Au fil de mes lectures #3-2 | La laïcité et les créationnismes

Ma recension des chapitres 2 et 3 de l’Enquête sur les créationnismes prend une tournure un peu différente des deux précédentes (ici et ici). En effet, les problématiques abordées dans cette partie m’inspirent plusieurs réflexions que je voudrais partager ici, parce qu’elles me travaillent depuis un certain temps. Les propos de Cyrille Baudoin et Olivier Brosseau m’offrent ici un angle propice pour les aborder. En effet, ils montrent de manière particulièrement convaincante comment le relâchement dans la séparation entre Etat et église peut affecter profondément la capacité des individus à réfléchir de manière rationnelle et donc scientifique. Parce qu’à mon sens, la méthode scientifique constitue probablement la façon la plus rigoureuse et fructueuse d’approcher la réalité de notre monde. Pour résumer mon raisonnement, moins un état est laïc, plus la pensée magique gagne du terrain dans le domaine de l’éducation, tandis que les dogmes religieux et les superstitions s’insinuent partout dans les décisions politiques. Même si les contextes socioculturels et politiques varient beaucoup dans les pays évoqués par les auteurs, il semblerait que cette équation soit valable dans tous les cas.

Tout cela me fait penser que le traitement de la théorie darwinienne de l’évolution dans nombre de sociétés modernes permet d’illustrer particulièrement bien le rejet du matérialisme scientifique, souvent confondu avec un matérialisme philosophique réduit à du consumérisme aliénant, par une partie de nos contemporains qui ont beaucoup de mal à se défaire de la pensée magique.

J’ai aussi décidé de traiter ces deux chapitres dans un seul billet, car le troisième chapitre, consacré aux créationnismes en France, constitue en fait une application des considérations développées dans le précédent à ce qui est présenté comme un cas particulier. Mais, ne l’est pas vraiment à mon sens. Les thématiques sont les mêmes, et, il me semble, en définitive, que la situation de la France ne se distingue qu’en degré de celle des autres pays européens évoqués dans la dernière partie du chapitre 2. On a donc surtout l’impression d’un chapitre qui s’adresse avant tout au lectorat français. Les autres francophones (je suis suisse et je vis en Suisse) auront alors surtout une impression de répétitions, agrémentées d’exemples spécifiquement français,  de ce qui a déjà été énoncé au chapitre 2. Malgré cette réserve, ces deux chapitres restent de bonne qualité et je me réjouis donc de la suite!

De Dieu au « Grand Horloger » (ou « Grand Architecte »), l’évolution scientiste des discours créationnistes

Dans ces chapitres, les deux auteurs montrent que les USA ne sont plus le seul, ni même forcément le principal terrain de conquête pour les créationnistes. En effet, depuis quelques décennies, ceux-ci se déploient de manière toujours plus importante dans d’autres pays, notamment en Europe, mais aussi dans le monde musulman, dont la Turquie. Cependant, les mouvements anglo-saxons et nord-américains, de par leur ancienneté et leurs capacités financières, restent des acteurs de propagande et de soutien très importants dans la dissémination de ces idéologies. Ils ne fournissent pas seulement un soutien financier et logistique, mais aussi communicationnel, institutionnel et académique, aux divers créationnismes qui se développent hors des USA (pp. 67-68).

Le créationnisme est un phénomène socio-culturel, politique et philosophique intrinsèquement lié à la théorie darwinienne de l’évolution. L’analyse présentée dans cette partie du livre montre bien comment les discours créationnistes se sont transformés en fonction non seulement des progrès de la biologie et des disciplines associées, mais aussi selon le statut de la science en général dans la hiérarchie des connaissances. Revendiquant initialement une loyauté et une fidélité aux Saintes Écritures, présentées comme les meilleurs garants d’une société harmonieuse et morale, une partie des mouvances créationnistes va progressivement tenter de recouvrir ses argumentaires d’un vernis de scientificité. Il faut dire que les publics des créationnistes ne sont plus uniquement constitués de chrétiens traditionalistes, même si ces derniers restent le cœur de cible. Une certaine marginalisation des communautés religieuses, couplée à une importance croissante des techno-sciences, a alors rendu indispensables l’élargissement de leur audience afin de pouvoir continuer à exercer leur influence sur la vie politique nationale des pays industrialisés, de plus en plus sécularisés et laïcisés.

Des USA, à la conquête du monde

Historiquement, les États-Unis, avec leurs systèmes politiques et éducatifs décentralisés ainsi qu’un ancrage des populations dans des communautés en grande partie définie par l’appartenance religieuse, ont offert un terreau particulièrement favorable à l’émergence des idéologies créationnistes. Les mouvements les plus anciens remontent ainsi aux années 20, au cours desquels ceux-ci ont réussi à faire interdire l’enseignement de la théorie darwinienne de l’évolution dans les écoles publiques d’au moins une vingtaine d’états, pendant près de 40 ans.

Cependant, en 1968, la Cour Suprême déclare cette interdiction incompatible avec le 1er amendement de la constitution, garantissant la séparation de l’Etat et des églises. La nouvelle stratégie prend alors la forme de la « Science de la Création », dont les partisans estimaient qu’elle devait être enseignée en même temps que l’évolution, laquelle était alors qualifiée de simple théorie ou hypothèse, c’est-à-dire de spéculation non démontrée, afin de jeter le trouble dans les esprits (p. 71). Il s’agissait donc de convaincre les gens que le créationnisme pouvait être une science, tout en leur faisant croire que la théorie darwinienne de l’évolution n’était pas aussi scientifique que cela et, qu’au final, la vérité se situait quelque-part entre les deux. A charge des élèves de s’y retrouver. Il appartenait alors à chacun de se faire sa propre opinion. Cette approche fut largement favorisée par l’arrivée du Président Ronald Reagan, qui a bénéficié du puissant soutien de la Majorité morale (Moral Majority) du pasteur Jerry Falwell.

En 1981, un procès à Little Rock, Arkansas oppose Stephen Jay Gould (1941-2002) aux créationnistes et se conclut en 1982 par une décision en faveur de la thèse de Gould qui démontrait que le « créationnisme scientifique » n’avait de scientifique que l’adjectif. Le créationnisme restait donc interdit dans les écoles. Les fondamentalistes vont continuer de faire des procès dans 26 états, en tirant avantage de la nature décentralisée de l’éducation scolaire, jusqu’à une énième tentative qui échoua en 1987 devant la Cour Suprême. Celle-ci maintenait que l’enseignement de la Création constitue bien une violation du 1er amendement.    

Outre la Majorité Morale, un autre acteur clé du combat pour l’enseignement créationniste à l’école s’avère être l’Institute for Creation Research (ICR), fondé par l’ingénieur Henry Morris (1918-2006). En effet, il a joué un rôle-clé dans l’exportation du créationnisme dans les pays anglo-saxons ou sous forte influence américaine. L’ICR a aussi largement contribué au développement ou à la résurrection de mouvements créationnistes, type « Terre jeune », dans le reste du monde anglo-saxon, notamment en Nouvelle-Zélande et en Australie, mais aussi en Afrique du Sud. On compte notamment la Creation Science Foundation australienne, ardemment combattue dans les années 90, par Ian Plimer, un professeur de géologie d’Adélaïde, qui va d’ailleurs y perdre beaucoup d’argent et d’énergie. Cependant, l’organisation sera quand même obligée de changer de nom, la Cour Suprême australienne ayant estimé que l’accolage du mot « science » à « Creation » était trompeur. Elle devient alors Answers in Genesis et se scindera encore, quelques années plus tard pour cause de conflits internes, en deux organisations, la seconde s’appelant alors Creation Ministries International. Cette dernière jouera un rôle important dans la coordination du militantisme créationniste en Afrique anglophone.

L’Intelligent Design ou la réincarnation de la théologie naturelle dans une enveloppe pseudo-scientifique

Ces résistances académiques et juridiques vont favoriser, dans la même période, l’émergence de l’Intelligent design ou dessein intelligent, formulation modernisée de la théologie naturelle initiée au 18ème siècle par William Pailey. Pour Armand de Ricqlès, titulaire de la chaire de biologie historique et évolutionnisme au Collège de France, interviewé par les deux auteurs, le dessein intelligent peut se résumer à du providentialisme. Il s’agit de remettre du divin, là où la science l’a chassé, notamment au-travers des travaux de Darwin et de ses successeurs en biologie évolutionnaire. Il rappelle aussi que William Pailey n’est pas le seul précurseur de cette idée. Avant lui, l’Abbé Noël-Antoine Pluche (1688-1761) avait développé l’idée d’une parfaite adaptation de la structure à la fonction (p. 75).

C’est le professeur de droit de l’Université de Berkley, Phillip Johnson, qui popularise la notion d’Intelligent Design ou ID en 1991, lors de la parution de Darwin on trial. Relayée par le puissant et richement doté Discovery Institute (DI), un groupe de réflexion et de lobbying, cette théorie admet l’idée d’évolution, mais refuse celle de la sélection naturelle, pour la remplacer par celle d’une conscience intelligente dirigeant ce processus depuis les coulisses. Là où William Pailey parlait de Dieu, le DI se garde bien de toute mention divine, afin d’éviter de faire sauter son vernis scientifique. Tout en prétendant au statut de théorie scientifique, elle refuse donc la matérialisme méthodologique, un des quatre principes à la base de la science moderne (cf. pp. 27-28).

La thèse à la base du dessein intelligent veut que le vivant se structure et fonctionne de manière trop complexe pour être le résultat d’une accumulation de contingences. Si évolution il y a, elle ne peut qu’être dirigée par une intelligence supérieure (dans le sens premier du terme, c’est-à-dire positionnée au-dessus de tout). Les mutations et erreurs apparentes ne peuvent advenir que dans une marge très fine et elles ne peuvent contrer les plans de cette intelligence, qui, au final, tire toutes les ficelles. Celle-ci est représenter comme une espèce de grand architecte ou de « grand horloger ». En effet, la métaphore de l’horloge est régulièrement invoquée pour qualifier l’apparente perfection de l’agencement des organismes vivants dans la nature.

Le dessein intelligent était suisse?

La métaphore du « grand horloger » ou du « grand architecte » est particulièrement efficace, car elle fait appel à un biais cognitif assez puissant qui est que nous voulons absolument que tout ait un but, un sens et une raison d’être. Or, la thèse de la sélection naturelle, résultant d’événements aléatoires à divers niveaux organiques et géologiques, heurte frontalement à cette manière de percevoir notre environnement et rend donc souvent difficilement acceptable l’idée d’évolution non-dirigée. En proposant une thèse d’apparence scientifique, comprenant une forme de providence, le dessein intelligent permet donc d’atteindre un public qui n’adhère pas à une pensée religieuse traditionnelle dogmatique et qui a intégré le statut élevé de la science dans la hiérarchie des connaissances, sans forcément être très familier de ses principes de base et de son fonctionnement. D’ailleurs, comme le montrent les deux auteurs au travers des cas de créationnismes turques et européens, l’aspect religieux peut assez facilement être ré-introduit par la bande grâce au support de ce qui relève malgré tout de la pensée magique. En effet, même si une partie des adeptes du dessein intelligent évitent soigneusement les références trop directes aux Saintes Ecritures, il n’en demeure pas moins qu’il reste difficile de ne pas franchir le pas logique consistant à attribuer une nature divine au « designer intelligent ».

Des sociétés travaillées au corps, notamment dans les coulisses politiques et dans les réunions de classe

bushAux USA, cette approche, couplée à une communication tout-azimut, utilisant tous les médias et tous les canaux associatifs ainsi que politiques, constitue la grande force du mouvement de promotion du dessein intelligent, sous la houlette notamment du Discovery Institute. Celui-ci agit comme une plateforme de relai, de coordination et de rassemblement, maintenant une dynamique de propagande constamment renouvelée et très réactive. Comme il a déjà été évoqué au début de l’ouvrage, les écoles et les institutions académiques sont particulièrement visées, mais les travées des assemblées parlementaires locales, régionales et nationales sont également assidûment fréquentées par des lobbyistes du mouvement. Ceux-ci sont particulièrement proches des Républicains, mais ils arrivent aussi à atteindre des Démocrates. En effet, depuis maintenant une vingtaine d’années, leur objectif principal est de diffuser autant que possible l’enseignement du dessein intelligent comme « alternative » à la théorie darwinienne de l’évolution.

Leurs actions vont de l’intervention auprès des directions d’écoles, des professeurs et des parents au lobbying dans les travées des parlement locaux, régionaux et nationaux, en passant par un travail auprès des partis eux-mêmes, notamment les Républicains les plus conservateurs. Tout en se faisant soutenir par les mouvements religieux fondamentalistes évangéliques, ils évitent soigneusement toute référence spirituelle ou biblique dans leurs discours destinés au grand public.

Leur méthode s’appuie sur des stratégies discursives visant à jeter le doute dans les esprits sur la fiabilité de la science, l’honnêteté et la morale des scientifiques ainsi que sur la philosophie sous-tendant l’éducation scolaire publique aux USA, notamment la séparation entre religion et Etat, entre croyances et science. Il s’agit pour eux de démontrer qu’une science en accord avec les textes bibliques est la meilleure solution d’un point de vue morale et éthique, ce qui explique aussi leur mélange entre matérialisme scientifique et matérialisme philosophique.

Le résultat de cet activisme est là: en 2012, moins d’un quart des Américains pensent que la théorie darwinienne de l’évolution permet d’expliquer la diversité et la complexité du vivant, tandis que plus de 60% croient en une forme ou une autre de créationnisme (pp. 76-82).

Au niveau international, on retrouve des stratégies similaires, articulant lobbying dans les coulisses des assemblées parlementaires nationales ou supra-nationales, notamment au Conseil de l’Europe, et pressions sur les instances chargée des programmes scolaires, même si elles varient d’un pays à l’autre, en fonction des contextes historiques et socio-culturels de chacun. Cependant, certaines caractéristiques semblent constituer des constantes: les lobbyistes se présentent comme représentants d’associations citoyennes et visent généralement plutôt les formations politiques conservatrices, voire proches des églises traditionalistes; et une compréhension lacunaire de ce qu’est la science est rigoureusement exploitée pour introduire des enseignements du créationnisme sous une forme ou une autre. Si dans des pays comme l’Angleterre, c’est une combinaison du communautarisme religieux et de dérégulation du service public qui créent des brèches dans lesquels s’engouffrent des représentants des mouvements créationnistes, dans ceux d’Europe de l’Est, par exemple, c’est le rejet d’un matérialisme, associé au communisme, qui favorise l’introduction du créationnisme, en même temps que des cours de morale et de religion, dans les programmes scolaires publics. Dans des pays multiconfessionnels comme l’Allemagne et ceux du nord de l’Europe, Belgique compris, l’absence de véritable laïcité permet aussi de laisser des portes ouvertes favorisant l’entrisme de ces mouvements, d’autant plus quand le phénomène est couplé à un passé historique lourd, notamment le nazisme et son darwinisme social.

Le créationnisme en France: un cas si particulier?

Dans le troisième chapitre (pp. 143-191), comme annoncé au début de leur ouvrage, les deux auteurs tordent le cou à une idée assez répandue dans le grand public: non, la France n’est pas épargnée par le phénomène du créationnisme et si, celui-ci, est loin de prendre une aussi grande ampleur qu’aux USA ou dans d’autres pays moins laïcs, il y est quand même assez solidement enraciné. Cependant, il se distinguerait en partie des créationnismes anglo-saxons par ses modalités d’institutionnalisation. Ce serait notamment le cas de l’UIP (Université Interdisciplinaire de Paris), dont les auteurs montrent que, sous prétexte de dialogue entre science et religion, elle essaie de promouvoir une vision spiritualiste ou spiritualisée de la science. En d’autres termes, ses fondateurs, notamment Jean Staune, cherchent à convaincre le public que la science, non seulement ne serait pas incompatible avec les croyances religieuses, mais en confirmerait même certaines, dont celle de l’existence d’un créateur. L’institution se déploie sur trois axes: la cosmogenèse, la biogenèse et la neurogenèse (149-150), réunissant des dizaines de scientifiques cherchant à réconcilier la science et leur foi.

L’UIP repose en grande partie sur Jean Staune, un scientifique multi-casquettes, s’affichant avec des titres dans de nombreuses disciplines, mais aussi plusieurs rôles, dont celui de consultant en gestion et naturellement secrétaire général de l’UIP (pp.146-148). Il réconcilie ces différentes étiquettes en se présentant tout simplement comme philosophe des sciences. Ses nombreux clients, pour ses mandats de consultance en gestion, deviennent aussi fréquemment les soutiens financiers de l’UIP, ainsi que parfois des sponsors des nombreux événements qu’il organise à Paris et dans d’autres villes de France, voire à l’étranger.

Cependant, depuis 1997, la John Templeton Foundation (JTP) est ddevenu une source de financement importante. La JTP est une autre grosse organisation américaine promouvant le dessein intelligent. De fait, l’UIP sert souvent d’interface permettant de faire le lien entre la JTP et le public français ou européen. Jean Staune et l’UIP ont aussi en commun avec les créationnistes anglo-saxons une activité tout-azimut comprenant l’édition et la publication d’ouvrages individuels ou collectifs, l’organisation de colloques et conférences, la participation à des émissions de radio ou de télévision, etc. L’UIP se trouve ainsi au centre d’une nébuleuse de militants créationnistes anglo-saxons et européens, étendant ses ramifications jusqu’en Europe de l’Est, en proposant une plateforme œcuménique, permettant aux adeptes du dessein intelligent et du principe anthropique des diverses religions (catholicisme, orthodoxie, protestantisme, islam, judaïsme) de se retrouver dans une même volonté: promouvoir une science spiritualisée.

Le créationnisme promu par l’UIP est plus proche de l‘évolutionnisme chrétien ou finaliste de Pierre Teilhard de Chardin (p. 35) que du dessein intelligent promu par la JTP. Cet évolutionnisme chrétien s’appuie sur l’idée que l’évolution constituerait le processus par lequel Dieu a permis à l’être humain de devenir ce qu’il est et d’atteindre son but, c’est-à-dire la parfaite spiritualité, sorte de réunion ultime avec Dieu (p. 35). Cet aspect est particulièrement bien illustré par l’exemple de Trinh Xuan Thuan, astrophysicien qui n’a de cesse de faire la promotion d’un principe anthropique fort, et de voir dans cette discipline des confirmations de la doctrine bouddhiste (pp. 149-150), ou d’Anne Dambricourt-Malassé, qui considère que l’être humain a évolué constamment selon un schéma donné, sans avoir jamais dévié de cette ligne (p. 154). De fait, alors que les partisans du dessein intelligent américain font souvent attention de ne pas évoquer le religieux sous quelques formes que ce soit, l’UIP n’en fait pas mystère, faisant même la promotion d’un véritable œcuménisme.

Habilement, il prétend aussi se situer à équidistance des extrémismes, aussi bien religieux que matérialistes. Comme l’illustre bien son appel à participation pour un atelier intitulé Science et islam: une approche raisonnée, organisé en GB en 2013, il refuse aussi bien les approches « séparationnistes » qui relèguent la religion à la vie privée des individus et la science au monde matériel que les approches « concordistes » qui « découvrent » des résultats scientifiques spécifiques dans les Écritures, c’est-à-dire qui cherchent dans la Bible, la Torah ou le Coran des confirmations des théories scientifiques, rejetant alors toute découverte scientifique qui n’a pas été « annoncée » par les Saintes Écritures (p. 159).

Il me semble que l’UIP, de par ses activités de soutien à la recherche, d’organisation de conférences et de publications en tous genres, ressemble beaucoup à un think tank à l’américaine, préserevant autant que possible une neutralité de façade vis-à-vis du religieux, tout en poursuivant une confusion des genres entre croyances et science, à l’instar d’ailleurs de la JTP.

Dans l’analyse des deux auteurs à propos des mouvements protestants du réveil en France, notamment les évangélistes, il apparaît que les positionnements vis-à-vis de la théorie de l’évolution sont beaucoup plus fractionnés et s’étalent sur une palette allant de la croyance dans un créationnisme strict de type « Terre jeune » collant à la lettre de la Genèse à une croyance dans l’évolution comme moyen mis en œuvre par Dieu pour accomplir sa création. Et il y a probablement également une partie d’entre eux qui compartimentent complètement leurs croyances religieuses et ce qu’ils tiennent pour des faits scientifiques.

Se basant sur les analyses de Sébastien Fath (et un entretien avec lui rapporté en pp. 180-181), sociologue et historien spécialisé dans l’étude du protestantisme en France, ils en concluent que les attitudes peuvent être classées dans quatre grandes catégories: d’une part, l’approche cloisonnée et le concordisme souple et d’autre part, le concordisme strict et le créationnisme antiscientifique (p. 179). Par créationnisme antiscientifique, il entend une attitude rejetant complètement la science.

Cependant, il ressort que les positions des évangélistes en France ne se distingue pas de manière flagrante de celles des catholiques traditionalistes notamment. Je dois d’ailleurs avouer que j’ai de plus en plus de mal à voir des différences entre les créationnismes religieux, qu’ils soient catholiques, orthodoxes, protestants, musulmans ou juifs, du moins tels que rapportés dans cet ouvrage. Du coup, je me demande si certains développements ne sont pas superflus pour le propos du livre. Certes, il est toujours intéressant de voir quelles sont les nuances distinguant ces divers créationnismes, certains détails pouvant effectivement prendre de l’importance au seins de mouvements antagonistes, mais j’avoue que, dans l’optique de cet ouvrage, ça rallonge parfois inutilement le propos.

A mon sens, il aurait été peut-être plus logique de proposer un chapitre entier sur les créationnismes religieux, mettant notamment en avant les collaborations plus ou moins occasionnelles entre organismes religieux au sein des instances internationales (EU, ONU, etc.) ou nationales (lobbying parlementaires, etc.) et de montrer leurs implantations dans les divers pays d’Europe, y compris la France. Il aurait été peut-être aussi plus fructueux de développer un peu plus les relations entre les multiples acteurs de ces réseaux transnationaux, car certains noms reviennent fréquemment.

Le créationnisme turque

Pour revenir au deuxième chapitre, les deux auteurs se sont aussi particulièrement intéressés au créationnisme dans le monde musulman, notamment en Turquie. Leur analyse relève qu’à ses débuts, le rejet du Darwinisme dans les pays musulmans tient moins d’un créationnisme réagissant à une perte de terrain sociétal par les religieux, comme en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, qu’à un rejet de ce qui est perçu comme une idéologie étrangère et coloniale, contredisant l’islam. La religion islamique est alors conçue comme une espèce de marqueur politico-culturel permettant de se distinguer de cet Occident plus ou moins honni. Ce n’est que dans les années 30, avec le mouvement de laïcisation à marche forcée imposée par Kemal Attatürk à son pays, qu’un mouvement créationniste religieux émerge progressivement.

Plus exactement, c’est une forme de théologie naturelle islamique qui se développe, avec l’idée que la perfection de la nature ne peut qu’être l’œuvre de Dieu et l’évolution, le processus par lequel il agit sur le vivant. Bediüzzaman Said Nursi fut l’un de ces intellectuels qui participa à cette mouvance jusque dans les années 60. A partir des années 70, sous la férule de Fethullah Gülen, un imam et prédicateur islamiste d’Izmir, se développe alors un véritable courant explicitement anti-évolutionniste. Il se distinguera notamment par plusieurs conférences virulentes dénonçant la théorie de l’évolution. A l’époque, le contexte turc se caractérise par une espèce de guerre culturelle opposant extrême-droite nationaliste, islamistes et extrême-gauche scientiste. Dans les années 80, l’armée turque, après son coup d’état, essaie alors de s’allier les forces islamistes dans le combat contre l’extrême-gauche et les Kurdes. Pour ce faire, elle consent à toutes sortes de demandes, telles que l’introduction de cours de religion et de moral à l’école secondaire. C’est ainsi que le créationnisme fait son entrée dans les cours de biologie, aux côtés de la théorie de l’évolution, qui est enseignée, mais comme une fausse religion née au 19ème siècle. Le discours anti-évolution se confond alors avec la dénonciation d’un matérialisme occidental qui mènerait à la déchéance (pp. 85-88).

C’est à partir de ce moment que le créationnisme turco-musulman commence à ressembler sérieusement au créationnisme chrétien anglo-saxon. En effet, des liens se tissent entre certaines organisations turques et des organismes américains, comme le Institute for Creation Research (ICR) qui leur fournissant un matériel intellectuel et académique précieux. Le richissime homme d’affaire, Harun Yahya, rendu fameux par son Atlas de la Création, un ouvrage de luxe distribué gratuitement à des dizaines de milliers d’exemplaires aux écoles publiques à travers l’Europe en 2007, est l’un des principaux relais entre les créationnismes anglo-saxons et turcophones, avec Fethullah Güllen. On apprend notamment qu’une bonne partie de la production pléthorique de sa fondation transnationale provient du plagiat presque systématique des ouvrages publiés par le Discovery Institute et simplement traduits tels quels en turc et d’autres langues.

Les auteurs soulignent que toute sa propagande répète le même message: le darwinisme se résumerait à un dogme sans aucune assise scientifique qui mènerait au matérialisme philosophique, à l’athéisme, au fascisme et au racisme. Son succès international provient de sa capacité à s’insérer dans un contexte de guerre culturelle et intellectuelle globale opposant les tenants d’une morale dérivée de la religion ou de la spiritualité aux partisans d’un matérialisme qui ne peut déboucher que sur le dérèglement complet du monde. Il arrive ainsi non seulement à mobiliser des mouvements musulmans au-delà du sunnisme, mais aussi des organisations religieuses chrétiennes et juives, les « gens du Livre » étant explicitement invités à participer à ce combat intellectuel contre les promoteurs du darwinisme et donc de la désacralisation du monde. C’est ainsi que Yahya en parvient même à rendre le darwinisme responsable des attentats du 11 septembre 2001 (pp. 90-101)!

Cependant, les modalités de diffusion des créationnismes turcs se distinguent de celles utilisées par les mouvements européens ou nord-américains. En effet, aussi bien Harun Yahya que Fethullah Güllen peuvent s’appuyer sur des organisations et fondations privées ayant développé des activités scolaires dans le cadre de réseaux d’écoles privées destinées notamment aux expats turcs dans le monde entier. Outre le soutien des gouvernements turcs, notamment des ministres de l’éducation successifs dans leur propre pays, les deux hommes peuvent donc aussi compter sur une infrastructure mondiale pour faire circuler leur idéologie.

Les deux auteurs tentent certes de faire ressortir des différences importantes entre le créationnisme encouragé par Fethullah Güllen et celui de Harun Yahya, mais j’avoue que j’ai eu du mal à saisir la distinction. En effet, tout d’abord, les deux hommes revendiquent les mêmes racines intellectuelles et religieuses. Ensuite, ils reçoivent tous deux le soutien d’organismes de promotion de l’intelligent design, même s’ils professent un créationnisme plus ouvertement religieux.

Créationnismes et laïcité

Ce qui ressort de l’exploration de la diffusion des divers types de créationnisme dans les pays anglo-saxons, en Europe et dans le monde turco-musulman, c’est que moins les Etats sont laïcs, plus il est facile pour les adeptes de la pensée magique de faire admettre leur point de vue. La France n’est certes pas épargnée par le phénomène, mais elle semble quand même beaucoup moins atteinte que des pays comme les USA, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Russie ou la Turquie. Même les évangélistes français semblent beaucoup moins enclins à tomber dans le piège du créationnisme stricte, puisque seuls 20% d’entre eux considèrent la Genèse  comme « un récit historique » (p. 178). Aux USA, on s’approche plutôt de la proportion inverse (80%). Cependant, le respect de la séparation entre l’Église et l’Etat ne suffit évidemment pas à empêcher les mélanges des genres que les mouvances créationnistes s’efforcent de promouvoir. Pour contrer ces sophismes et ces confusions, l’enseignement de la méthode scientifique et de l’esprit critique est évidemment essentiel. Sans compter que les créationnistes ne sont pas les seuls à tabler sur cette idée de réconciliation entre science et croyance. Les adeptes de nombreuses autres pseudo-sciences et pensées magiques font souvent de même.

Créationnismes et pseudo-sciences: même scientisme

Ce chapitre montre que ce qui permet à des mouvements créationnistes aussi disparates en termes d’origine nationale, culturelle, religieuse et sociale de collaborer, ne fût-ce que de manière ponctuelle et souvent discrète pour ne pas effrayer certains pans des publics visés, ce sont avant tout des dispositions d’esprit communes. En effet, les stratégies discursives et les argumentaires déployés par les opposants à la théorie darwinienne de l’évolution sont extraordinairement similaires, même quand ils appartiennent à des courants religieux différents ou viennent d’autres pays:

  • faire passer les théories scientifiques pour des conjectures non-vérifiées et transformées en dogmes par des communautés de mandarins uniquement soucieux de leurs privilèges;
  • prétendre que ces théories ou pratiques validées scientifiquement ne sont pas valables parce qu’elles ne peuvent pas tout expliquer ou résoudre;
  • affirmer qu’il existe d’autres explications ou pratiques plus fiables, mais qui sont boycottées par la communauté parce que jugées in-orthodoxes ou parce qu’elles risquent de faire perdre leur prestige à certains « mandarins » dominant toute la communauté scientifique;
  • jeter le discrédit sur les scientifiques défendant leurs travaux en essayant de leur trouver des conflits d’intérêts aussi ténus qu’ils soient, etc.

En y pensant bien, on constate que les partisans des pseudo-sciences en général adoptent le même type de rhétorique, comprenant tous ces types de « moisissures argumentatives« .

Ces mouvances disparates ont donc en commun une attitude ambivalente envers la science, qui tient d’ailleurs d’un véritable scientisme, qu’ils reprochent pourtant à leurs contradicteurs, mais un scientisme parfois déçu. Un peu comme une histoire d’amour avec ses hauts (quand la science est de leur côté) et ses bas (quand la science les contredit). En effet, pratiquement tous font autant que possible référence à la science pour justifier leurs croyances, tout en dénigrant les théories scientifiques ou en s’en prenant directement aux scientifiques qui les contredisent. Il apparaît ainsi que pour ces gens, la caution scientifique est particulièrement importante. En cela, leur attitude reflète bien cette espèce de foi presque aveugle en la science, très début 20ème siècle, qu’ils prétendent pourtant dénoncer chez leurs adversaires.

Ainsi, on voit que le Discovery Institute met particulièrement en avant les titres scientifiques des gens qui en sont membres ou les soutiennent. Il a lancé des revues imitant le fonctionnement des revues académiques à comité de lecture, organise des congrès auxquels sont invités des grands noms de la science, et toute sa présentation reprend la symbolique d’une institution universitaire. Certains membres ont réussi à publier des articles dans des revues établies en exploitant des lacunes ponctuelles dans les procédures de révision des articles. Et chaque étude publiée dans d’autres revues ou lors d’autres événements académiques qui donnent à penser que le reste de la communauté scientifique adhérerait, au moins partiellement, à la thèse du dessein intelligent, est systématiquement relayée. Et cela même si une lecture un peu attentive montre que le contenu repris n’a, en réalité, strictement rien à voir avec le dessein intelligent. Il suffit qu’il contienne un vocabulaire qui rappelle celui du Discovery Institute pour que ses références soient citées sur le site, même si les termes en question ne sont pas du tout utilisés de la même manière.

On retrouve le même type de phénomènes et d’attitudes dans d’autres domaines pseudo-scientifiques, comme l’homéopathie. Quand ce ne sont pas des revues homéopathiques elles-mêmes qui tentent de mimiquer les publications scientifiques, ce sont les articles publiés par des équipes de scientifiques donnant l’impression qu’ils sont en faveur de l’homéopathie qui sont régulièrement cités par les partisans de cette méthode médicale. Cet article de Santé et Nature illustre particulièrement bien cette posture scientiste ambivalente:

Mais je suis consterné aujourd’hui qu’ils continuent à dissimuler au public l’étude réalisée pour le gouvernement suisse sur l’efficacité de l’homéopathie, « Homeopathy in Healthcare – Effectiveness, Appropriateness, Safety, Costs », dirigée par le Docteur Gudrun Bornhöft et le Professeur Peter F. Matthiessen. (1)

Il s’agit de la plus vaste étude jamais réalisée par une entité officielle sur l’homéopathie. Et elle a conclu non seulement que l’homéopathie fonctionne, mais également qu’elle est beaucoup plus économique que la médecine conventionnelle. En fait, elle marche si bien que les patients devraient être remboursés par la Sécurité sociale suisse.

[…]

Les scientifiques suisses avait deux critères majeurs pour juger de la qualité des études : validité interne (qualité de la conception de l’étude et de son exécution) ; validité externe (dans quelle mesure les études reflètent l’usage qui est fait de l’homéopathie dans la vie réelle).

Evaluer la validité externe est particulièrement crucial, les recherches sur l’homéopathie étant souvent menées par des médecins et des scientifiques qui ne connaissent pas les procédures spécifiques de l’homéopathie ni quels traitements fonctionnent le mieux avec quels patients. De nombreuses études publiées dans de grandes revues scientifiques et qui prétendent démontrer que l’homéopathie ne marche pas sont en fait conçues au départ pour échouer parce que les chercheurs font n’importe quoi.

D’un côté, la science est brandie comme garante de la fiabilité de la thèse homéopathique, et de l’autre, les scientifiques qui ne parviennent pas à des résultats concluant à son efficacité, sont accusés de faire n’importe quoi.

Malheureusement, le dit rapport suisse a été complètement démonté par d’autres chercheurs qui ont relevé de nombreuses failles rédhibitoires. Le Dr. David Martin Shaw, professeur en éthique biomédicale, de l’Université de Glasgow fait partie de ces critiques et a publié une analyse de ce rapport dans le Swiss Medical Weekly, qui a été traduit en français par le bloggeur Dr. Goulu:

Cet article analyse le rapport et conclut qu’il est scientifiquement, logiquement et moralement erroné. Plus précisément, il ne contient pas de nouveaux faits et interprète de manière erronée des études précédemment dénoncées comme étant faibles, il crée un nouveau standard de preuve conçu pour faire apparaître l’homéopathie comme efficace, et il tente de discréditer les essais contrôlés randomisés comme étalon-or de la preuve. Plus important encore, presque tous les auteurs ont des conflits d’intérêts, en dépit de leurs affirmations selon lesquels il n’en existe pas. Entre autres, ce rapport prouve que les homéopathes sont prêts à fausser les preuves afin de soutenir leurs croyances, et ses auteurs semblent avoir violé les principes des Académies suisses des sciences régissant l’intégrité scientifique.

A ce titre, le cas de l’homéopathie est aussi intéressante, car il existe dans les milieux des partisans de cette pratique pseudo-médicale une volonté de faire reconnaître celle-ci par les Etats, avec tout ce qui en découle, notamment son enseignement dans les universités et son introduction dans les hôpitaux, ainsi que son remboursement par les assurances. Et les arguments utilisés sont remarquablement similaires à ceux utilisés par les partisans du dessein intelligent: liberté de choix entre plusieurs possibilités, posées comme équivalentes, ainsi que le montre le texte de l’initiative « Oui aux médecines complémentaires », déposée en 2007 et acceptée en 2009, par le peuple suisse:

Le but est de garantir la liberté de choix, c’est-à-dire l’accès à toute une palette de produits, de types de soins et de procédures de diagnostic formant des branches indépendantes et cohérentes, et cela dans des secteurs aussi différents que les hôpitaux, les cabinets médicaux, les soins infirmiers, la réadaptation et la préparation à l’accouchement ambulatoire. Quant aux professionnels, ils doivent avoir la liberté d’exercer, c’est-à-dire de mettre en pratique leurs méthodes thérapeutiques et leurs procédures de diagnostic (p. 4).

On retrouve aussi cette idée que le patient, qui est avant tout un citoyen, doit pouvoir choisir dans une palette de solutions:

Les initiants partent de l’idée que les citoyens sont des individus matures et raisonnables. Tout en faisant la part de la fatalité, ils considèrent que la santé et la maladie sont les deux volets d’un processus sur lequel nous avons prise par nos actes. Seuls des citoyens ayant une vision d’ensemble peuvent assumer ce rôle actif et prendre des décisions indépendamment. Il faut pour cela que les procédures thérapeutiques bien étayées leur soient connues et puissent faire leurs preuves sur le marché.

[…]

Les initiants estiment qu’il fait partie de la liberté fondamentale de chacun de se décider pour ou contre certains types de traitement et de médicaments. Il faut pour cela que l’accès à une pluralité de méthodes et de produits thérapeutiques qualifiés de la médecine académique et de la médecine complémentaire soit garanti. La liberté du choix de la thérapie implique que la médecine complémentaire puisse jouir de la place qui lui revient dans notre société pluraliste, sur la base de conditions bien définies. (p. 12)

En d’autres termes, au nom de la démocratie et du pluralisme, il faut que les médecines comme l’homéopathie soient reconnues au même titre que la médecine basée sur la science.

En conclusion…

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What about Math atheism??

Il ressort de l’analyse des deux auteurs de l’Enquête sur les créationnismes que le cœur de la stratégie des mouvements créationnistes consiste à créer une confusion entre science et une conception absolutiste de la démocratie, dans un cadre de sécularisation avancée des sociétés. Ne pouvant plus, comme dans les années 20, exiger qu’une vision théologique du monde prédomine dans les institutions scolaires, académiques et même politiques, ils font alors appel à un sophisme consistant à confondre liberté d’expression et nécessité d’assurer le bien commun sur des bases factuelles solides. C’est ainsi qu’ils fondent régulièrement leur position sur l’idée que les enfants devraient avoir le choix entre une perspective darwinienne et une approche créationniste de la diversité du vivant. Pourtant, les mêmes s’offusqueraient si, par exemple, des adeptes de Star Wars proposaient que les cours de physique enseignent aux élèves les principes de l’usage de La Force, en même temps que les bases de la physique classique. L’absurdité du raisonnement réside évidemment dans l’idée que c’est aux enfants de trier entre le bon grain et l’ivraie pour se faire leur propre opinion. Si on pousse cette logique jusqu’au bout, on devrait enseigner les contes de fées du monde entier et les théories les plus folles dans toutes les matières, aux côtés de celles constituées par les universitaires sérieux, afin d’éviter de limiter leur horizon et de les laisser choisir ce en quoi ils veulent croire. Un tel relativisme équivaudrait en fait à une véritable démission intellectuelle et éducative.

De manière plus large, au nom du pluralisme démocratique des opinions, les adeptes du créationnisme, ou même, plus généralement, des pseudo-sciences, exigent une reconnaissance quasi-officielle de leurs croyances et leur mise sur un pied d’égalité avec la science. En d’autres termes, ils basent leur raisonnement sur la prémisse, souvent implicite, que la science n’est qu’une opinion parmi d’autres, mais qui aurait gagné un statut supérieur par on ne sait quel miracle, pas particulièrement légitime. Ils oscillent ainsi entre revendications scientifiques et dénigrement de la science et de ses acteurs, souvent accusés d’imposture intellectuelle, voire de tyrannie. Le danger de cet espèce de scientisme non-assumé apparaît dès lors assez évident: on risque une véritable confusion intellectuelle qui s’étend bien au-delà de la science, pour atteindre toute le fonctionnement citoyen dans une démocratie.

Car si toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer du fait de l’égalité des citoyens face aux institutions, toutes les opinions ne se valent pas devant le tribunal de la rationalité, laquelle devrait présider aux décisions concernant le bien commun. Elles doivent pouvoir être débattues et chacun doit pouvoir participer à ces discussions s’il le désire, mais, dans l’idéal, les préjugés, les idées reçues, les fantasmes et les propagandes mensongères devraient être écartées au profit d’une vision du monde basée sur une analyse censée et rationnelle de la réalité. Cet écrémage est naturellement progressif et ne peut se faire d’un seul coup. Mais, comme le montrent ces exemples, il est régulièrement court-circuités par une rhétorique habile induisant de grosses confusions, facilitées en cela par un cerveau humain enclin à de multiples biais cognitifs. La méthode scientifique permet justement de s’extraire de ces pièges, mais elle exige une vigilance de chaque instant et est, effectivement, intellectuellement fatiguante et souvent frustrante. C’est là aussi que cet ouvrage a un rôle à jouer. En effet, le rôle de l’école n’est pas d’offrir aux enfants une palette d’histoires plus ou moins réalistes pour qu’ils puissent faire leur marché, mais de les aider à considérer le monde de manière rationnelle, ce qui est évidemment un exercice bien plus fastidieux que la simple consommation d’informations.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

2 commentaires

  1. Merci d’avoir cité ma traduction, ça m’a permis de trouver votre excellent article et votre blog que je vais suivre de près.

    J’aime bien votre parallèle créationnisme/homéopathie. C’est risqué, mais j’y vois en effet dans les deux cas une hypothèse historiquement « scientifique » dont les défenseurs ne veulent pas, ou ne peuvent pas admettre qu’elles ont été invalidées par l’expérience. Personnellement je pense que certaines personnes sont profondément « finalistes » et ne peuvent pas accepter l’idée que l’univers ne soit régi que par des causes, pas des buts. J’en ai causé un peu ici http://www.drgoulu.com/2009/01/04/pourquoi-pour-quoi/ , mais à mon avis c’est Dan Dennett qui l’explique le mieux dans une vidéo décrite ici http://www.drgoulu.com/2009/03/25/pourquoi-on-aime-le-joli-le-sexy-le-sucre-et-le-drole . Il faut une véritable « inversion du raisonnement » de la part de certaines personnes pour admettre l’évolution.

    Sur la vivacité du créationnisme en Suisse je vous recommande http://signature.rts.ch/?p=302 , le débat qui m’a convaincu que le problème déborde des USA.

    En passant, votre paragraphe « le créationnisme turque » devrait s’intituler « le créationnisme turc »…

    Sinon je vois que vous illustrez votre article http://www.ariane-beldi.ch/2014/10/29/au-fil-de-mes-lectures-3-enquete-sur-les-creationnismes-premieres-impressions/ par une Sainte Image du Monstre de Spaghetti Volant sans Le nommer. Sachez ma fille que mon Eglise https://pastafari.wordpress.com/ vous sera toujours ouverte 😉

    • Merci pour vos commentaires et vos encouragement! Je vais aussi rajouter votre blog dans ma liste des références (elle n’est pas tout à fait à jour, mais j’y travaille aussi)! Pour ce qui est de la sainte image du MSV, je pensais qu’elle était suffisamment connue des sceptiques sans devoir la nommer. Mais, si vous pensez que ce serait mieux, je vais réparer cette lacune! Et naturellement, je vais me connecter à votre blog pastafari!

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