Factuellement correct #4-2 |Islamophobie: mauvais procès d’intention ou légitime défiance vis-à-vis des (néo)conservateurs et autres identitaires?

bouquinComme annoncé dans un billet d’introduction, Mireille Vallette fait de très nombreuses approximations et erreurs dans son analyse de la menace islamiste et/ou musulmane en Suisse et en Europe, publiée dans son livre Islamophobie ou légitime défiance: Égalité des sexes et démocratie: La Suisse face à l’intégrisme islamique, publié en 2009. On pourra me demander quel intérêt il y a à vouloir vérifier les assertions d’une personne motivée par une cause aussi noble que la défense des droits de la femme et de la démocratie. Après tout, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens? Même si les amalgames promus par Mme Vallette ne reflètent pas forcément la réalité, l’imminence du danger ne rend-elle pas caduc le soucis de précision et d’exactitude? N’est-ce pas un luxe que l’on ne peut plus se permettre? Pire, n’est-ce pas une manifestation d’angélisme coupable, à la limite de la trahison, face à des monstres qui, eux, ne feront jamais dans le détails et ne se gênent pas pour faire des amalgames?

C’est très certainement la réponse que je reçois régulièrement quand je débats sur les réseaux sociaux face à des gens qui ressassent les discours (néo)conservateurs dont Mme Vallette semble avoir décidé de devenir une sorte de relai en Suisse romande. Pour eux, mes objections ne sont que des pinailleries hypocrites ne visant à rien d’autre qu’à voiler ma lâcheté face à l’islam politique conquérant. Et c’est très certainement ce que l’auteur de cet ouvrage laisse entendre dans ses coups de griffes réguliers à l’égard des défenseurs de la laïcité et de la gauche qui tend la main aux populations musulmanes de nos pays.

Ce genre de reproches serait justifié si ses négligences se limitaient à de peccadilles, comme des erreurs de dates ou d’orthographe dans les noms, ou encore des approximations assumées et justifiées par un éventuel manque d’espace. Mais, c’est loin d’être le cas. Les nombreux sophismes et biais idéologiques de Mme Vallette faussent souvent complètement sa perception de la réalité au point que toute décision politique prise sur la base d’un tel diagnostique ne pourrait qu’être délétère. En d’autres termes, cet ouvrage n’apporte presque rien aux réflexions, menées par de nombreux intellectuels et acteurs socio-politiques, sur la problématique de l’intégration des musulmans aux sociétés suisses et européennes. Par contre, il contribue aux efforts de justification de préjugés et de stéréotypes complètement éculés, entrepris par des mouvements identitaires à la droite de la droite, grâce à des tours de passe-passe rhétorique assez grossiers, mais qui conviennent aux opinions publiques qui ressentent le besoin d’envelopper leurs discours d’un vernis de rationalité.

Ce billet représente donc ma petite pierre à l’édifice de la réfutation des arguments franchement douteux et spécieux avancés de manière régulière par les mouvements de la tendance (néo)conservatrice à laquelle se rattache Mme Vallette. Dans ce billet, sauf exception, je ne reviens pas sur les assertions déjà traitées dans la recension. Les deux se complètent donc en quelques sortes, même si celui-ci a pour objectif spécifique de corriger les approximations et affirmations erronées de l’auteur.

Le musulman et nous

Ayant déjà abordé son prologue dans le billet d’introduction, je passe ici directement au premier chapitre, dénonçant l’injustice de l’accusation d’islamophobie faite à des gens comme elle. Celui-ci n’est de loin pas le pire de l’ouvrage (c’est aussi un des plus courts), mais il contient une jolie perle d’approximation et quelques affirmations complètement gratuites, non-sourcées et sans aucun exemple concret qui permettrait de mieux comprendre de quoi elle parle:

Ainsi, à la page 18, elle affirme la chose suivante:

Inversement, nous le constatons tous les jours, le prosélytisme musulman est un devoir. Et dans nos sociétés, ses fidèles sont pleinement libres de le pratiquer.

C’est-à-dire? Et alors? Et comment constate-t-elle le prosélytisme musulman? Quelques exemples concrets et vérifiables? Non. Juste une affirmation parfaitement gratuite.

Plus loin, elle nous dit (p. 19):

Ibrahim Salah, imam et porte-parole de la Fédération des organisations musulmanes de Suisse, tente de relativiser les textes. Nulle part, affirme-t-il, le Coran ne condamne les apostats, au contraire de la sunna et de quelques hadith. Mais « ces textes doivent être correctement interprétés ». C’est-à-dire ? On n’en saura pas plus.

Vraiment pas plus? Pourtant, il suffit de se reporter à l’article en question (qu’elle ne mentionne même pas), pour se rendre compte qu’on peut en savoir plus. En effet, Ibrahim Salah y explique bien que ces hadiths doivent être remis dans leur contexte d’origine et que les autorités afghanes se fourvoient complètement. Alors, certes, ce n’est pas un très long développement, mais il faut dire que le journaliste ne lui accorde pas non plus beaucoup d’espace.

La grosse approximation du chapitre se glisse à page 20, comme un passager clandestin, dans une longue tirade à propos du droit musulman qui serait incapable d’évoluer.

Choisir en toute liberté sa religion et y renoncer tout aussi librement est un des droits fondamentaux de la Déclaration des droits de l’homme. De même que le droit de chacun(e) à épouser qui il (elle) veut. Et pourtant, confirme Hafid Ouardiri, « le droit musulman interdit le mariage d’une musulmane avec un chrétien ». Contrairement à l’homme musulman, qui a lui le droit d’épouser une chrétienne. Ce qui s’explique par « le rôle dévolu par l’islam à l’homme, qui doit pourvoir aux besoins de la famille.» (4) La présence massive de musulmans venus chercher une vie meilleure dans nos pays aurait pourtant dû faire évoluer le droit musulman, puisque fort peu d’hommes peuvent, avec leur seul salaire, pourvoir aux besoins d’une famille, même composée de deux enfants seulement.

Il s’agit évidemment de la référence à l’immigration musulmane soi-disant de masse, un leitmotiv des (néo)conservateurs et de la droite identitaire qui agite constamment la menace du « grand remplacement » démographique et culturel. Qu’entend-t-elle par massif? A ce stade, on n’en sait rien. Et il faut le dire, on n’en saura pas vraiment plus dans la suite du livre. Or, on peut légitimement se demander ce qu’elle entend par là. En effet, la Macédoine est le pays d’Europe non-musulman avec la plus forte proportion de musulmans: 35%! En Europe de l’Ouest, c’est la France qui arrive en tête avec….8% de musulmans! Sur l’ensemble du continent, ils ne représentent pas plus de 7% des Européens! En Suisse, ils ne constituent pas plus de 5,7% de la population. Alors, à moins de redéfinir l’adjectif « massif », je pense que l’on peut sans crainte dire qu’elle exagère vastement l’importance numérique des musulmans en dans nos sociétés…comme nombre d’Européens d’ailleurs (ainsi que l’indiquent les études récentes d’IPSOS-MORI et du Pew Research Center).

L’islam, le principal ennemi de la femme….ou pas:

Le chapitre 2, consacré aux femmes en point de mire, se caractérise surtout par un grand nombre d’affirmations vagues, souvent gratuites et non-sourcées ou mal référencées.

Ainsi, à la page 27, sur le sujet du voile intégral, elle nous affirme ceci:

En Suisse, après les touristes du Golfe, voici que des résidentes suivent l’exemple et dissimulent leur visage. Il n’est plus rare de croiser un de ces fantômes indigènes. En février 2007, le démocrate-chrétien Christophe Darbellay demandait au Conseil fédéral d’interdire le port de la burka en Suisse. Une demande rejetée au nom de la liberté religieuse.

Pas rare? Sur quoi se base-t-elle pour avancer cela, à part son expérience personnelle? On ne le saura absolument pas.

Une page plus loin, elle assène tout aussi gratuitement:

Aujourd’hui, même des fillettes de 10 ans portent le couvre-chef à l’école. Un fait qui rend les assurances de choix encore plus douteuses. En 2007-2008, une ministre suédoise noire, Nyamko Sabuni, réclame l’interdiction du port du foulard avant 15 ans. Quel musulman pourrait s’y opposer, puisque tous nos leaders affirment que la jeune fille doit décider elle-même? En Suisse, nul ne saurait dire combien de fillettes voilées fréquentent l’école obligatoire, encore moins si leur nombre est en augmentation. Surtout ne pas savoir ! Le sujet est trop chaud pour qu’on s’en saisisse.

En quoi le sujet serait trop chaud pour qu’on s’en saisisse? Elle ne cite aucune source, ni aucun débat ou événement qui montrerait que la problématique serait explosive au point que personne n’oserait l’aborder, même par la tangente.

Quelques pages plus bas, elle nous révèle que [l]a quasi-totalité des organismes d’aide aux chômeurs accueillent des femmes à la tête couverte et qu’[i]l arrive même qu’une musulmane au visage complètement dissimulé participe à des programmes (p. 32). Ou encore que [l’] exigence du mari de participer à des entretiens afin d’éviter que sa femme se trouve seule avec un homme devient plus fréquente (p. 32). Tout cela, sans le moindre exemple concret vérifiable. De nouveau, on est censée la croire sur parole. Elle se croit donc tout naturellement autorisée à demander, la bouche en cœur, [sil est] légitime de privilégier la liberté individuelle sur l’obligation légale de tout mettre en oeuvre pour retrouver du travail (p. 33).

Un peu plus loin, sa complainte sur les revendications des islamistes illustre particulièrement bien sa façon de mélanger des poires et des bananes (p.34):

Dans la vision intégriste de l’islam, les hommes contrôlent la vie des femmes et leur sexualité. Cette vision, qui entre en pleine contradiction avec celle de nos sociétés, entraîne des revendications sans fin: demandes de dispense de cours et de camps scolaires, demande de lieux non mixtes, demandes de certificats de virginité et, moins fréquent mais plus grave, existence de mariages forcés et de crimes d’honneur.

Des demandes sans fin? Elles sont tellement sans fin que Mme Vallette doit remonter jusqu’en 1993 pour découvrir un cas qui aurait été jugé. De plus, il faudrait lui rappeler que ces demandes n’ont pas été inaugurées par les musulmans, mais par des groupes protestants intégristes.

Ensuite, les cas de certificats de virginité ne concernent en rien la loi et ce que l’Etat peut faire. En effet, si des gynécologues acceptent de délivrer de pareils papiers, c’est dans un cadre strictement privé. Et on peut difficilement empêcher, par la loi, des parents d’exiger que leur belle-fille soit vierge au moment d’épouser leur fils. (Et non, je ne soutiens pas ce genre de traditions, mais à moins d’une intrusion massive dans la vie privée des gens, je vois mal comment y donner un coup d’arrêt net.)

Enfin, les mariages forcés ne touchent de loin pas uniquement ou même majoritairement les musulmans. Les Tamouls, très majoritairement hindous (à 88%, 5% chrétiens et 6% musulmans), est la communauté la plus touchée par ce phénomène. Les Albanais, musulmans ou chrétiens connaissent la même pratique. De même d’ailleurs que les Africains chrétiens ou….les chrétiens d’Orient immigrés en Europe. Autant dire que cette problématique n’a rien à voir avec l’islam, mais avec un fonctionnement social clanique.

Une page plus loin, elle se lance dans une comparaison assez hasardeuse entre la Suisse et la Belgique, oubliant au passage certaines données contextuelles essentielles (p. 35):

Les pays européens à forte minorité musulmane sont tous confrontés à ce problème, et oscillent entre acceptation et refus. Mais les dispenses pourraient être réduites au statut de souvenirs nostalgiques si la tendance observée ailleurs gagne la Suisse. Le dossier du Vif-L’Express intitulé « Comment l’islam gangrène l’école » fait l’inventaire des problèmes déjà présents en Belgique: pressions de camarades sur des enfants qui ne font pas le ramadan, enfants de plus en plus jeunes qui respectent le ramadan, grande fatigue, manque de concentration, élèves qui mangent en classe à l’heure de rupture du jeûne, conflits autour de la nourriture des cantines, contestation des connaissances (créationnisme, cours d’histoire lorsque l’islam est mis en cause, boycott des cours sur la Shoah), etc. Déjà, de nombreux enseignants qui ne se sentent pas soutenus par leur hiérarchie évitent d’aborder les sujets sensibles, de traiter certains auteurs, de parler de certaines pages d’histoire. (2) (Frère Tariq, discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Caroline Fourest, éd. Grasset, 2004, 425 p., p. 212 – une des rares fois où Mireille Vallette précise le numéro de page!)

Elle omet ainsi de préciser, trahissant ainsi la pensée de Caroline Fourest référencée ici, que la Belgique est un pays multiconfessionnel où les écoles imposent des cours de religion ou de moral aux enfants en fonction de leur appartenance religieuse. En d’autres termes, l’Etat belge reconnaît officiellement des religions et estiment qu’il est de son devoir de permettre aux enfants d’accéder à l’héritage religieux de leur communauté au travers de l’enseignement à l’école publique. C’est donc un régime totalement différent de la France ou de la Suisse. Et les problèmes rencontrés en Belgique sont le résultats directs de ce communautarisme religieux encouragé par l’Etat. Un communautarisme qui concerne d’ailleurs aussi les chrétiens, notamment les catholiques et les juif.

Un peu plus loin, elle nous fait une nouvelle démonstration de la pression constante et massive des islamistes sur nos écoles en nous ressortant un cas concret…remontant à 1996, soit à plus de 10 ans (p. 36)!

Autre exemple d’intégrisme, cette anecdote qui se déroule en Suisse: une maîtresse donne le cantique suisse à apprendre à ses élèves avec l’intention d’en faire une interrogation. Le jour venu, impossible de passer à l’action: des parents musulmans ont refusé que leurs enfants apprennent un chant qui comprend le mot « Dieu». (4 )

En passant, la source qu’elle donne est la suivante: Tribune de Genève, 18.09.1996. Ni titre, ni nom du journaliste, ni rien. Et c’est ainsi qu’elle cite toutes ses références à la presse écrite généraliste. Sinon, elle reste toujours aussi vague. Par des parents musulmans, elle entend combien? Un couple, plusieurs? On n’en saura pas plus.

Elle continue sur une même lancée en nous assénant ceci:

Les filles souffrent des discriminations dont elles sont l’objet, qu’elles aspirent ou non à être de « bonnes musulmanes ». Les rares recherches sur le sujet (rares, car la recherche en sciences humaines n’échappe pas au politiquement correct) convergent. Ces filles appliquent des stratégies pour vivre le moins mal possible leur statut. Dans des banlieues françaises frappées par l’intégrisme, des jeunes filles portent le foulard et l’habit pour ne pas se faire insulter dans la rue par leurs frères en religion et travaillent dans le but très clair de s’extraire, par leur profession, d’un milieu qui les étouffe. D’autres vont jusqu’à imaginer accepter un mari qui plaira à leur famille avec l’idée bien ancrée de divorcer quelques années plus tard, car les femmes divorcées sont beaucoup plus libres.

Qu’est-ce qui est rare? Les recherches en sciences humaines sur la question de l’intégration des femmes musulmanes en Europe ou celles qui vont dans le sens des a priori de Mme Valette, échappant ainsi au méchant politiquement correct? De nouveau, on n’en saura pas plus, puisqu’elle ne prend la peine ni de les citer, ni même de les référencer dans sa bibliographie. Apparemment, on est censé deviner à quels travaux elle pense ou même, simplement, la croire sur parole. De plus, elle revient avec des comparaisons franchement hasardeuses, puisque les populations musulmanes de Suisse ne sont pas du tout les mêmes qu’en France et que les « banlieues » suisses ne ressemblent en rien à celles des grandes villes françaises.

A la page 42, elle montre qu’elle a une manière bien à elle de lire les rapports réalisés par des organisations de terrain. Concernant les mariages forcés en Suisse, elle fait ainsi référence à une étude publiée en 2008 par l’association Surgir, qui se spécialise dans l’étude de ce phénomène et l’aide aux personnes mariées contre leur gré, surtout des jeunes femmes.

Les mariages arrangés ou forcés, la différence est ténue, se multiplient en Europe. Cette pratique concerne chez nous les communautés turque et balkanique, mais aussi sri-lankaise. La Fondation Surgir a révélé en décembre 2006 les résultats d’une étude réalisée auprès de cinquante institutions romandes et alémaniques œuvrant dans le social. Elles ont dénombré 400 mariages arrangés ou forcés, dont 140 entre janvier 2005 et juin 2006, comme si le phénomène s’accélérait. Si l’on extrapole ce résultat on arrive à quelque 17000 mariages forcés. Ils concernent majoritairement des femmes et géographiquement surtout l’Europe de l’Est, le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.

Or, rien dans le rapport ne permet d’affirmer que les musulmans en Suisse seraient à l’origine de l’explosion des mariages forcés. Le fait est que la pratique est courante parmi les Tamouls (très majoritairement hindous) et parmi les ressortissants des Balkans, dont certes les Kosovars et les Bosniaques, mais aussi les Roms (chrétiens), les Albanais (chrétiens et musulmans), etc.. Comme dit plus haut, le mariage arrangé n’est en rien l’apanage de l’islam, mais plutôt de sociétés claniques fonctionnant selon une logique endogame. De plus, ce n’est pas « on » qui extrapole, mais les auteurs du rapport de la Fondation Surgir .

Sans compter qu’on atteint là un des plus hauts niveaux de précision dans sa prose. En effet, la suite de ses affirmations sur la question des mariages arrangés ou du sort des femmes en général dans le contexte musulman continue de s’illustrer par un grand flou artistique ainsi que par un référencement assez aléatoire.

Par exemple, à la page 44, elle écrit ceci:

Cette discrimination est pratiquée et enseignée dans les nombreux lieux de culte et associations culturelles islamiques où l’on formate les deux genres à l’inégalité. Des milliers d’enfants les fréquentent pour des cours de religion ou de langue arabe. Des milliers de petites filles apprennent que Dieu les a fait naître inférieures, destinées à procréer et à servir leur maître.

De quels lieux de culte ou associations culturelles islamiques parlent-elles? En Suisse, en Europe, dans le monde occidental? De nouveau, aucun cas concret, aucune source. On est simplement supposé la croire sur parole.

Continuant sur cette lancée, elle annonce à la page suivante:

Nous ne sommes pas seuls dans cette volontaire ignorance. Dans tous les pays développés à forte composante musulmane, les guides spirituels islamiques enseignent à des millions d’enfants le sexisme, l’endogamie, l’auto-exclusion, la ségrégation et l’exclusion de l’autre; et le rejet de la civilisation dans laquelle ils vivent, qui enseigne l’humanisme et les droits de l’homme… et les pratique.

De quels pays parlent-elles? Et qu’appelle-t-elle une forte composante musulmane? Les pays ouest-européens où la composante musulmane est la plus forte sont la France, les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse et l’Allemagne, et elle ne dépasse pas 8% des populations! Pour toute l’UE, il y aurait environs 16 millions de Musulmans, sur un total de plus de 500 millions de citoyens! Je ne sais pas ce qu’elle appelle une forte composante musulmane, mais si un groupe représentant à peine 3-4% d’une population est déjà une forte composante, alors, on peut dire que la Suisse est un pays avec une terriblement forte composante étrangère (25%)!

Par ailleurs, les musulmans ne sont de loin pas les seuls à pratiquer le sexisme, l’exclusion de l’autre, l’endogamie et le rejet des civilisations dans lesquels ils vivent. Les familles traditionalistes catholiques et protestantes font de même….sans que cela ne soulève la moindre protestation de la part de gens comme Mme Vallette. Et contrairement aux musulmans, ce sont souvent des familles de notables, c’est-à-dire qu’elles se trouvent au cœur de nos sociétés et souvent très proches des centre de pouvoir et de prises de décisions!

Dans les attaques qu’elle lance contre Tariq Ramadan, elle ne fait guère mieux, alors qu’il existe depuis le début des années 2000, divers ouvrages, dont naturellement celui de Caroline Fourest, qui analysent en détails le fonctionnement du philosophe-prêcheur. Or, Mireille Vallette continue dans les confusions et les approximations assez grossières. C’est ainsi que pour nous convaincre de la menace prosélyte que l’intellectuel représenterait, elle nous apprend que [l]es États-Unis pour leur part considèrent ce prosélyte comme dangereux et lui interdisent l’entrée dans le pays (p. 46). Manque de pot, ce n’est pas à cause de son prosélytisme qu’il s’est vu interdire l’entrée aux USA, mais parce qu’il était alors accusé par le Homeland Security d’avoir utilisé sa position privilégiée dans tout pays pour approuver ou soutenir des activités terroristes (position of prominence within any country to endorse or espouse terrorist activity), c’est-à-dire, d’approuver publiquement les islamistes intégristes, ce qui est évidemment complètement différent (même si ce n’est guère mieux, reconnaissons-le!) De plus, l’annonce de sa venue avait causé une certaine agitation dans le landernau néoconservateur, poussant même un certain Daniel Pipe (que Mireille Vallette cite en ouverture à son chapitre 1) à dénoncer la décision de l’Université catholique de Notre-Dame, à Chicago, de choisir Tariq Ramadan pour occuper le poste de Henry R. Luce Professor of Religion, Conflict and Peacebuilding.

Concernant l’appel de l’intellectuel à un moratoire sur la lapidation, elle affirme, lapidaire elle aussi, que [l]e moratoire n’a aucune chance d’être accepté vu le radicalisme ambiant des savants en général et des amis de l’islamologue en particulier (p. 46). Sur quoi se base-t-elle pour prétendre que « LES savants » se radicaliseraient? Les a-t-elle tous consultés? Ou a-t-elle lu leurs écrits? Pas besoin. Pour elle, l’affaire est entendue: En réalité, les fondamentalistes n’ont pas le droit de dire tout simplement « cette barbarie doit disparaître », puisqu’à au moins deux reprises, Mahomet l’infaillible a ordonné des lapidations (p. 46). Et naturellement, en passant, les savants en général sont forcément tous des fondamentalistes, donc, inutile de se demander s’il existe d’autres lectures du Coran et des actes de Mahomet. Là aussi, Caroline Fourest avait de biens meilleurs arguments, mais, pour une raison mystérieuse, Mireille Vallette semble les ignorer complètement. En effet, l’essayiste-journaliste française dit exactement le contraire concernant la position de Mahomet sur la lapidation. Pour elle, le « moratoire » demandé par Tariq Ramadan jusqu’à ce que les savants de l’islam aient pu se mettre d’accord sur la conformité de cette punition avec la parole divine, est un retour en arrière par rapport aux avancées enregistrées par le Coran lui-même. En effet, comme Jésus avant lui (« Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre! »), Mahomet avait souhaité mettre fin à ce châtiment indigne. Aïcha, sa seconde femme, fut accusée à tort d’avoir été adultère et il ne voulait pas que ce type d’injustice puisse se reproduire (Frère Tariq, édition Grasset, 2004, p. 222-223, version électronique). Une page plus loin, elle ajoute: Enfin, il faut bien comprendre ce qu’entend Tariq Ramadan par « moratoire ». Il parle d’un exercice de délibération (choura) devant se dérouler non pas entre citoyens, mais entre savants. Or, Tariq Ramadan ne reconnaît comme savants uniquement des théologiens proches des Frères, c’est-à-dire intégristes. En d’autres termes, Caroline Fourest est bien plus précise et factuelle, ne s’aventurant pas dans de grandes généralisations à la louche comme Mme Vallette.

L’islam et l’excision: des statistiques de comptoirs en vrac

Avec le chapitre 3, consacré à la question de l’excision, on atteint des sommets de confusions et d’erreurs factuelles! Intitutlé Excision: Attention, on pourrait blesser, elle ne croit pas si bien dire! Sauf que ce ne sont pas les sensibilités politiques des uns ou des autres, mais plutôt les faits qu’elle blesse sérieusement. En effet, dans cette partie, Mme Vallette avance la thèse d’une sorte de con-substance entre islam et excision et elle ne comprend pas comment des organisations internationales, notamment l’UNICEF, puissent ne pas adhérer à ce qui lui semble relever de l’évidence. Mais, selon elle, ce désaccord ne provient évidemment pas de son raisonnement erroné, mais plutôt d’une pensée dominante politiquement correcte qui interdirait aux intervenants de tirer un lien de causalité unique entre islam et mutilations génitales féminines (MGF) (p. 54):

S’il est une loi implicite, mais observée à 100 % dans le monde entier, c’est bien celle-ci: il est strictement interdit de faire le moindre lien entre islam et mutilations génitales. Chaque document ou rapport se doit de rappeler cet axiome: les mutilations sexuelles n’ont rien à voir avec la religion. Raison invoquée: des animistes et des chrétiens mutilent aussi leurs filles. Vous ne trouverez donc aucun texte d’organisations internationales, d’ONG, d’autorités d’ici ou d’ailleurs qui ne comprenne pas la formule consacrée. Raison pour laquelle aucune des innombrables enquêtes entreprises dans les pays exciseurs ne prend en compte le paramètre religieux.

Or, c’est complètement faux. Si la religion musulmane n’est pas considérée comme le facteur principal dans cette pratique, elle est bien prise en compte dans les études sur la prévalence des MGF. Mais, force est de constater qu’elle n’est pas déterminante, puisque ces habitudes étaient déjà fortement ancrées dans les traditions africaines avant même que n’apparaisse l’islam! En réalité, cette pratique remonte carrément à l’époque des pharaons! Sans compter que nombre de populations musulmanes n’excisent pas leurs filles. C’est notamment le cas en Asie Centrale, en Iran, en Russie, en Europe centrale et en Turquie (sauf pour certaines populations kurdes vivant près de la frontière avec le Kurdistan iraquien) ainsi que dans les pays du Maghreb.

Plus bas, elle ajoute:

Le fait est qu’il n’existe aucun pays majoritairement chrétien ou animiste qui excise. En revanche, parmi les pays quasi exclusivement musulmans qui mutilent au moins 90% de leurs filles, nous trouvons l’Égypte (80 millions d’habitants), le Mali (11 millions), la Guinée (9 millions), la Somalie (8 millions), la Mauritanie (3 millions). Soit au minimum du minimum, plus de 110 millions de musulmans !

De nouveau, outre des statistiques non-sourcées et non-datées, c’est totalement faux. Des pays comme le Cameroun, l’Ouganda, le Libéria, le Burkina Faso, le Bénin, le Togo, le Ghana, la République de Centre Afrique, le Sud Soudan, la Côte d’Ivoire et le Kenya, soit un tiers des 54 pays africains (!), connaissent bien l’excision. Sans compter que les populations non-musulmanes dans des pays comme le Mali, l’Egypte ou l’Ethiopie excisent aussi leurs filles et cela sans y être obligés par les musulmans, comme le relève Sami Aldeeb, pourtant peu susceptible d’islamophilie ou de christianophobie. Enfin, même si des pays majoritairement chrétiens comme le Bénin, le Burkina Faso, l’Ouganda et le Togo ont certes décidé d’interdire cette pratique, la mise en œuvre de cette législation reste très lente et lacunaire. Donc, oui, on continue d’y exciser, même si des progrès se font en la matière. Par ailleurs, dans le nord du Nigéria, majoritairement musulman, la prévalence de l’excision est de l’ordre de 1-2%, alors que dans le sud, majoritairement chrétien et animiste, elle est de l’ordre de 60% des filles de 15-49 ans (p. 3)! De fait, si le christianisme n’a pas inventé les MGF, dans certaines régions du monde, il n’a, de toute évidence, rien fait pour les décourager (histoire de paraphraser Mme Vallette)!

A la page suivante (p. 55), elle affirme:

Il est impossible de savoir quels pourcentages respectifs de chrétiens, d’animistes et de musulmans excisent. On sait néanmoins par l’UNICEF que les mutilations sont pratiquées dans quelque 32 pays (16 % des membres de l’ONU), dont 29 appartiennent à l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Des centaines de milliers de filles musulmanes, dont celles d’innombrables imams et oulémas, sont mutilées chaque année.

Outre une assertion non-sourcée sur l’inexistence de pourcentages respectifs pour les chrétiens, les animistes et les musulmans (et qui s’avère fausse), il se trouve qu’elle omet de préciser que pour devenir membre de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), il n’est pas nécessaire pour un pays d’être uniquement ou même majoritairement musulman. Ainsi, le Bénin, qui ne comprend pourtant que 25% de musulmans (contre 45% de chrétiens et 16% d’animistes) en fait aussi partie, de même que l’Ouganda (85% de chrétiens et seulement 10% de musulmans!) et la Côte d’Ivoire (44% de chrétiens, 33% de musulmans) ou encore le Gabon (entre 1% et 12% de musulmans!) et le Togo (50% animistes, 26% catholiques, 15% musulmans) ou encore le Tchad (53% de musulmans, mais quand même 40% de chrétiens)! Tous ces pays connaissent la pratique de l’excision dans des proportions variables. Or, sur les 32 pays recensés, 10 ont des populations chrétiennes importantes ou majoritaires, dont au moins 6 font partie de l’OCI, soit 11% des membres de l’organisation!

Enfin, elle achève de s’enfoncer sur le sujet en affirmant que le nombre d’excisions stagnent (p. 56):

Le constat est amer: depuis quarante ans que le mouvement féministe a révélé et dénoncé ces pratiques, malgré les multiples résolutions de l’ONU, les immenses fonds – essentiellement occidentaux – investis dans des actions de prévention, les mutilations ne diminuent pas.

Or, comme le montre le rapport 2008 de l’UNICEF (p.7-8) et celui-ci de l’OMS, aussi de 2008 (p. 1), la pratique recule bien dans plusieurs pays et les campagnes d’information montrent leurs effets sur les mentalités qui changent progressivement, ce qui est le plus important. Il est évidemment difficile de s’opposer à des traditions aussi anciennes et profondément enracinées. On ne peut cependant pas dire que rien n’a changé, même si la situation est encore loin d’être idéale. Ce constat est réitéré dans un rapport de 2013 (même si on ne peut évidemment pas demander à Mme Vallette de tenir compte dans son ouvrage, publié en 2009, d’un rapport rédigé 4 ans plus tard).

Aux affirmations erronées, viennent aussi se mêler nombre d’assertions pas ou mal sourcées, ce qui fait qu’on n’est jamais très sûre d’où elle tire ses nombres:

C’est ainsi qu’elle a une manière bien à elle d’extrapoler des statistiques sur la base d’estimations à vue de nez (p. 54):

On peut sans crainte de se tromper ajouter 50 millions de musulmans de pays multiconfessionnels ou qui n’excisent qu’une partie de leurs fillettes. Si l’on doit un jour ajouter à ces 160 millions l’Indonésie (90 % de musulmans), où il semble qu’une écrasante majorité des filles subissent une forme d’excision, ce chiffre atteindrait quelque 370 millions.

Sans crainte? Vraiment? Et d’où viennent ces 50 millions? Pourquoi pas….80 ou même 100 millions? Après tout, il y a 1 milliard de musulmans dans le monde, alors, quelques dizaines de millions de plus ou de moins, au point où elle en est, qu’est-ce que ça change??? Et d’où tient-elle ses informations sur l’Indonésie? Voilà bien des statistiques à la petite semaine!

Une page plus loin (p. 55), elle nous sort de son chapeau une estimation toute personnelle et absolument non-sourcée de l’importance de l’excision à l’époque de l’émergence de l’islam:

Impossible de nier que si l’excision était peu courante du temps du prophète, il ne l’a à aucun moment condamnée ou interdite. D’où, chez les théologiens musulmans, des débats interminables sur la question de savoir si l’excision est autorisée, recommandée ou obligatoire.

A La page suivante (p. 56), on a droit de nouvelles affirmations sourcées de manière incomplète concernant l’évolution du nombre de MGF:

En 2007, onze ans plus tard, elle [l’UNICEF] annonce pour la Journée internationale contre les mutilations féminines 3 millions d’excisions annuelles, soit 50 % de plus! Les mutilations, c’est le tonneau des Danaïdes. Plus les études se multiplient, plus les organisations spécialisées de l’ONU et les ONG tentent de faire reculer le fléau, et plus le total augmente.

D’où tire-t-elle ces données? On ne le sait pas, car elle ne mentionne aucun titre précis de document. Pour ce que j’ai pu lire sur le site de l’UNICEF, la prévalence globale des MFG n’a cessé de diminué, même si dans quelques pays, elle n’a pratiquement pas bougé (2005).

De plus, il semblerait qu’il y ait un problème concernant ce nombre de 3 millions. Pour le rapport de l’UNFPA, publié en 2007, ce sont effectivement 3 millions de fillettes qui sont excisées chaque année (p.1), tandis que pour l’UNICEF, en 2005, ce sont des fillettes à risque d’être excisées (p.4). Cependant, les deux sont d’accord pour affirmer que la prévalence des MGF a diminué dans plusieurs pays, parfois de manière importante et que les campagnes de sensibilisation portent leurs fruits, avec l’adoption de législation pénalisant ces pratiques et un nombre croissant de citoyens s’opposant à ces mutilations dans ces pays.

Les savants musulmans si peu impliqués dans le combat contre les MGF?

Elle conclut le chapitre sur la question en jugeant que non seulement les pays occidentaux feraient preuve de complaisance vis-à-vis des MGF, par relativisme culturel, mais qu’il n’y aurait pas de voix musulmanes pour les dénoncer, que ce soit chez nous ou ailleurs. Selon elle, la collaboration des autorités religieuses serait pourtant essentielle dans les campagnes contre l’excision (p. 57):

Les organismes onusiens et les ONG qui luttent sur le terrain tentent désespérément d’entraîner les imams dans leur combat. Sans le soutien actif des religieux islamiques au plus haut niveau, les mutilations n’ont aucune chance de disparaître. Avec un discours clair de condamnation au nom de l’islam et une offensive de terrain des autorités musulmanes contre ces mutilations, gageons qu’elles disparaîtraient en une génération.

Ce qui tombe bien, puisqu’il se trouve qu’en 2006, des dizaines de théologiens musulmans du monde entier réunis en conférence au Caire, ont décidé que l’excision n’était non seulement pas nécessaire en islam, mais aussi contraire aux droits de la femme.

Mais, apparemment, Mireille Vallette n’en a pas entendu parler ou n’a pas jugé bon d’y prêter attention! Non seulement cela, mais elle arrive aussi à se tromper lourdement, on ne sait trop comment d’ailleurs, sur certains faits pourtant bien établis. Ainsi, aux pages 58-59, elle nous affirme à propos du Dr. Gamal Serour:

Les participants à un colloque organisé par UNESCO-Suisse en février 2008 à Berne n’ont pu que constater leur impuissance. Ils avaient invité Gamal Serour, professeur de gynécologie à l’Université égyptienne al-Azhar, référence majeure du sunnisme, qui excise la quasi-totalité de ses filles et où, à chaque tentative du gouvernement de combattre le fléau, une protestation virulente des religieux parvint à empêcher son succès.

Le professeur Serour ne cesse de mettre en garde: le sujet est si délicat qu’il ne faut pas compter le résoudre avant « quelques dizaines d’années». Vu l’activisme de ses coreligionnaires, le terme paraît encore très optimiste. Et si al-Azhar annonce ce terme lointain, c’est que la mobilisation des oulémas, cheiks et autres « savants » n’est pas à l’ordre du jour.

Or, c’est simplement faux. En effet, cela fait depuis le milieu des années 90 qu’Al-Azhar évolue sur la question jusqu’à [déclarer] la guerre à l’excision comme le rapportait la Tribune de Genève en 2006. Et Gamal Serour a participé à la rédaction d’un ouvrage contre cette pratique avec l’UNICEF! Donc, en matière de soutien des autorités religieuses au combat contre les MGF, je ne sais pas trop ce qu’il lui faut!

Dans un deuxième temps, Mme Vallette s’en prend aux acteurs médico-sociaux et aux autorités suisses qu’elle accuse de laxisme, voire de lâcheté, sous prétexte de « respect des cultures ». Mais, là encore, elle manque totalement de rigueur journalistique.

Ainsi, elle accuse le personnel hospitalier de ne pas se substituer aux médecins de famille ou aux pédiatres dans le suivi des fillettes dont il s’avère que les mères ont subi des MGF dans leurs pays d’origine (p. 59):

Un colloque sur l’excision a eu lieu en octobre 2007 aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). […] Des obstétriciens de la Maternité des HUG ont révélé être sollicités pour des réinfibulations après un accouchement. Une quinzaine de cas ont été recensés. Que se passe-t-il alors? Les médecins refusent de réinfibuler la mère et tentent d’expliquer pourquoi aux parents. Et si le bébé est une fille, une note est transmise au pédiatre de l’enfant… Sans suivi.

Eh oui, parce qu’on ne saurait faire la moindre confiance aux médecins traitants!

Même les efforts de sensibilisation auprès des populations d’immigrés concernés par la problématique des MGF ne trouvent pas grâce à ses yeux. Au contraire (p. 59):

Au moment de ce colloque, une campagne organisée par le Service cantonal pour la promotion de l’égalité entre hommes et femmes est en cours, destinée à sensibiliser les populations concernées et à leur faire savoir que l’excision est illégale en Suisse. Mais attention, dans le respect des cultures ! Seules des médiatrices issues des pays ou ethnies concernées sont autorisées à sensibiliser. « Ce n’est pas à nous, femmes occidentales, de le faire», affirme Fabienne Bugnon, directrice de l’Office des droits humains à Genève.

D’où vient cette citation de Fabienne Bugnon? Je ne l’ai trouvé nulle part. Pas même dans les documents issus de ce colloque disponibles en ligne. De nouveau, on est obligé de croire Mme Vallette sur parole et à ce stade, on doute qu’elle soit fiable. De fait, je ne vois pas où est le problème d’aborder ces communautés dans le respect de leur culture. Respect ne signifie pas tolérer tout et n’importe quoi! Par ailleurs, il me semble effectivement plus intelligent et efficace de proposer une stratégie de communication qui évite de mettre les destinataires de la campagne de sensibilisation dans la posture de sauvages ignorants se faisant sermonner par des détenteurs d’un savoir supérieur issus d’institutions qui leur sont potentiellement étrangères.

Cependant, il apparaît quelques lignes plus bas qu’elle considère que la seule manière de protéger les femmes et les fillettes issues de ces groupes de migrants, c’est la surveillance des familles par les autorités (p. 60):

Ce respect des cultures réduit à néant la perspective d’effectuer des contrôles réguliers en Suisse ou au départ et au retour de vacances des filles à risque. Une telle mesure pose aux milieux politiques, médicaux et associatifs « un problème éthique ». (6) D’autres pays occidentaux estiment que l’éthique leur commande d’empêcher toute excision de filles vivant sur leur sol.

Par ailleurs, on aimerait bien savoir de quels autres pays occidentaux elle parle et quelles seraient les mesures qu’ils auraient pu prendre pour prévenir l’excision dans leur populations d’immigrés. Mais, de nouveau, c’est trop demander.

Elle clôt le chapitre sur une discussion qu’elle aurait eu avec le professeur mauritanien Abdoulaye Sow, en marge d’une conférence en 2008, qui, selon elle, ne pourrait pas avoir lieu autrement qu’entre quatre yeux (p. 60): Ce dialogue hélas avait lieu dans les coulisses. En public, il est quasiment impossible d’entendre un musulman mettre en cause sa religion dans la persistance de ces pratiques.

Ce qui est, comme on l’a vu, complètement faux. Mais, il n’est pas étonnant qu’elle tire une telle conclusion, puisqu’elle n’a même pas remarqué les condamnations pourtant claires, nettes et officielles des savants d’Al-Azhar depuis 2006, ni même celles de nombreuses personnalités musulmanes à travers le monde. Ou, quand elle ne peut plus les ignorer, elle décide complètement arbitrairement que ces personnes ne représentent rien ni personne d’autres qu’elles-mêmes (voir mon billet d’introduction).

Au vue de toutes ces approximations et grossières erreurs, on peut d’autant plus se demander si le féminisme ne sert pas de cache-sexe à cette charge contre l’islam de la part de Mme Vallette, comme je le note dans ma recension.

Les islamistes, premier danger pour la démocratie….vraiment?

Au cours des chapitres 4 et 5, Mme Vallette va s’échiner à nous expliquer que les islamistes représentent une menace directe et imminente pour notre démocratie du fait de leur ruse et de leur influence sur les populations musulmanes en Suisse et en Europe. Dans ma recension, j’ai déjà traité ses assertions concernant le soi-disant succès de personnalités comme Tariq et Hanni Ramadan ou encore Hafid Ouardiri, dont elle semble avoir fait ses têtes de Turc. Je ne vais donc pas revenir là-dessus ici. Je rappellerai juste que son raisonnement aboutit à justifier une défiance généralisée envers les musulmans, car même si elle donne l’illusion de s’en prendre essentiellement aux intellectuels intégristes, en réalité, elle estime bien qu’il est impossible de distinguer entre un musulman lambda et un fanatique. Je vais donc ici me contenter de recenser les erreurs et les approximations, souvent assez grossières, de l’auteur concernant les personnes qu’elle épingle souvent de manière particulièrement maladroite. En effet, même si elle n’a pas tort de dénoncer l’influence potentiellement dangereuse de ces militants, la manière dont elle le fait dessert complètement sa cause. En d’autres termes, ce n’est pas en leur calquant des stéréotypes, souvent complètement éculés, ou en leur faisant des reproches complètement infondés qu’on peut efficacement les contrer.

Ainsi, après une vingtaine de pages de laïus assez laborieux sur les discours réactionnaires des islamistes arabes en Suisse et la soi-disant complicité plus ou moins volontaire d’acteurs socio-politiques suisses, déjà traités en partie dans la recension, elle nous assène ceci (p. 80):

Il [Hafid Ouardiri] conteste par exemple que le sous-développement du monde musulman serait dû en partie à l’islam.

Grosse quinte de toux. Et dans des pays comme le Nicaragua, le Honduras, la Bolivie? C’est le christianisme? Et le Sri Lanka, c’est l’héritage bouddhiste? Et en Inde, c’est l’hindouisme? Ah oups, oui, en Inde, le système de castes promu par l’hindouisme est effectivement un facteur d’inégalité et de maintien d’une partie importante de la population dans la pauvreté!

Mais, quelques lignes plus loin, on s’étouffe presque avec une grosse mèche de cheveux qui nous reste coincée dans la gorge:

Et l’Iran, qui s’est débarrassé des influences occidentales depuis près de trente ans et a pu mettre en pratique tout ce que l’islam promet, n’a toujours pas réussi son développement.

Alors, voyons voir. Tout d’abord, on ne sait pas vraiment d’où elle tire une affirmation pareille. Ensuite, de nos jours, l’une des mesures utilisées pour évaluer le niveau de progrès socio-politique et économique d’un pays est l’Indice Humain de Développement ou IDH. Le Programme des Nations Unis pour le développement (PNUD) produit régulièrement des rapports qui prennent en compte cet indicateur. Dans le Rapport mondial du développement humain 2007/2008 (p. 230), portant notamment sur la lutte contre le changement climatique et publié en 2007, on peut constater que l’Iran est classé 94ème sur 177 pays, soit dans la catégorie des pays à l’IDH moyen. Ce n’est certes pas brillantissime, mais on ne peut pas vraiment parler d’échec de développement. D’autant moins que Mme Vallette semble oublier que ce pays subit embargo économique plus ou moins sévère (en fonction de l’évolution des relations diplomatiques) de la part des USA et des Européens depuis au moins 30 ans! Pas si mal, donc, pour un pays boycotté par une bonne partie des principaux acteurs économiques mondiaux! Sans compter qu’il fait beaucoup mieux que nombre de pays complètement chrétiens, comme, par exemple, le Paraguaye (95), la Georgie (96), la Guyane (97), la Jamaïque (101), le Cap Vert (102), le Nicaragua (110), la Moldavie (111), le Honduras (115), la Bolivie (117), le Guatemala (118), le Gabon (119), l’Afrique du Sud (121!!), Haïti (146), l’Ouganda (154), etc. Il fait aussi mieux que des pays hindous et bouddhistes comme le Sri Lanka (99), la Mongolie (114) ou communistes, comme le Vietnam (105), le Cambodge (131), la Birmanie (132). Il est intéressant de constater que le Koweït est 33ème, le Qatar 35ème, les Emirats arabes unis 39ème, Bahrein 41ème…. De toute évidence, l’islam n’est à priori pas un frein au développement! En tous cas pas plus que le christianisme et le communisme!

Alors, certes, l’IDH n’est pas la mesure ultime, ni la panacée, mais c’est mieux qu’une simple évaluation à vue de nez comme celle de Mme Vallette qui nous dit le plus gratuitement du monde que l’Iran n’aurait pas réussi son développement! Ah oui, il faudrait lui rappeler que les femmes en Iran ont le droit de vote et d’éligibilité depuis 1963, soit 8 ans avant leurs consœurs en Suisse!

Un autre cas est celui de l’histoire rocambolesque du non-divorce du nouveau directeur de la mosquée de Genève, envoyé en 2007 par l’Arabie Saoudite pour remplacer Hafid Ouardiri, à qui il était surtout reproché une gestion un peu trop nonchalante des fonds alloués à l’institution (p. 88). Apparemment, Mme Vallette a pensé que son portrait de l’organisme et des gens y officiant n’était pas suffisamment sombre. Malheureusement, en voulant forcer le trait, elle s’empêtre à nouveau dans ses pinceaux (et oublie, une fois encore, de citer ses sources).

Peu après les licenciements surgit une ubuesque péripétie: le nouveau directeur a épousé une Genevoise (ou s’est fiancé: la différence est immense, car dans le deuxième cas, le couple – 71 ans et 54 ans – devait rester chaste et distant) qui a quitté le domicile après une semaine de vie commune. Elle organise une conférence de presse pour accuser son ex de l’avoir épousée pour obtenir un titre de séjour. Cet épisode fait la joie des gazettes et conduit le directeur à démissionner.

Petit problème: Le bonhomme ayant la nationalité française, il n’a aucunement besoin d’épouser une suissesse pour obtenir un permis de séjour. Cette histoire n’est donc qu’une péripétie dans ce dossier et elle a fait long feu! En effet, si l’on regarde un peu plus en détails, il apparaît que ce fait divers est plein d’incohérences, puisqu’il apparaît qu’aucun mariage civil n’ait été contracté, ce qui fait qu’il n’y a aucune union à annuler et que la femme se disant lésée a refusé de porter plainte contre l’imam! En d’autres termes, Mireille Vallette fait de nouveau simplement feu de tous bois! La réalité est que l’on ne sait pas exactement pourquoi il a démissionné, ni quelles étaient ses liens avec la femme qui s’est plainte de lui.

Deux pages plus loin, nouvelle perle (p. 90):

La prison n’est prévue pour aucun crime par le Coran ou Mahomet: elle n’existait pas dans la péninsule arabique au temps de la Révélation.

Nouvelle quinte de toux. Il n’existait pas de prison dans la péninsule arabique au temps du Prophète?? Pas même à Médine et à la Macque? Par ailleurs, des peines de prison sont bien prévues dans le droit pénal musulman, lequel, dérive bien d’une interprétation du Coran, comme nous le répète à l’envie Mme Vallette!

Outre ces grosses confusions, elle se révèle à peine plus sérieuse dans sa réfutation des arguments de Hani Ramadan concernant les relations entre époux et sa tentative de justifier l’obligation faite aux femmes de se soumettre à leur mari (p. 93):

Réponse: parce que lorsque l’époux manque de respect, il reste le maître. Et les études confirment ce que le bon sens enseigne: plus les rôles sont inégalitaires dans le couple, plus le risque de violences conjugales est grand. Plus explicitement: plus le pouvoir du mari sur son épouse s’affirme, et plus la probabilité que celle-ci se fasse maltraiter est forte. Les enquêtes ne montrent pas d’exception à ce constat dans les communautés musulmanes.

Et l’UNICEF nous apprend dans son rapport 2006 que plus les couples sont égalitaires et plus les enfants sont bien traités. Appli- quer l’égalité entre hommes et femmes, affirme cette organisation, pourrait même faire disparaître l’extrême pauvreté, développer l’édu- cation, combattre les grandes épidémies et participer à la défense de l’environnement. La raison ? Lorsque les femmes participent aux décisions (allocation des ressources par exemple), elles prennent davantage en compte l’intérêt des enfants et de la famille.

Pourquoi ne donne-t-elle aucune référence précise pour ces études sur la question? Certes, elles sont nombreuses, mais elles ne se valent pas toutes non plus, ni n’abordent cette problématique sous le même angle. Mentionner l’UNICEF ne constitue en rien une citation! De plus, comme ces phénomènes évoluent, parfois assez rapidement, il est évidemment essentiel de préciser la date de publication de ces enquêtes ainsi que les périodes et les lieux qu’elles couvrent! Là, on ne sait rien du tout. De nouveau, on est censé la croire sur parole. Mais, comme je l’ai déjà dit plus haut, celle-ci est depuis un bon bout de temps sujette à caution, vu le nombre d’erreurs qui émaillent cet ouvrage, alors que l’on aborde tout juste sa deuxième moitié! Le problème avec ce genre de manquement méthodologique, dont on commence à voir qu’elle est assez coutumière, se révèle particulièrement ici, parce que toute son argumentation contre Hani Ramadan et la position islamiste sur les droits des épouses s’en trouve évidemment fortement affaiblie.

Mais, plus embêtantes encore sont les très grosses erreurs dans son compte-rendu du Rapport sur l’extrémisme du 25 août 2004, rédigé par les services du Conseil fédéral (pp. 96-97). En effet, nageant de nouveau en plein argument d’autorité, elle charcute alors littéralement le rapport en question, ce qui lui permet d’en changer le sens et de faire dire aux auteurs ce qu’ils ne disent pas. Pour elle, ce rapport prouve ainsi que les islamistes établis en Suisse représentent un danger pour la sécurité intérieur du pays et reconnaîtrait la nature violente de certains de leurs mouvements basés dans notre pays (p. 96):

Un rapport du Département fédéral de police datant de 2004 développe la question des dangers de l’extrémisme. (1) À propos de l’extrémisme musulman, il cite une dizaine d’organisations radicales. «Actuellement, des enquêtes relatives à l’existence de liens directs ou indirects d’organisations islamistes avec Al-Qaida sont en cours. Par ailleurs, les activités déployées par des organisations comme En Nahdha, le FIS, le GIA et le Hamas indiquent que la Suisse joue un rôle de plus en plus important de centre de réseaux de relations internationales.» Le caractère violent des Frères musulmans est relevé, des Frères qui sont par ailleurs « très impliqués dans la diffusion des enseignements de l’islam auprès du peuple. (…) Ils exercent un contrôle sur un grand nombre de centres islamiques en Europe et aux États-Unis.»

Or, cette citation est tirée d’une section du rapport intitulée: L’islamisme, pas nécessairement une voie conduisant au terrorisme! Elle (en gras) provient du paragraphe suivant (p. 3043):

Dans leur ensemble, les activités des islamistes en Suisse s’en tiennent à la loi. Certaines mouvances islamistes actives en Suisse rejettent certes ouvertement toute intégration dans la société européenne, mais, pour l’heure, les groupes islamistes présents en Suisse n’ont pas développé d’activités terroristes au sens propre du mot, bien que certains de leurs membres utilisent notre pays comme lieu de transit ou de séjour. Plusieurs organisations humanitaires entretenant des liens avec des groupes tels que le Hamas sont présentes en Suisse et collectent des fonds auprès de leurs concitoyens et de la population. Actuellement, des enquêtes relatives à l’existence de liens directs ou indirects d’organisations islamistes avec Al-Qaïda sont en cours. Par ailleurs, les activités déployées par des organisations comme En Nahdha, le FIS, le GIA et le Hamas indiquent que la Suisse joue un rôle de plus en plus important de centre de réseaux de relations internationales.

En gros, même si l’idéologie promulguée par les associations islamistes en Suisse est un sujet de préoccupation, elles respectent la loi et ne donnent aucun signe de vouloir se mêler de terrorisme. Ce qui est quand même très différent. En effet, si on suit la logique de Mme Vallette, on pourrait alors fortement s’inquiéter du militantisme de l’UDC, surtout quand on constate les dérives régulières de ses membres, et pour lesquels la direction du parti montre beaucoup de mansuétude!

Continuant sur sa lancée, elle pense découvrir dans ce rapport une confirmation de sa thèse, à savoir l’existence d’un grand complot pour l’islamisation de l’Europe au travers d’une nébuleuse d’associations peu transparentes et difficiles à cerner. Du coup, pour elle, il ne fait aucun doute que les musulmans de Suisse sont sous influence et qu’une bonne partie d’entre eux doit être en train de se radicaliser en secret, puisque aucune voix « modérée » ne se manifeste publiquement (p. 97):

Quels sont les lieux musulmans qui dispensent l’enseignement réducteur et dangereux des intégristes? Hors ceux que nous avons mentionnés parce qu’ils se font entendre, bien malin celui qui peut le dire. Ces lieux culturels et cultuels constituent une nébuleuse qui n’a pas été étudiée en Suisse. Le rapport du Conseil fédéral sur l’extrémisme observe que « plusieurs études montrent que la radicalisation de certaines parties de la population musulmane se fait principalement par le biais de sermons religieux prononcés dans des lieux de rencontre islamiques».On ne peut que constater, dans l’espace public, l’absence de voix plus progressistes venant par exemple d’imams ou de leaders d’origine ex-yougoslave ou turque.

Malheureusement, il s’avère qu’elle nous propose ici à nouveau une citation tronquée (en gras), laissant commodément de côté les très grosses nuances du rapport sur cette question, ce qui lui permet de faire une transition directe entre les associations et leaders islamistes arabes susmentionnés et les populations d’ex-Yougoslavie et de Turquie qui constituent plus de 90% des musulmans établis en Suisse. Or, justement, la suite (en bleu) nous dit que ces populations dites « musulmanes traditionnelles », ne sont pas touchées par cette radicalisation et sont peu susceptibles de l’être!

Plusieurs études montrent que la radicalisation de certaines parties de la population musulmane se fait principalement par le biais de sermons religieux prononcés dans des lieux de rencontre islamiques. Le concept de l’Umma, communauté musulmane s’étendant au-delà des nations et des ethnies, reste toutefois étranger à la population musulmane traditionnelle. Les membres de cette communauté musulmane sont attachés à leurs pays d’origine respectifs et entretiennent d’étroites relations avec leur village ou leur famille. Les communautés originaires de Turquie ou d’ex-Yougoslavie en sont un exemple. En Suisse, les ressortissants d’Afrique noire ne manifestent pas non plus d’attachement à un islam radical. Dans l’ensemble, la croyance de ces derniers est plutôt rattachée aux structures traditionnelles de leur ethnie (p. 4734).

En gros, ce sont surtout les immigrés arabes et les suisses convertis qui préoccupent les services de sécurité suisses et ceux-ci constituent moins de 5% des musulmans établis en Suisse. Or, pourquoi des imams ou leaders d’origine ex-yougoslave ou turque, essentiellement tournés vers les ressortissants de leurs pays d’origine, devraient-ils se préoccuper des mosquées et centres islamiques tenues par la minuscule minorité arabe?

Le chapitre 6, sur L’Europe et les femmes face au défi, se résume à une accumulation de cas plus ou moins anecdotiques, pris en vrac, dont le seul critère de sélection semble être leur capacité à confirmer la thèse d’une islamisation rampante et de la radicalisation des populations musulmanes en Europe. Ces « analyses » de ces exemples se fondent, en tout et pour tout, sur quatre sources, toutes tirées de la presse généraliste. Cela signifie qu’elle ne donne même pas de références pour la plupart de ses assertions. Et ça commence dès la citation qu’elle met en exergue au début du chapitre:

« Quand un Norvégien n’autorise pas sa fille à épouser un immigré, on parle de racisme. Si un immigré refuse que sa fille épouse un Norvégien, on parle de culture. Pourquoi?» Un musulman bosniaque naturalisé norvégien.

Tout ce que l’on sait de l’auteur de cette sentence est qu’il s’agit d’un musulman bosniaque naturalisé norvégien. De qui s’agit-il? Mystère et boule de gomme. J’ai essayé de retrouver ces propos, notamment en anglais. Rien du tout. De plus, comme je n’ai aucune idée de ce que cette phrase donne en norvégien, je n’ai pas pu chercher plus loin. Et, en fin de compte, ce n’est pas à moi de le faire, mais à Mme Vallette.

Une liberté d’expression vraiment amenuisée?

Au chapitre 7, l’auteur continue sur sa lancée en essayant vainement de nous faire croire que la liberté d’expression s’amenuiserait au fur et à mesure que les intégristes se feraient plus bruyants. Ce doit donc être probablement pour cela que son livre a bénéficié d’une publicité exceptionnelle compte tenu de la qualité et de la pertinence de son contenu et qu’elle-même continue de répéter ses marottes en boucle comme des mantras sans aucun obstacle.

Concernant une polémique lancée par Fawzia al-Ashmawi, alors chargée d’enseignement à l’Université de Genève (jusqu’en 2006), qui, dans une lettre à la Tribune de Genève, en 1994, justifiait la condamnation à mort ordonnée dans une fatwa lancée contre Taslima Nasreen, elle nous annonce bizarrement qu’il n’existerait toujours pas de législation adéquate pour traiter ce genre de propos (p. 114)

L’Université genevoise clôt l’affaire le 8 septembre par un blâme, dont le doyen de la Faculté des lettres Charles Méla explicite le sens. Citant les propos tenus sur Taslima Nasreen et Salman Rushdie, il observe que cet écrit « ne peut avoir qu’un sens, même si telle n’était pas son intention, à savoir celui de contribuer à l’intolérance et au passage à l’acte d’un fanatique. Deux vies humaines sont directement en jeu, qu’il faut défendre et non pas accabler. La Faculté des lettres ne peut tolérer une telle atteinte à la personne d’autrui et elle a l’obligation morale de le faire savoir, avec l’esprit qu’une législation adéquate limitera à l’avenir l’impunité de ce type de propos.» Il souligne aussi avec lucidité que ce genre d’assertions alimente le racisme à l’égard du monde arabe. On dirait plus volontiers aujourd’hui qu’elle pousse à l’islamophobie. L’enseignante s’est excusée. La « législation adéquate » attend toujours son heure.

Apparemment, elle n’est pas encore au courant de l’acceptation, cette même année, de l’article 261bis du Code Pénal. Celui-ci sanctionne sévèrement toute incitation à la haine de l’autre, sans compter qu’il se trouve listé sous le titre 12 du CP (Crimes ou délits contre la paix publique), qui comprend notamment l’article 259, condamnant toute provocation publique au crime ou la violence.

Quelques pages plus bas, elle s’en prend aux dessinateurs des caricatures danoises, qui ont fait l’erreur, apparemment, de n’épingler que l’intégrisme islamique, au lieu de dénoncer la violence du prophète et de l’islam (p. 117):

L’islam et son Prophète ne sont absolument pas violents comme voudraient le faire croire des dessinateurs danois. La preuve par l’acte…

S’ils avaient caricaturé les musulmans et le prophète (et non pas l’idée que s’en font les fanatiques), probablement qu’ils n’auraient aujourd’hui aucun problème ou en tous cas beaucoup moins. De tels dessins et messages insultants circulent un peu partout sans que leurs auteurs ne risquent quoi que ce soit. Et pour cause. Ils servent la soupe aux intégristes. Ces derniers auraient donc tort de se priver d’un pareil soutien. Ainsi, rares sont les (néo)conservateurs et autres professionnels du dénigrement de l’islam et des musulmans qui ont été menacés d’une quelconque manière! Seul Geert Wilders, avec son film Fitna a encouru une fatwa lancée par Al-Qaeda. Mais, à ma connaissance, les Eric Zemmour, Elisabeth Lévy, Ivan Rioufol, Guy Milière, Bat Ye ‘Or, etc., qui passent une bonne partie de leur temps à nous répéter que l’islam est un système politique totalitaire cherchant à conquérir le monde et les musulmans des instruments plus ou moins conscients de ce projet, n’ont jamais été la cible du moindre appel au meurtre ou menace d’agression de la part de militants en Europe ou dans les pays musulmans. Comme par hasard, ce sont des gens comme les dessinateurs de Charlie Hebdo, les caricaturistes danois, Robert Redecker, Mohamed Sifaoui, Irshad Manji, Salman Rushdie, etc., qui se sont attaqués véritablement à l’islamisme et non aux musulmans, qui ont dû être mis sous protection policière, certains, pour plusieurs années.

Même les leaders musulmans qui dénoncent les extrémistes ne trouvent pas grâce à ses yeux, s’ils osent ré-contextualiser les actes terroristes et rappeler certaines responsabilités occidentales dans la constitution de la mouvance Al-Qaeda, par exemple (p. 120):

Fin 2001, Mowafac el-Rifai, imam du Centre islamique de Lausanne, tendance habache (dissidence musulmane, mais fondamentaliste elle aussi), poussait déjà l’origine du 11 septembre à des sommets: « Nous avons dénoncé les extrémistes. On sait que les Américains sont derrière Ben Laden. On sait que les Anglais sont derrière le wahhabisme, obédience de Ben Laden.» (5)

Or, strictement parlant, il n’a pas tout à fait tort. Dans les années 80, les Américains ont bien soutenu et financé les Mudjahidin afghans, aux côtés desquels se battaient Bin Laden et des alliés arabes! Cela ne signifie pas que les USA ont créé Al-Qaeda ou le personnage de Bin Laden, mais ils ont participé indirectement à leur émergence. De plus, les Américains et les Anglais protègent bien l’Arabie Saoudite, et donc, accessoirement, le Wahhabisme. Tout cela pour garantir les approvisionnements en pétrole de nos pays! Cela n’excuse évidemment en rien les actes des terroristes de 2001, mais cela explique en partie comment Al-Qaeda est parvenu à atteindre une telle position dans la constellation des mouvements islamistes internationaux!

Mais, de manière générale, selon elle, [d]ans tout l’Occident, la liberté d’expression se réduit sans cesse à propos de l’islam, alors que les musulmans intégristes bénéficient de toutes les plates-formes médiatiques possibles pour développer leurs thèses perverses (p. 123). Ou comment confondre tentatives et résultats. Certes, les voix de quelques personnalités comme les frères Ramadan, Ouardiri, Nadia Karmous, etc., se font régulièrement entendre pour dénoncer une liberté d’expression supposément dévoyée pour insulter l’islam et les musulmans. Cela ne signifie pas que ces protestations soient vraiment entendues ou aient un quelconque impact sur les gens et encore moins, sur les lois. La question des limites de la liberté d’expression sont effectivement débattues, mais le sujet précède largement la polémique autour des caricatures incriminées. En fait, elle a été réactivée justement au début des années 90, quand il a fallu décider d’introduire la fameuse norme pénale antiraciste dans le CP suisse et, à l’époque, les discours de haine visés n’étaient pas ceux caractérisés aujourd’hui d’islamophobes, mais bien les discours antisémites et racistes. De plus, il existerait une forme de deux poids deux mesures dans la manière dont la classe politique et les intellectuels traiteraient les propos réactionnaires suivant qu’ils viennent d’islamistes ou de chrétiens conservateurs (p. 123):

Ils peuvent même professer des rejets sectaires sans susciter la moindre réaction. Mais lorsqu’un Italien, député chrétien et futur membre de la Commission européenne déclare: « L’homosexualité est un péché», il provoque des réactions scandalisées dans l’ensemble des milieux politiques européens, de la droite modérée à l’extrême gauche, qui protestent avec véhémence contre cette intolérance.

Or, c’est aussi faux. Il existe généralement de nombreuses voix pour dénoncer les ignominies énoncées par des intellectuels musulmans en vue, et pas seulement des gens comme Mme Vallette. Ce n’est pas pour rien que les propos de Hani Ramadan sur la lapidation ont fait tellement scandale! Par contre, on n’entend pas souvent des « chrétiens modérés » dénoncer les dérapages verbaux des représentants politiques ou civiques des tendances fondamentalistes, ni même personne leur intimer de s’en distancer clairement et publiquement! Et on n’entend naturellement jamais Mme Vallette quand des conservateurs disent des horreurs sur les femmes ou les homosexuels. A croire que son féminisme est conditionné par l’implication de l’islam!

De fait, tout en demandant que les voix musulmanes les plus extrémistes soient réduites au silence, elle s’offusque quand des acteurs politiques exigent la même chose pour des discours qu’ils jugent haineux et stigmatisant (p. 123):

En 2004, c’est le parti des Verts suisse qui a tenté de verrouiller un peu plus la liberté d’expression. Il a déposé une plainte pénale pour racisme contre un éditorialiste. Celui-ci avait affirmé en substance que c’est dans les textes de l’islam qu’il faut chercher l’origine de l’islamisme et donc de la violence. Les Verts semblent ainsi très favorables à un délit de diffamation de la religion islamique. Mais cette bataille-là n’est pas encore gagnée: la plainte a été classée.

Outre qu’elle ne cite aucune source et reste incroyablement vague (elle ne donne même pas le nom de l’éditorialiste ainsi martyrisé!), elle nous donne une version très personnelle de l’affaire. En effet, l’éditorialiste en question est Frank A. Meyer et le journal dans lequel est paru son article incriminé par les Verts, le SonntagsBlick. Ces derniers n’ont rien fait d’autre que d’activer la « législation adéquate » que Mme Vallette jugeait manquante quelques pages plus haut, soit l’article 261bis du Code Pénal, condamnant celui qui, publiquement, aura propagé une idéologie visant à rabaisser ou à dénigrer de façon systématique les membres d’une race, d’une ethnie ou d’une religion. Si on peut questionner la légitimité de condamner l’affirmation faisant de l’islam l’origine de la violence islamiste, on est loin de la tentative d’imposer un délit de diffamation de la religion islamique, comme elle le prétend. Elle exagère de nouveau vastement et la manière dont elle sort cette actualité de son contexte dessert complètement son propos, puisqu’elle la transforme en simple anecdote montée en épingle. En effet, la problématique posée par l’adoption de cet article 261bis du CP est loin de se réduire à la légitimité de condamner certains propos tenus publiquement sur l’islam et les musulmans. Et le fait que la plainte ait été classée n’a rien à voir avec une quelconque bataille pour le droit de « diffamer » l’islam. En réalité, très peu de plaintes soumises aux juges en référence à cette loi ont donné lieu à des condamnations en Suisse.

Et si cela ne vous convainc pas de l’emprise croissante des intégristes musulmans sur la sphère publique, elle va alors chercher ses exemples un peu plus loin….enfin, beaucoup plus loin. Aux USA pour être exacte (p. 123):

L’autocensure tourne à plein régime aujourd’hui. Même aux États-Unis où, en 2008, l’éditeur Random House renonce à publier le roman de Sherry Jones Le joyau de Médine. Il est consacré à Aïcha, épousée à 7 ans par Mahomet et qui deviendra sa favorite. L’éditeur craint les réactions des musulmans.

Or, de nouveau, elle compare des poires et des bananes, oubliant au passage le contexte nord-américain, dans lequel la religion constitue effectivement une sorte de terrain protégé. En effet, le pays ayant été bâti par des populations ayant fui les persécutions religieuses en Europe, la sensibilité vis-à-vis de la critique religieuse ou des croyants y est particulièrement particulièrement forte. Les USA ne sont pas à proprement dits un pays laïc. Si la constitution fédérale garantit que les institutions gouvernementales ne peuvent interférer dans les affaires religieuses et que l’Etat ne peut créer ou instituer de religions (ce qui empêche aussi la déclaration d’une religion d’Etat), elle n’empêche en rien les interférences religieuses dans le fonctionnement des institutions publiques et dans la définition de la morale commune, soit du « vivre ensemble ». Ainsi, dans certains états, vous ne pouvez toujours pas obtenir un poste dans la fonction publique si vous êtes athées. Le religieux est donc considéré comme un sujet ultra-sensible, bien plus d’ailleurs que les questions de racisme ou d’antisémitisme, devant être traité avec énormément de doigté et de tact.

De plus, elle réduit une affaire relativement complexe à un simple acte de lâcheté de la part de l’éditeur, alors qu’il s’agit avant tout d’un choix commercial pour éviter d’écorner son image public. En effet, les lobbies religieux aux USA sont bien plus puissants que chez nous, surtout quand leurs revendications de respect pour leur sensibilité sont relayées par des universitaires, comme c’est le cas ici. Même une très grande maison d’édition comme Random House ne peut se permettre de les ignorer complètement. En passant, elle oublie commodément de préciser que plusieurs personnalités musulmanes se sont prononcées contre cette décision, dont notamment Irshad Manji et Asra Quratulain Nomani.

L’islam à l’assaut des droits de l’homme et de l’ONU?

Dans le chapitre 8, Mireille Vallette nous rabâche la vieille thèse huttingtonienne du choc des civilisations entre l’Occident judéo-chrétien et le monde arabo-musulman, avec l’ONU comme arène d’affrontement. Ce faisant, elle ignore largement le phénomène de convergence entre de tendances réactionnaires, encouragées à la fois par des mouvements actifs dans les travées de l’organisation supranationale et des pays membres, issus non seulement du « camps » arabo-musulman, mais aussi du côté judéo-chrétien, comme l’a très bien montré Caroline Fourest dans son ouvrage « Tirs croisés ».

Ainsi, après avoir lamenté la manière dont le Conseil des droits de l’homme serait devenu un instrument entre les mains des pays de l’OCI pour villipender Israël, elle s’en prend en longueur à Doudou Diène, rapporteur spécial pour le Conseil des droits de l’hommes. Sur une dizaine de page, elle s’échine à nous le dépeindre en sous-marin des islamistes, dont le principal rôle serait de faire avancer leur agenda, notamment l’interdiction du blasphème et la promotion de législations restreignant la liberté d’expression en Europe. Et s’il est vrai que dans le rapport qu’elle évoque, Diène critique effectivement une laïcité, requalifiée en laïcisme, il le fera non seulement au nom de la sensibilité musulmane, mais aussi chrétienne. Le concept de « christianophobie » revient à plusieurs reprises. Il fait aussi référence à un autre rapport, présenté 3 ans plus tôt, dans lequel il pointe spécifiquement du doigt la pression d’une certaine forme de laïcité, spécialement en Europe (p. 19). Alors, est-ce simplement un cache-sexe pour ne pas donner l’impression de ne travailler que pour l’islam ou bien reflète-t-il là une sensibilité assez largement partagée en dehors des pays ouest-européen, à savoir que la liberté d’expression s’arrête là où commence l’attachement au sacré? Vue la teneur des dénonciations visant les pays musulmans accusés aussi de christianophobie, je pencherais plutôt pour la deuxième option. Car là est une réalité que Mme Vallette semble ne pas voir: la laïcité, notamment à la française, est un acquis non seulement récent, mais aussi géographiquement très limité. La plupart des pays du monde, Israël compris, ne sont pas laïcs et tendent à sanctuariser la question religieuse, montrant une tolérance souvent très réduite à la critique des croyances et au blasphème. Même la constitution suisse comprend un article anti-blasphème dans son code pénal!

La réalité est donc que le conflit qui travaille les instances onusiennes ne suit pas une ligne de fracture entre Occident judéo-chrétien et Orient arabo-musulman, mais entre laïcs et adeptes d’une sanctuarisation de la religion, voire des théocrates, comme l’observe Caroline Fourest. Mais, reconnaître cela ferait s’effondrer comme un château de cartes toute la construction théorique de Mme Vallette. Une construction fondée en grande partie sur du vent, comme le montre l’exemple de sa manière très personnelle de rapporter la fondation de l’Alliance des civilisations (déjà traitée dans ma recension).

La Suisse, au cœur de la reconquista?

Les minarets de la discorde

Dans les deux derniers chapitres, l’auteur nous dépeint un peuple suisse se battant, presque seul, contre l’islam politique conquérant, abandonné par les élites politiques et intellectuelles, vendues à des intégristes qui les ont transformées en espèce d’idiotes utiles. C’est ainsi que dans le contexte de la campagne au sujet de l’initiative visant à interdire la construction de nouveaux minarets en Suisse, elle accuse les diplomates et certains conseillers fédéraux de se coucher lâchement devant l’indignation de certains pays de l’OCI (p. 136):

À propos de cette éventuelle interdiction, des pays dont les régimes combattent, harcèlent et discriminent gravement leurs minorités religieuses, asservissent et souvent mutilent leurs femmes, nous somment de nous expliquer. C’est le cas par exemple de l’Organisation de la conférence islamique (OCI). La plupart de nos édiles se plient avec complaisance à l’exercice et vont jusqu’à devancer les critiques: ils dispensent moult explications à leurs interlocuteurs arabes et musulmans sur le système politique suisse… dont ceux-ci pourront ainsi renforcer leur détestation.

Eh oui! Si les interlocuteurs arabes et musulmans détestent encore plus le système politique suisse, c’est parce que nos représentants ont tenté de le leur expliquer et cela, dans le but de prévenir un dégât d’image tout à fait prévisible! De toutes évidences, les voies de Mireille Vallette sont impénétrables!

Ah oui, soi-dit en passant, cette histoire a eu un retentissement suffisant pour attirer l’attention de Jon Stewart, un des meilleurs comédiens satiriques américains du moment, qui en a fait un « segment » de son Daily Show dès la semaine suivant de la votation. De plus, la question de ce vote a réémergé près de 4 ans plus tard, dans une conversation que le satiriste a eu avec son alter ego égyptien, Bassem Youssef, au cours d’une émission télévisée reprenant le concept du Daily Show en version égyptienne (13:15). Autant dire que cette petite plaisanterie anecdotique a laissé quelques traces qui ne sont pas prêtes de s’effacer!

On retrouve, tout au long de ce chapitre, la même étrange logique entortillée, combinée à ses habituels travers, entre citations mal ou non-sourcées et extraits tronqués. Ainsi, elle présente les propos de Hisham Maizar, relatés par Le Temps du 22 juillet 2006, comme l’expression d’une islamisation rampante de la Suisse (p. 138):

Hisham Maizar, président de la Fédération d’organisations islamiques en Suisse (FOIS), est au diapason: « Maintenant, leur nombre (de musulmans) a augmenté, la deuxième, voire la troisième génération est installée, elle est devenue plus courageuse. (…) D’autres demandes vont certainement suivre.» L’islam conquérant ne saurait s’arrêter là.

Or, il s’agit d’une citation littéralement charcutée, ce qui abouti à une autre signification. Voici donc la citation complète:

Pour Hisham Maizar, siégeant comme président de la Fédération d’organisations islamiques en Suisse (FOIS), ce n’est pas un hasard si deux communautés projettent de construire un minaret. «La première génération des émigrants musulmans maîtrisait à peine la langue du pays. Leurs organisations se contentaient d’exprimer des besoins très modestes. Maintenant, leur nombre a augmenté, la deuxième, voire la troisième génération est installée, elle est devenue plus courageuse. Ils parlent l’allemand, connaissent mieux le cadre législatif. Ce ne sont d’ailleurs pas des demandes qui sortent du néant: il y a tout une évolution invisible jusque-là qui a eu lieu. D’autres demandes vont certainement suivre.»

Hisham Maizar se veut rassurant: «Le minaret n’est pas le signe d’une radicalisation. C’est tout au plus le signe d’un attachement à la tradition. Les extrémistes ont d’autres besoins. Et chaque centre islamique ne va pas se doter d’un minaret. Pour les fidèles, ce symbole exprime un besoin de visibilité. C’est d’autant plus important que la plupart des lieux de culte sont des bâtiments en fait indignes de cette fonction, garage, ancienne fabrique, entrepôt en pleine zone industrielle. C’est un paradoxe: les touristes suisses vont admirer au sud de l’Espagne les merveilles architecturales laissées par les musulmans. Le mieux serait en fait de pouvoir édifier en Suisse une mosquée digne de ce nom, un bâtiment d’une grande valeur artistique… Mais ce n’est pas réaliste.»

En d’autres termes, on est bien loin de l’islam conquérant dont parle Mme Vallette. Ou plus exactement, ce n’est pas ce genre de citations qui permet de démontrer qu’il y aurait une islamisation rampante de la Suisse. Pour accomplir un tel objectif, il faudrait qu’elle dépasse le stade des interprétations tirées par les cheveux d’interview dans la presse généraliste pour mener de véritables enquêtes sur ces mouvements et décrypter non seulement leurs propos aux médias, mais aussi les documents qui circulent entre eux. Bref, un effort d’analyse similaire à ce que fait Caroline Fourest qui ne se contente certainement pas de citations tronquées venant d’entretiens avec des journalistes!

Les études sur la majorité silencieuse? Trop politiquement correctes pour Mme Vallette!

Reste une dernière grande question: Que pense ou fait la « majorité silencieuse » des musulmans en Suisse? D’après Mireille Vallette, on ne le sait pas et on n’est pas prête de le savoir, même si celle-ci constituerait, selon elle, la marotte du GRIS: Le Groupe de Recherche sur l’islam en Suisse (p. 143):

La majorité silencieuse musulmane est le sujet d’observation favori du GRIS. Répond-il alors à la question de savoir si l’influence de la minorité intolérante est grande, en diminution ou en augmentation? Pas le moins du monde. Ses préoccupations sont ailleurs.

Où sont-elles (p. 143)?

Les membres du GRIS ont des convictions bien ancrées: ils répètent à l’envi que les musulmans de Suisse forment une mosaïque très diversifiée et qu’aucune généralisation sur leurs convictions et pratiques n’est possible. Pourtant, les mêmes rappellent, lorsque l’argument les sert, que près de 90 % de ces musulmans sont « Européens » – si proches de notre culture –, car venant de deux origines seulement: l’ex-Yougoslavie et la Turquie (déjà incluse en Europe par les chercheurs).

Une conviction? Vraiment? Il me semble au contraire que la composition démographique des musulmans de Suisse ne fait plus particulièrement débat parmi les spécialistes, exceptée Mireille Vallette. Par ailleurs, elle a l’air de nous dire qu’il ne saurait y avoir une diversité de pratiques religieuses de la part d’Européens….Est-ce à dire qu’il ne devrait exister qu’un seul islam en Europe? Alors qu’il existe pas moins de trois grandes obédiences chrétiennes sur le vieux continent, et cela, sans tenir compte des subdivisions en leur sein? Sans compter que je doute fort que les membres du GRIS aient rangé la Turquie dans l’Europe et qu’ils aient prétendu que les Turcs et les ressortissants balkaniques forment ensemble 90% des musulmans du pays. Tout simplement parce que ce dernier nombre représente en réalité la portion des migrants d’origines ex-yougoslaves et albanaise au sein des populations musulmanes en Suisse. Les Turcs n’en constituent que 6% et les arabophones entre 3-4%.

Un peu plus loin, elle nous parle d’un article du Courrier annonçant la sortie d’une étude sur les musulmans de Suisses par le GRIS en octobre 2005. Va-t-elle la citer et nous parler de son contenu? Que nenni! Elle se contente de l’entretien avec Mallory Schneuwly Purdie pour critiquer sa méthode et son approche! Pourquoi critiquer l’ouvrage-même quand on peut se contenter d’analyser ce qu’en dit un article de presse? Un peu comme si j’avais décidé de fonder ma critique du livre de Mme Vallette sur la seule base des interviews qu’elle a données à la presse lors de sa sortie et de quelques coups d’œil à son blog! Son analyse, donc, basée sur quelques très courtes citations de l’article en question, nous dit que [tenter] de casser les clichés par le biais d’une étude qualitative, c’est en fait essayer de confirmer (des a prioris ou des convictions de départ) (p. 144). Si le risque existe évidemment, il n’y a pas de raisons de le postuler d’office, surtout que vouloir démystifier des préjugés ne signifie pas forcément vouloir en confirmer d’autres.

Par ailleurs, si elle avait vraiment pris la peine de se pencher sérieusement sur cette étude (en libre-service), elle n’aurait pas fait le contresens consistant à opposer l’impossibilité de tirer des conclusions statistiques et la possibilité de généraliser les résultats. En effet, l’étude se veut exploratoire et vise à donner une image « générique » des caractéristiques identitaires des musulmans en Suisse, mais comme elle ne se base pas sur une méthode quantitative, elle ne peut pas évaluer la portée statistique de chacune de ces caractéristiques. Les auteurs de l’étude étaient donc en mesure de brosser quelques profils types des musulmans de Suisse, pas de dire quelle est leur représentativité statistique au sein de ces populations.

Si elle avait lu correctement l’étude, elle n’aurait pas confondu les facteurs religieux et sociodémographiques dans son interprétation des résultats présentés par les chercheurs concernant la question du voile et le mariage endogame (p. 144):

Excision et mariage des fillettes soulèvent une condamnation unanime de l’échantillon. Mais pas le voile ou l’interdiction du mariage entre musulmanes et non-musulmans. Ce qui amène l’ombre du tableau: cette majorité a elle aussi une conception « très réductrice » du rôle de la femme. (4)

En effet, le choix des interviewés s’est fait sur la base d’un échantillonnage à partir de relevés socio-démographiques! Or, le rapport précise que le rôle réducteur attribué à la femme provient moins de l’appartenance religieuse que du fait que la plupart des migrants musulmans viennent de pays conservateurs sur ces points (p. 37). Si on devait faire le même genre d’études sur des populations chrétiennes venant d’Afrique ou, par exemple, les populations tamoules, on trouverait probablement des attitudes toute aussi sexistes et une conception également « très réductrice » du rôle de la femme.

Au passage, on remarque que les propos de Mme Vallette concernant le refus d’étudier l’influence des leaders musulmans et islamistes sur l’ensemble des musulmans en Suisse, s’avère faux. En effet, c’est bien l’un des objectifs de cette étude.

Alors, certes, elle jette aussi un vague coup d’œil sur un article académique de Mallory Schneuwly-Purdie et Stéphane Lathion, Panorama de l’islam en Suisse, daté de 2003, mais c’est pour le balayer d’un revers méprisant de la main, sans en citer le moindre passage, ce qui fait qu’on ne sait pas exactement quels éléments de cette étude nous vaut le commentaire lapidaire suivant (p. 145):

Dans cet article, Mallory Schneuwly-Purdie répète les antiennes du groupe: musulmans suisses très divers, européens, jeunes (elle confirme que les naissances sont très nombreuses, mais ne voit nullement le lien avec le statut de procréatrices attribué aux femmes). Comme les intégristes, elle affirme à propos des musulmans: « Les Occidentaux les voient comme des chevaux de Troie. On croit découvrir un complot islamique contre le monde.»

Comme on le voit, on nage en plein procès d’intention, doublés de petites piques bien placées, mais complètement gratuites. Elle en profite naturellement pour glisser de nouvelles affirmations complètement infondées, que ce soit sur les femmes musulmanes, qui feraient forcément plus d’enfants que les femmes non-musulmanes, ou encore, sur une espèce de connivence intellectuelle entre Mallory Schneuwly-Purdie et les intégristes musulmans. Et le reste de sa pseudo-analyse de cet article est du même tonneau. En effet, la majorité des musulmans en Suisse viennent des Balkans, notamment du Kosovo. Or, comme le montre cette étude (p. 31), si l’indice de fécondité de ces populations (2,6 enfants par femmes) est certes plus élevé qu’en Suisse (1,5 enfants par femme), il n’est pas non plus pléthorique! Chez les Turcs, qui fournissent l’autre gros contingent de musulmans en Suisse, ce nombre est de 2,09 enfants par femme, soit à peine plus élevé que la moyenne suisse! Ensuite, contrairement à ce que dit Mme Vallette, ce ne sont pas seulement les intégristes et le GRIS qui constatent que nombre d’Occidentaux considèrent leurs concitoyens musulmans comme des sous-marins de l’islamisme. Il se trouve que des gens bien plus spécialisés qu’elle sur ces questions, comme Hasni Abidi ou Caroline Fourest font la même remarque.

La suite est du même tonneau (p. 145):

Et pourquoi sommes-nous si hostiles? Parce que notre société va mal et que ceux qui vont bien font peur: « Il y a une crise de l’éducation, de l’école, des parents, des familles, de notre identité aussi. Des gens qui (…) fixent un cadre à leur vie, ça fait peur. (…) On a eu des libertés acquises grâce à l’émancipation du religieux et on se rend compte que toutes ces libertés, ça fait perdre un peu de sens à notre société.» Quel bel exemple de retrouvailles du sens que ces musulmans qui attachent solidement leurs filles et leurs femmes et contrôlent avec une vigilance extrême leurs comportements !

Oh! Le joli procès d’intention complètement gratuit! Je doute fort que Mme Purdie ait conclu une chose pareille! C’est complètement absurde! Elle n’a probablement que souligné un fait assez connu d’ailleurs: Les gens en provenance de pays en développement sont généralement bien plus religieux que les Européens et semblent donc, à certains égards, avoir une meilleure idée du but de leur vie. Et ça vaut aussi pour les musulmans.

Et un peu plus bas (p. 145):

Pour les Suisses non-adeptes de Mahomet, « un musulman pratiquant est un terroriste potentiel ». Terroriste peut-être pas, mais menacé par l’intégrisme, toutes les recherches (hors celles du GRIS qui se garde bien de chercher quoi que ce soit qui s’éloigne de ses convictions) le montrent.

Toutes les recherches? Vraiment? Ce n’est pas ce que j’ai lu dans les recherches publiées au niveau européen ces dernières années. Mais, invoquer ainsi une unanimité des recherches permet de ne pas les citer…..

Pas plus qu’elle ne cite de recherche démontrant l’expansion de la burka en Europe qui aurait échappé aux chercheurs du GRIS (p. 146):

Mallory Schneuwly-Purdie est-elle choquée de voir apparaître des burkas à Paris? Pas de quoi s’inquiéter, répond-elle, il ne s’agit que de jeunes élèves qui provoquent pour se sentir exister. L’expansion de la burka dans toute l’Europe lui a échappé.

Mais, cela ne l’empêche pas d’exiger de Mallory Schneuwly-Purdie des comptes sur ses propos et d’une manière assez gonflée (p. 146):

L’opposition aux minarets en Suisse ? Incompréhensible! « On reproche aux musulmans de ne pas être assez présents (où a-t-elle vu ce reproche?) et quand ils se montrent, on leur demande de se cacher. (…) Si un musulman veut être enterré ici selon le rite musulman, c’est parce qu’il veut vivre et mourir ici. Si la femme veut porter le voile ici, c’est qu’elle veut rester musulmane tout en voulant s’intégrer. Et nous, on prend cela comme un refus d’intégration (…).»

Où a-t-elle vu ce reproche? Mais, dans les propos de gens comme Mme Vallette qui n’arrêtent pas de réclamer que les musulmans se constituent en une communauté politisée qui se fasse entendre. Mais, de toute évidence, uniquement pour dénoncer l’intégrisme islamiste.

Tout cela démontrerait donc bien que le GRIS refuse obstinément de reconnaître le côté obscur de l’islam (p. 146):

Afin que ces évidences se répandent, il est nécessaire d’informer, mais en évitant les vérités qui dérangent: « (…) Dire qu’à cause de l’islam on lapide, on torture, c’est dangereux. (…) On ne dit pas qu’un génocidaire rwandais a tué parce qu’il est catholique.»

 Sauf que….ce n’est pas ce que dit Mallory Schneuwly-Purdie. De nouveau, la tendance de Mme Vallette à charcuter les citations (et à mal les référencer) se manifeste de nouveau en beauté ici. En effet, voici ce que dit la jeune chercheuse :

Il faut informer et arrêter de confondre Islam et musulman. Ce n’est pas la même chose. De dire qu’on sait ce qu’est l’Islam et que c’est une religion monolithique est faux. Dire qu’à cause de l’Islam on lapide, on torture, c’est dangereux. L’Islam est divers. On ne dit pas qu’un génocidaire rwandais a tué parce qu’il est catholique. Mais si un musulman faute, c’est ce qu’on lui dit. Il faut former nos politiques, de gauche comme de droite.

Ce qui donne évidemment une autre signification à la phrase suivante. Et si son analogie avec les génocidaires rwandais n’est pas la plus heureuse (elle aurait pu trouver pleins d’autres exemples bien plus parlant dans l’extrémisme chrétien de ces dernières années), on comprend qu’elle demande que l’on arrête de confondre les idéologies proférées au nom d’un groupe et ceux qui revendiquent leur appartenance à ce groupe. Ce que Mireille Vallette refuse évidemment obstinément de faire quand il s’agit des musulmans.

Heureusement, pour Mireille Vallette, pour contrer cet horrible politiquement correct académique, il reste, mais oui, mais oui, encore et toujours, la presse généraliste! C’est ainsi qu’elle a déniché un article de L’Hebdo, remontant à 2004, c’est-à-dire, une année avant la publication de l’étude du GRIS, qui lui semble bien plus sérieux puisqu’il confirme (ou semble confirmer) sa thèse de l’influence avérée des extrémistes sur les musulmans (p. 147):

Loin des propos tendancieux de nos universitaires, L’Hebdo a voulu savoir, par le biais d’un sondage, ce que pensent les musulmans de Suisse des convictions et comportements liés à l’islam intégriste. Les résultats ont paru en décembre 2004. (2) Les réponses réfutent quelques leitmotivs qu’on avait cru fondés et que répètent notamment les chercheurs du GRIS. L’une de ces fables veut que seuls 10 à 15 % des musulmans présents en Suisse sont pratiquants. Dans le sondage, ils sont plus de 60 % à se dire « très ou assez pratiquants». Ce taux n’est pas différent parmi les croyants balkaniques dont on nous assurait que leur dévotion frôlait le zéro.

Ah c’est sûr, comme ces résultats correspondant bien plus à ses attentes, elle ne va quand même pas gâcher son plaisir! Du coup, elle ne va certainement pas s’embêter à vérifier si les résultats du sondage de l’Hebdo et de l’étude du GRIS sont vraiment comparables ou pas. Pourquoi se soucier de pareilles peccadilles? Ainsi, elle ne nous dit pas comment la notion de « pratique religieuse » a été définie. Est-ce le respect des rituels religieux ou simplement une certaine fidélité à des traditions d’origine religieuse, comme la célébration de certaines fêtes? Parce qu’évidemment que si l’on amalgame les musulmans respectant tous les rites et ceux qui se contentent d’en célébrer certains, parce qu’ils constituent aussi des occasions de socialisation, on atteint tout de suite des nombres plus élevés! Mais, naturellement, Mme Vallette, toute à ses statistiques de comptoirs, ne précise absolument pas les modalités de collecte des données pour le sondage de l’Hebdo!

Ainsi, lancée à toute vapeur dans un sondage favorable à ses idées, elle continue à creuser (p. 147):

Autre révélation, ce sont les jeunes qui sont les plus nombreux à pratiquer: deux sur trois. Une recherche auprès des Français d’origine immigrée fait le même constat: ce sont les jeunes qui fréquentent le plus les lieux de culte. Et ce sont eux qui expriment les convictions les plus intolérantes et sexistes. (3) L’intégration avance au pas du crabe.

Mme Vallette démontre ici de manière spectaculaire l’adage qui veut que comparaison n’est pas raison. Les populations musulmanes de France sont complètement différentes de celles de Suisse, ne fût-ce que du fait de leur origine (essentiellement maghrébine, alors qu’en Suisse, elles viennent des Balkans et de Turquie pour la majorité). Ensuite, leur intégration se déroule complètement différemment du fait notamment du passé colonial de la France, qui était leur ancienne métropole! La raison de leur arrivé en France est aussi différente. Les Maghrébins sont à la France ce que les Italiens, les Espagnols et les Portugais ont été à la Suisse: des bras pour (re)construire le pays après la Seconde Guerre Mondiale! Comme le montre bien Caroline Fourest dans son ouvrage Le choc des préjugés, les problème d’intégration des migrants et descendants de migrants maghrébins sont loin d’être imputables uniquement à l’islam. Ensuite, elle décide, complètement gratuitement, qu’une forte religiosité marquerait un manque d’intégration. Or, l’étude française en question révèle que s’il y a effectivement une plus forte intensité religieuse chez les musulmans de France, celle-ci n’a pas d’impact sur leur relation à la laïcité. L’étude soulève aussi une culture de la réussite scolaire chez ces populations. Intégration qui avance au pas de crabe, dit-elle?

Elle semble d’ailleurs tellement en vouloir au GRIS qu’elle ne peut s’empêcher de relever que le sondage du SonntagsBlick, relaté par l’Hebdo, montre des musulmans plus tolérants sur le mariage avec un non-musulman que les résultats apparents du rapport universitaire (p. 147):

Certains résultats sont réconfortants. Les trois quarts des sondés ne trouvent pas dérangeant qu’une musulmane épouse un non-musulman (ce qui contredit un des résultats du GRIS), et plus des deux tiers acceptent qu’un musulman puisse changer de confession. Seuls 9 % condamnent la fréquentation du café pour les musulmanes sans la compagnie d’un homme, environ un sur cinq les piscines mixtes et les discothèques.

Je parle de résultats apparents, parce qu’en réalité, il n’y a pas de statistiques dans l’étude du GRIS concernant le nombre de personnes refusant le mariage mixte, notamment avec un homme non-musulman. De fait, soit elle n’a pas lu l’étude, soit elle extrapole tout simplement. En effet, les résultats du rapport disent simplement que moins la personne est religieuse ou fidèle à des traditions familiales, moins les mariages mixtes lui pose de problème.

Ses commentaires suivants sur ce sondage relève du même type de confusion. Ainsi, pour elle, que près de la moitié seraient heurtés par une interdiction du port du voile pour les élèves, 42 % pour une enseignante, 40 % pour une caissière et 36 % pour une fonctionnaire confirmerait l’acceptation croissante du foulard (p. 147). Elle montre, là, qu’elle semble incapable de distinguer entre une opinion sur le foulard et une opinion sur une législation visant à le bannir. Dans ce cas, cela signifie qu’une partie des répondants refusent de combattre cette pratique par l’interdiction et la pénalisation! Elle continue dans la même logique défectueuse lorsqu’elle annonce que [p]rès d’un tiers des sondés estiment que le respect de la charia et de la loi suisse sont aussi importants l’un que l’autre. Ce qui, pour elle, est un peu stupéfiant lorsqu’on sait à quel point les valeurs fondamentales des démocraties sont opposées aux préceptes de la charia (p. 147-148). Sauf bien sûr si l’on tient compte du fait que la charia est un concept très flou à la compréhension très variable, mais il y a peu de chances que Mme Vallette réfléchisse ainsi, puisqu’elle est refuse obstinément l’idée d’un islam pluriel.

Sa conclusion au sujet de ce sondage révèle tout l’étendue de son refus opiniâtre de tout élément qui pourrait lui causer la moindre dissonance cognitive. Ainsi, alors que l’Hebdo voit dans ces résultats une bonne raison d’être rassuré, à condition, selon elle, que la dynamique [aille] dans le sens de l’ouverture, elle estime que c’est l’inverse qui se produit, tant en Suisse qu’en Europe et dans le monde (p. 148). Sur quoi se base-t-elle pour affirmer cela? Très simple. Dans notre pays, un seul mouvement musulman s’affirme ouvertement partisan de notre système politique et de nos valeurs, le Forum suisse pour un islam progressiste, basé à Zurich. Il ne compte qu’une centaine de membres. CQFD! On retombe aussi sec sur sa thèse de départ: seule une infime minorité de musulmans est capable de remettre en cause les « Saintes Écritures » et donc de se conformer aux valeurs de notre société. Mais, quand l’Hebdo va dans son sens, elle fait alors sienne ses constats, par exemple, sur la réalité de l’islamophobie. Selon elle, le sondage confirmerait qu’il s’agit d’un phénomène totalement marginal et insignifiant…enfin, ce sont quand même 20% des musulmans interrogés qui estiment avoir été discriminés du fait de leur appartenance religieuse….Mais bon, 20%, c’est peanuts, n’est-ce pas! Inutile de trop s’attarder là-dessus!

Toute à la fin de ce chapitre, Mireille Vallette opère une transition assez inattendue et étrange. De la question de l’intégration des musulmans, elle passe soudainement à celle….des étrangers en général, quelle que soit leur religion (p. 150):

Les immigrés africains, kosovars, turcs, arabes viennent de sociétés beaucoup plus conservatrices que les nôtres, culturellement bien plus lointaines que les Italiens ou les Portugais qui les ont précédés. L’effort d’intégration culturelle est d’autant plus grand.

Africains? Donc, si je comprends bien, Mme Vallette inclut ici aussi les non-musulmans? Je comprends alors un peu mieux son silence tonitruant concernant la problématique des immigrants d’Afrique subsaharienne venant de pays non-musulmans…..s’ils sont chrétiens, ils viennent quand même de cultures trop éloignées de la nôtre! En gros, un bon réfugié chrétien, pour Mme Vallette, est un réfugié chrétien qui est aux prises avec des intégristes musulmans? Sinon, il n’a qu’à se débrouiller sans l’aide des Occidentaux? C’est ça?

On a alors droit à une espèce de sermon sur l’inefficacité des tentatives visant à cacher aux citoyens les réalités de la difficulté d’intégrer des populations venant de cultures très différentes de celle qui prévaut en Suisse (p. 151).

Ces constats rendent difficilement contestable l’obligation d’apprendre la langue du pays d’accueil. Non seulement par les immigrés, mais aussi et surtout par les immigrées. C’est sur elles que devraient se concentrer certaines mesures d’intégration, autant pour leur avenir que pour celui de leurs enfants. Doit-on cacher ces réalités afin d’éviter que l’UDC ne s’en empare pour des combats xénophobes ? La progression de la droite dure démontre que les nier y conduit quand même. Et les nier garantit presque à coup sûr qu’on n’en trouvera pas les remèdes.

Euh….oui….et alors? Que vient faire l’islam dans tout ça? L’Islam n’a toujours pas et de loin le monopole de l’archaïsme sociologique et culturel! Ce ne sont ainsi pas seulement les Albanais, ni même seulement les Albanais musulmans, qui ont ce genre de pratiques, mais toutes les populations de l’ex-Yougoslavie! Même chose pour le conservatisme des populations africaines ou moyen-orientales! Et je ne parle pas du conservatisme des populations d’Europe de l’Est et de Russie!

Alors, quel est le but de cette chute? Défendre l’UDC et les réactions primaires de ses électeurs? Et qui nie les problèmes d’intégrations? Est-ce les nier que de refuser les propositions irréalistes et simplistes de l’extrême-droite?

Une conclusion non-conclusive

Comme déjà remarqué dans ma recension, Mme Vallette ne conclut pas réellement son ouvrage. Sa conclusion se présente en fait plutôt comme une sorte d’extension de la longue liste d’anecdotes plus ou moins pertinentes et importantes qu’elle déroule tout au long de ce texte. Du coup, je me retrouve à continuer à faire de la vérification de ses allégations jusque pratiquement à la dernière ligne de son livre! Et il faut dire que celles-ci constituent une sorte de concentré de toutes les approximations et erreurs qui émaillent son propos!

Elle aborde ainsi la fin de la course (p. 153):

« Aucune culture n’a le droit de priver les femmes de leurs droits fondamentaux.» Cette phrase a-t-elle été prononcée par notre conseillère fédérale socialiste ? Non, par Karin Keller-Sutter, radicale. Car à gauche, personne ne semble se soucier du problème de l’intégrisme islamique. Ses porte-parole enseignent pourtant des valeurs contraires à celles de cette frange progressiste.

En quoi les postures réactionnaires de quelques portes-paroles auto-proclamés refléteraient-elles un manque d’intégration de la part de l’ensemble des musulmans en Suisse? On voit de nouveau ici un énième exemple du glissement constant qui s’opère dans ses propos entre une minorité d’intégristes et le reste des citoyens d’obédiences musulmanes. De toute évidence, elle est incapable de vraiment faire la distinction. Même si elle se défend de vouloir viser tous les musulmans, c’est pourtant bien ce qu’elle fait.

Et quelques lignes plus bas, à la même page:

Ils déguisent leur intolérance en doléances progressistes, voire multiculturalistes. Mais ils s’opposent au mélange dans la vie comme dans la mort. Pour eux, le métissage est une menace, le mariage avec un occidental ou un athée une calamité, la contamination par des non-musulmans un danger permanent. À propos, voyez-vous souvent des femmes en foulard au théâtre, au cinéma, aux conférences, aux expositions?

La réponse est: à peu près à chaque fois! Mais cela dit, qu’est-ce donc que cet espèce d’appel à témoin dans un essai supposé être rigoureux? Je sais que c’est un essai journalistique, mais enfin, un journaliste sérieux ne se contente pas de témoignages individuels et subjectifs!

Naturellement, elle ne peut s’empêcher de donner quelques ultimes coups de griffes à ceux qui n’adhèrent pas à ses thèses, leur lançant des accusations complètement ridicules (p. 154):

Mais pour une grande partie de nos forces progressistes, dans toute l’Europe, les victimes du rejet et de la discrimination, ce sont eux. Ces adeptes de l’équité sont prêts pour donner raison aux critiques intégristes à retirer tout signe judéo-chrétien de l’espace public. En décembre 2007, la ministre belge de la Justice, une socialiste, a fait retirer les décorations de Noël du Palais de justice de Bruxelles au motif qu’elles pourraient heurter la sensibilité des musulmans. Mais les prêcheurs et leurs disciples luttent eux pour que l’islam puisse s’exposer davantage dans l’espace public: foulards, cimetières, nourriture, mosquées, minarets, etc.

En effet, elle nous assène ici encore sa fameuse thèse du laïcisme à sens unique de la part d’une extrême-gauche anticolonialiste qui confondrait anti-cléricalisme et laïcité. Or, en réalité, c’est elle qui confond espace public et institutions étatiques, supposées rester neutres d’un point de vue religieux, en incluant les secondes dans le premier. Cela lui permet alors de présenter les demandes répétées par les défenseurs de la laïcité de retirer les crucifix des salles de classes dans les écoles publiques comme une manifestation d’une attitude biaisée et extrémiste. Il faut noter qu’ici aussi, le préfixe « judéo- » ne sert que d’alibi. A ma connaissance, il n’y a pas eu de plaintes vis-à-vis de symboles juifs dans l’enceinte de l’Etat ou des lieux publics, ni de gauche, ni de droite, ces dernières 2-3 décennies. Son principal soucis se limite donc à contrer les tentatives de faire prévaloir la laïcité à l’école publique. Vu le nombre de fois qu’elle répète ce mantra au cours de l’ouvrage, on peut donc considérer qu’elle n’a rien compris au combat pour la laïcité et qu’elle ne saisit d’ailleurs peut-être pas très bien non plus ce qu’est la laïcité.

Au passage, on comprend que pour elle, des musulmans intégrés sont des musulmans qui rasent les murs et ne laissent aucune trace pouvant évoquer leur passage. Ainsi, pour elle, demander à construire une mosquée ou à prévoir un carré musulman dans un cimetière (alors qu’il existe des carrés réservés aux tombes juives), constitue apparemment une sorte de provocation.

Enfin, elle nous remet une couche sur l’islam meurtrier qui suffirait à lui seul à expliquer l’abandon de toute rigueur intellectuelle par une partie de l’opinion publique (p. 154):

Les intégristes réussissent à faire passer leurs contempteurs pour des islamophobes. Pourtant, les dégâts humains de leur propre vision du monde sont visibles. Des filles musulmanes élevées dans notre environnement égalitaire souffrent du sort qu’ils leur réservent. Quel soutien rencontrent-elles de notre part? Ces chefs de file font aussi comme s’il était incompréhensible qu’une certaine méfiance naisse devant les milliers de personnes assassinées au nom de l’islam et du Coran, en Europe et ailleurs. Ce n’est pas l’islam, se contentent-ils d’affirmer en guise d’explication. Comment peuvent-ils imaginer effacer ainsi cette méfiance?

Des gens comme elle semblent incapables ou refusent de dépasser leurs préjugés complètement éculés et leurs idées reçues souvent fausses sur les multiples manières dont les musulmans peuvent pratiquer leur foi, mais ce serait de la faute des intégristes s’ils passent pour des islamophobes. Comment peut-elle imaginer effacer ainsi cette méfiance? Surtout quand elle enchaîne avec des âneries comme celles qui suivent (p. 154):

Ces intégristes sont encore une minorité, c’est sûr, mais les minorités bardées de certitudes sont plus efficaces que les majorités silencieuses. Surtout lorsque celles-ci sont manipulées avec constance et talent. Notre société, elle, enseigne dans ses écoles que les être humains sont égaux entre eux, qu’aucune religion n’est supérieure à une autre. Notre démocratie accueille des étrangers de tous horizons et en grand nombre (presque un habitant de Genève sur deux est étranger), célèbre la multiculturalité, aide d’innombrables associations à intégrer les personnes en difficulté, assure le gîte, le couvert et les soins à l’ensemble de sa population (une première dans l’histoire), a supprimé la peine de mort et les châtiments corporels, se bat contre les traitements inhumains et dégradants partout dans le monde et sans aucune discrimination. Protège les minorités. Cette face de lumière, les intégristes réussissent à la gommer, même à nos propres yeux.

Alors qu’un chapitre plus tôt, elle nous affirmait ne pas être en mesure de qualifier avec certitude l’attitude des majorités [musulmanes] silencieuses de Suisse, voilà qu’elle nous déclare qu’elles sont manipulées avec constance et talents! Or, tout au long de cet ouvrage, elle n’a jamais été capable d’apporter la moindre preuve convaincante et incontestable d’une telle manipulation de masse. Par ailleurs, si effectivement, la puissance de frappe n’est pas mécaniquement lié au nombre, elle ne dépend de loin pas uniquement de la constance et du talent. Il faut aussi que les manipulateurs aient un quelconque pouvoir, même symbolique. Pour l’instant, les quelques anecdotes qu’elle a pu rapporter dans les chapitres précédents montrent que les intégristes en Suisse ne sont suivis que par une infime minorité des musulmans!

Ensuite, concernant les avancées éthiques et culturelles de nos sociétés, j’ai personnellement l’impression que l’UDC, qu’elle semble bien soutenir, les sape bien plus que tous les intégristes islamistes d’Europe réunis. Ce ne sont pas eux qui ont demandé que nous introduisions une discrimination religieuse dans notre constitution, avec l’interdiction de la construction de nouveaux minarets. Il s’agit certes d’une discrimination minime, mais il se trouve que coup de ciseaux après coups de ciseaux, entailles après entailles, nos concitoyens sabotent eux-mêmes leurs propres acquis. A aucun moment, les islamistes ne leur ont demandé cela. Oui, ça leur fait un immense plaisir de voir que les non-musulmans paniquent ainsi et courent en tous sens sans vraiment trop réfléchir, plongeant tête la première dans ce piège. Mais, ils ne le tendent même pas. Ils en font que le suggérer et des partis d’extrême-droite en profitent pour creuser eux-même le chausse-trappe. Et pas seulement ces partis. Des intellectuels en roue libre comme ceux des mouvances (néo)conservatrices, dont fait partie Mme Vallette, y contribuent aussi largement.

De fait, elle dédouane un peu trop facilement les électeurs de leurs responsabilités lorsqu’elle affirment que les islamistes ont contribué à faire renaître et prospérer dans toute l’Europe une extrême droite de plus en plus virulente, contraire à cet humanisme (p. 154). Aller se jeter dans les bras de l’extrême-droite identitaire pour se sauver des intégristes revient à peu près au même que d’essayer de fuir un lion affamé en se réfugiant dans les pattes d’un grizzli enragé! Alors, certes, l’extrême-droite leur fournira longtemps encore des occasions de dénoncer l’« islamophobie» de l’Occident (p. 154), mais c’est bien parce que des gens comme Mme Vallette encourage les citoyens à voter pour des partis identitaires.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

2 commentaires

  1. Ping :Le mariage précoce n'est pas une exclusivité de l'islam

  2. Ping :Au fil de mes lectures #5 | Islamophobie ou légitime défiance? Plongée dans une pensée littéralement incorrecte - Bloggo ergo cogito et sum

Laisser un commentaire (les commentaires sont modérés) | Leave a comment (comments are moderated)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.