope parmi tant d’autres sur une large palette de produits licites et illicites que l’être humain utilise pour socialiser et pour s’aider à supporter son quotidien souvent infernal. Et du coup, l’interdiction de certains et pas des autres peut effectivement apparaître alors comme assez absurde et illogique, si l’on ne prend pas en compte des facteurs socio-culturels.

Drogue licite et illicite?Or, ceux-ci permettent d’expliquer ces incohérences politiques, qui ont des effets évidemment largement sous-estimés, voire volontairement passés sous silence, par ceux pour qui le coût cognitif d’un changement d’optique serait beaucoup trop élevé. En d’autres termes, on a là une énorme dissonance cognitive que certains cherchent à tout prix à éviter parce que faire face honnêtement à cette réalité les obligerait à revoir leur système de valeurs de fond en comble. C’est pourquoi, intellectuellement parlant, il semble évidemment beaucoup moins compliqué et coûteux de se contenter d’interdire et de réprimer que de mettre en place une véritable politique digne de ce nom, impliquant non seulement un volet répression, mais aussi et surtout un volet de prévention, d’éducation, d’incitation à la prudence et naturellement, d’accompagnement socio-médical. Pourtant, comme le montre le cas du Portugal, la deuxième optique est en réalité beaucoup plus efficace aussi bien en termes de finances publiques que de sécurité collective.

Expulser les étrangers criminels, plus important que la prévention auprès des consommateurs de cannabis

Dramatic_Scarecrow_clip_art_mediumJustement, pour ce qui concerne la prévention et la maîtrise de la criminalité, il faut dire que l’UDC fait preuve d’une véritable attitude psycho-rigide. Selon Mme Amaudruz, le suivi des personnes toxico-dépendantes se fait sans que cela implique de légaliser l’usage du cannabis, et la maîtrise de la criminalité passe par la réintroduction des contrôles frontaliers et l’expulsion des criminels étrangers, pas par la légalisation d’une substance addictive. Et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes!

Sauf qu’on parle justement de permettre un suivi de gens qui ne sont PAS ENCORE toxico-dépendants! Et dans le cas du cannabis, comme il s’agit d’une substance interdite, mais néanmoins très répandue, cela signifie que les campagnes de préventions ne peuvent effectivement se faire que dans une semi-clandestinité.

Mais on peut comprendre que cela échappe complètement à l’UDC pour qui la politique se réduit souvent à des slogans percutants et la notion de « prévention » à du laxisme de bisounours. Ainsi, son approche de la problématique tient pratiquement d’un réflexe pavlovien: fermeture des frontières et répression arbitraire, sans aucun égard pour les droits de l’homme et les conventions internationales.Cela fait maintenant 20 ans qu’on essaie et de toute évidence, malgré des tours de vis répétés tous les 3-4 ans, ça ne marche pas vraiment. Au lieu d’admettre que nous allons dans la mauvaise direction, le « parti du peuple » et une bonne partie de ses électeurs semblent s’imaginer qu’il suffit de continuer à serrer les boulons et le problème finira bien par se résoudre un jour de lui-même, comme par miracle! Et tant pis pour tous les effets secondaires, souvent bien plus importants que les maigres bénéfices enregistrés! De toute façon, il sera toujours possible de les imputer aux autres, qui soi-disant feraient tout pour bloquer l’application de la volonté populaire, et utiliser ce prétexte pour aller constamment plus loin dans cette voie. Comme on dit, errare humanum est, persevare diabolicum! Mais, comme presque plus personne n’apprend le latin, le sens de ce proverbe échappe probablement à la plupart des gens, y compris à ceux qui prétendent constamment défendre nos valeurs traditionnelles!

Les cas du Colorado et des Pays-Bas: de véritables contre-exemples aux préjugés sur le cannabis!

Au Colorado, les consommateurs de cannabis ne se sont pas déchaînés

Cannabis au ColoradoPour achever de nous convaincre que cette pétition est une pure folie, la présidente des UDC de Genève nous propose deux exemples concrets qui, selon elle, démontrent bien qu’une telle mesure causerait plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait. Elle nous explique ainsi que depuis que [l]e Colorado a légalisé la vente de marijuana, [s]a police et ses hôpitaux doivent désormais composer avec un afflux d’empoisonnements, y compris chez les enfants. Il y a une hausse des délits liés à la consommation du cannabis, de même qu’une hausse des conducteurs de véhicules arrêtés sous influence de la drogue. Un vrai scénario catastrophe! Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui ressort d’une recherche un tant soit peu sérieuse sur le sujet. On peut donc sincèrement se demander d’où elle sort ces assertions.

Ainsi, je n’ai trouvé aucune confirmation d’un tel afflux d’empoisonnements au Colorado depuis 15 ans, lorsque la vente de cannabis pour un usage thérapeutique a été légalisée, ni depuis l’année dernière, quand son usage récréatif y a été autorisé par la loi. Par contre, j’ai découvert que SNOPES, un site spécialisé dans le démontage de rumeurs, a révélé qu’un article annonçant la mort par overdose de cannabis de 37 personnes le jour-même de la légalisation du cannabis non-médical n’était en fait qu’une grosse blague de la part d’un site satirique, le Daily Currant. Le problème est que cette farce a été reprise en boucle par de nombreux médias, notamment en ligne, sans vérification, et que des personnes qui s’opposaient à cette nouvelle législation du Colorado y ont vu immédiatement la confirmation de leurs pires craintes.

Céline Amaudruz parle aussi d’empoisonnements chez les enfants. Tout ce que j’ai pu trouvé à ce sujet remonte à avant 2014, soit à la période où le cannabis thérapeutique était déjà autorisé dans cet état. Un article du MedicalDaily revient sur une étude de la revue JAMA Pediatrics qui relève que le nombre d’ingestion accidentelle de cannabis par des enfants a augmenté depuis 2009, lorsque les autorités ont assoupli les lois sur la vente et l’obtention de cette substance pour un usage médical. Ainsi, entre 2009 et 2011, 14 enfants auraient été admis aux urgences pour empoisonnement au cannabis. Cependant, aucun de ces accidents n’est dû à de la consommation récréative. En fait, il s’est avéré que de nombreuses personnes préfèrent consommer leur cannabis médical sous forme de biscuit, plutôt que sous forme de joint à fumer. Or, ces préparations ne se distinguent de visu pas tellement de n’importe quel autre biscuit. Ces enfants, tous âgés de moins de 8 ans, en avaient donc simplement mangé par erreur. Et aucun n’en est mort. De fait, à ma connaissance, il n’a pas été rapporté que des enfants se soient retrouvés à l’hôpital pour avoir fumé du cannabis depuis janvier 2014.

Infographie sur l'état de la consommation du Cannabis au Colorado

Infographie montrant en quelques statistiques la situation de la consommation de cannabis et de la criminalité liée à cette substance au Colorado, un an après sa légalisation (Source: Mother Jones, Jan. 07, 2015.)

Ensuite, concernant la hausse du taux de criminalité liée à la consommation du cannabis et des arrestations de conducteurs sous influence de la drogue, je ne sais pas non plus d’où elle tire ses informations. Pour ce qui est de la criminalité, un peu plus d’un an après la légalisation de la consommation récréative du cannabis dans cet état, il est difficile d’établir de tendances de fond, mais les statistiques rapportées en janvier 2015 par l’état du Colorado montrent au contraire une baisse générale des délits causés ou motivés par cette substance, excepté pour une augmentation des cambriolages de magasins de cannabis. Mais, il se pourrait que ce soit aussi dû au fait que l’offre n’arrive pas à suivre la demande, faisant alors s’envoler les prix. En effet, il semblerait qu’il n’y ait pas suffisamment de surface de cultures et que 41% de la demande ne soit pas satisfaite. Par ailleurs, du fait du rythme d’absorption du THC par le corps, qui est beaucoup plus longue, par exemple, que pour l’alcool, il n’est pas possible de savoir si les personnes impliquées dans des accidents de la circulation et testées positives pour la substance en question étaient vraiment en train de « planer » ou pas. Et les statistiques de l’Etat montrent qu’il n’y a pas eu d’augmentation particulière du nombre d’accidents impliquant des personnes ayant consommé du cannabis depuis le début des années 2000, au contraire.

En bref, son récit des conséquences de la légalisation du cannabis récréatif au Colorado est pour le moins fantaisiste.

Les Pays-Bas n’ont pas légalisé le cannabis, mais aimeraient bien

Coffee shop Amsterdam (cannabis)

Les coffee shops d’Amsterdam, Pays-Bas. Crédits: Patrick Verdier, Free On Line Photos. Source: Wikimedia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Coffee_shop_Amsterdam.jpg).

Pour le cas de la Hollande, on ne peut pas dire non plus que sa manière de relater les fait soit plus exacte. Elle nous dit ainsi que les Pays-Bas, avec leur expérience des dégâts sociaux du cannabis et suite aux problèmes générés par les coffee-shops, ont décidé en 2011 d’en réduire drastiquement le nombre. Sauf que c’est beaucoup plus compliqué que cela. Ainsi, les fermetures de coffeeshops sont essentiellement liées à une tentative de résoudre les problèmes liés au « tourisme de la drogue » dans certaines villes frontalières comme Roosendaal et Bergen-op-Doom, près de la Belgique. En effet, ce phénomène avait fini par échapper complètement à tout contrôle débouchant sur une criminalité un peu trop voyante. C’est pour cette raison qu’en 2011, les autorités nationales ont considéré l’adoption d’une loi devant interdire l’entrée des coffeeshops aux étrangers. Cependant, cette législation n’a, semble-t-il, jamais été votée par le parlement. A ma connaissance, la situation n’a donc pas du tout changé. Mais, certaines villes frontalière, comme Maastricht, ont décidé de mettre en œuvre une mesure consistant à interdire aux coffeeshops de vendre leur produits à des clients ne disposant pas d’une carte fidélité, laquelle ne peut être délivrée qu’à des résidents hollandais.

Cependant, cela n’a rien permis de régler, dans la mesure où ces phénomènes tiennent en réalité beaucoup plus à la législation du pays. Celle-ci est en fait assez étrange. Reflétant une politique de « tolérance », et non pas de légalisation, celle-ci a débouché sur le paradoxe de la « porte de devant » et de la « porte arrière » qui favorise largement le crime organisé. En effet, si la vente de quantités limitées de cannabis (5g par personne, pas plus de 2 passages par jour dans le magasin) est tolérée (porte de devant), son acquisition reste illégale. Dit autrement, les gérants de coffeeshop doivent se ravitailler clandestinement, ce qui fait évidemment les affaires des mafias (porte arrière). Cette situation est donc en réalité profondément hypocrite et il apparaît d’ailleurs qu’en 2008, un sondage montrait que plus de 60% des Hollandais étaient en faveur d’une légalisation aussi bien de la possession que de la vente de cannabis. Et en 2013, ce sont les autorités des principales villes du pays qui ont appelé à une telle évolution de la loi, estimant que ce serait là la meilleure manière de drastiquement réduire la criminalité liée à la drogue.

Enfin, elle termine sur cette pique lapidaire: On ne peut que déplorer le message affligeant envoyé par cette pétition. Ce à quoi, on peut répondre qu’il est déplorable qu’à l’UDC, on ne semble pas capable de défendre une position autrement qu’en brûlant des hommes de paille ou à coups d’approximations et d’informations fausses. Une drôle de manière de montrer l’exemple de la « droiture » et de la rigueur bien helvétique que ce parti prétend incarner au nom du peuple!

En conclusion

Cannabis, la drogue qui tue, 1935, USA.

Publicité distribuée par le Bureau national des narcotics, USA, 1935. Source: National Bureau of Narcotics (http://drugpolicycentral.com/bot/images/killerdrug.jpg).

La réponse de Mme Céline Amaudruz au texte de M. Guillaume Saouli illustre assez bien une forme d’autisme intellectuel qui voile mal un véritable manque de courage politique. En effet, malgré les échecs répétés et spectaculaires des politiques prohibitionnistes, depuis plus de 100 ans aujourd’hui et dans le monde entier, il semblerait qu’une partie des cercles politiques et de l’opinion publique soient incapables de revenir sur des certitudes qui, de toute évidence, ne correspondent en rien à la réalité. Je dirais même qu’ils semblent s’accrocher de toute leur énergie à ces idées reçues, comme si le fait de s’en éloigner leur donnait l’impression que tout risquerait de s’effondrer.

Et ces préjugés dessinent une vision de la problématique des drogues engoncée dans une morale complètement passéiste les distinguant selon des critères franchement arbitraires, où l’illicite est devenu un synonyme de dangereux, sans le moindre fondement scientifique. Ou plus exactement, la science se retrouve instrumentalisée pour justifier une posture par laquelle on cherche à protéger certaines drogues, parce qu’il y va d’intérêts économiques bien établis (alcool et tabac, notamment) recoupant des traditions toute aussi enracinées dans les habitudes de vie, et à rejeter des substances à la réputation sulfureuse, du fait notamment de leur association avec le monde de l’art et de la littérature, toujours très suspecte aux yeux de toute une partie du monde politique et de l’opinion publique conservatrice. La bière, le vin, la cigarette, malgré les énormes dégâts avérés, oh oui. Le cannabis, dont les effets sont souvent bien moindre que ceux de l’alcool ou du tabac, oulalalaaa, non!

On a donc vraiment l’impression que les opposants à toute légalisation de l’usage récréatif du cannabis choisissent simplement le confort intellectuel que confère la conviction morale de s’opposer au mal en restant droit dans ses bottes, sans rien céder, comme s’ils avaient peur d’abandonner ce qui n’est pourtant vraiment plus qu’un combat d’arrière-garde totalement dépassé. D’où cette idée qu’il suffirait d’expulser les criminels étrangers et de fermer nos frontières pour tout régler. Isolons-nous du reste du monde, comme sur une île, et tous les problèmes disparaîtront comme par miracle! C’est une attitude complètement irresponsable et indigne d’une formation politique, gouvernementale qui plus est.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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