Commentaire à chaud #2-4 | Les mariages précoces, une réalité très largement répandu, au-delà des sociétés musulmanes

Un Indien de 35 ans épouse une fillette de 6 ans selon la coutume de son village. Tel est le titre s’affichant dans mon fil d’actualités sur Facebook, annonçant un bien sombre destin à cette malheureuse enfant. Quand on lit l’article de MetroNews, on constate que le titre ne révèle pas toute la noirceur de l’acte, puisque dans ce cas-ci, le mariage avec la petite fille doit permettre à l’époux….de convoler avec une femme mariée à un autre homme! Eh oui, il semblerait qu’une tradition locale du Rajasthan, appelée le Nata Pratha, permette à un homme ou femme de rompre son mariage et de convoler avec une autre personne mariée, moyennant une compensation financière aux époux lésés des deux couples ainsi brisés. Mais, comme le gaillard en question était célibataire, il lui était donc impossible de mener à bien son projet. Il a donc décidé d’épouser une gamine de 6 ans, après avoir offert une somme suffisante pour convaincre ses parents de lui accorder sa main!

Pourquoi est-ce que je consacre un billet à cette histoire qui, de notre perspective, ressemble à un vague fait divers qui se déroule à des années-lumières de notre réalité locale? Et bien tout simplement parce que d’après certains de nos penseurs émérites, les mariages précoces seraient une spécialité, voire une exclusivité musulmane. Or, il faut bien le reconnaître, le Rajasthan n’est pas exactement une région musulmane, mais bien hindouiste. C’est même, dans l’imaginaire populaire global, l’une des régions les plus représentatives de l’Inde et de l’hindouisme. Ainsi, il serait peut-être bon que ceux qui passent leur temps à demander aux musulmans de renier un Prophète soi-disant pédophile, dont le mariage avec un petite fille de 6 ans serait un encouragement (voire presque une injonction) à tout bon musulman à épouser des enfants prépubères, lèvent le nez du Coran et de la Sunna, pour regarder un peu autour d’eux (par exemple, les animateurs du poste de veille…. ou encore, des gens comme Monsieur Montabert, élu UDC à Renens, en Suisse romande.). Ils se rendraient ainsi compte que le scandale du mariage précoce dépasse de loin les frontières des sociétés musulmanes et concernent en fait une bonne partie des sociétés traditionnelles sur les 5 continents.

Il s’agit, toujours selon le rapport de l’Unicef, d’un moyen éprouvé d’organiser la transmission de la propriété et de la richesse au sein des familles. — Delphine Ducarme, Les mariages forcés : un drame trop souvent ignoré! (http://www.amnesty.be/jeunes/spip.php?article1062).

Pour reprendre le cas du Rajasthan, il se trouve que ce fait divers ne constitue pas juste une anecdote ou un cas spécial. Ces mariages précoces y sont très répandus, même si cette pratique est en théorie interdite en Inde. Dans un communiqué de presse de l’UNICEF, pour le lancement d’un programme de prévention visant à offrir une alternative aux parents tentés de donner leur fille mineure en mariage, on apprend ainsi que la moitié des femmes de la région ont été mariées avant l’âge de 18 ans. Et comme le montre ce dossier d’Amnesty International (2005), qui porte cependant en priorité sur les mariages forcés (mais, un mariage précoce est forcément un mariage forcé, une mineure n’étant pas en mesure de donner son consentement à une telle union), ce sont parfois des fillettes de 2-3 ans qui sont offertes en mariage! De manière générale, ces mariages arrangés constituent un moyen éprouvé d’organiser la transmission de la propriété et de la richesse au sein des familles. Les quelques chiffres proposés au début du dossier montre que tous les continents sont concernés. Ainsi, en République démocratique du Congo, ce ne sont pas moins de 74% des filles (statistiques de 2005) entre 15 et 19 ans qui sont déjà mariées et au Honduras, 30%. Les deux pays sont très majoritairement catholiques. D’autres statistiques listées parlent de 51 millions de filles qui sont mariées avant 18 ans dans le monde et de 100 millions de plus dans les années à venir, dans le monde entier. On y voit aussi que, par exemple, au Népal, ce sont 63% des filles qui sont mariées avant d’avoir atteint la majorité, dont 40% le sont déjà avant 15 ans et 7% avant 10 ans! En Ouganda, un autre pays chrétien, où l’homosexualité est réprimée de manière très dure et les lesbiennes subissent régulièrement des viols dits « correcteurs », ce sont 50% des filles qui sont données en mariage avant 18 ans! Bien sûr, dans ces listes de statistiques, les pays musulmans sont bien représentés. De plus, Amnesty reconnaît aussi le poids d’une interprétation des règles religieuses particulièrement au désavantage des filles et de leurs droits fondamentaux. Mais, les auteurs du rapport disent aussi très clairement que le premier facteur favorisant cette pratique est la pauvreté:

La pauvreté en est la cause principale.

Coutume très répandue, le mariage précoce menace les droits des filles et des garçons. La cause principale de telles coutumes reste la pauvreté. Dans les pays industrialisés, les femmes se marient rarement avant 18 ans (4% aux Etats Unis et 1 % en Allemagne), à l’exception de certain pays d’Europe de l’Est à l’économie fragile (Albanie ou Macédoine), ou dans les communautés tsiganes. D’autres causes de mariages forcés sont également à souligner : analphabétisme, poids des traditions, manque d’activités génératrices de revenus, ignorance de la loi, lois inadaptées, peur des parents des grossesses hors mariage, confusion entre religion et tradition, faible participation des femmes à la prise de décision, corruption.

Au passage, on nous rappelle aussi que les populations tziganes d’Europe(chrétiennes pour plus de 90% d’entre elles) et albanaises (chrétiennes pour près de 50% d’entre elles) ont aussi tendance à marier leurs filles très tôt. Il apparaît donc qu’outre la pauvreté et le manque d’éducation, c’est également un fonctionnement clanique qui joue un rôle déterminant dans le maintien de cette pratique.

La réalité est que même si près de 3/4 des pays interdisent le mariage avant 18 ans, cette interdiction n’est tout simplement pas respectée dans nombre d’entre eux, sans compter les exceptions à ces règles, et la corruption étatique aide à maintenir cette pratique. Un islam conservateur joue sans conteste un rôle dans la perpétuation de ce genre de coutume, souvent pré-islamiques. Mais, contrairement à ce que racontent des gens comme Mme Vallette, renier le Prophète ou abroger les passages du Coran et les Hadiths qui parlent de son mariage avec Aïcha, ne va certainement pas permettre de faire disparaître cette pratique, ni même vraiment contribuer à sa élimination. Au mieux, on enlèverait une justification parmi tant d’autres. Et encore.

La réalité est qu’en Europe et en Amérique du Nord (ainsi qu’en Australie et en Nouvelle-Zélande), les droits des femmes ont été acquis sans abroger quoi que ce soit dans la Bible ou la Torah. Ce n’est même pas leur ré-interprétation qui a permis ces évolutions. En fait, elles se sont souvent faites contre ces textes ou malgré eux. Certaines relectures ont pu accompagner ces changements, mais elles ne les ont pas lancés, ni même n’y ont joué un rôle très important. S’en prendre uniquement ou essentiellement à l’islam, c’est donc non seulement considérer le problème par le petit bout de la lorgnette, c’est aussi rater complètement sa cible. En effet, cela fait maintenant depuis 2006 que les plus hautes autorités de l’islam sunnite, soit les docteurs de l’université d’Al-Azhar en Egypte, se sont prononcés contre les mutilations génitales féminines. Pourtant, malgré leur affirmation que celles-ci ne sont non seulement pas obligatoires en islam, mais même déconseillées, les excisions continuent de se pratiquer en Egypte et dans d’autres pays musulmans (mais de loin pas tous). De fait, comme le montre les diverses expériences, seule une approche multidisciplinaire et collant aux réalités du terrain a des chances de déboucher sur une résolution à long terme de cette problématique.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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