Au fil de mes lectures #5 | Islamophobie ou légitime défiance? Plongée dans une pensée littéralement incorrecte

bouquinJ’ai découvert l’existence de Mireille Vallette, lors de la sortie de son livre Islamophobie ou légitime défiance? Egalité des sexes et démocratie: La Suisse face à l’intégrisme islamique, dans une tribune au Temps du 26 octobre 2009, intitulée: L’intégrisme musulman est une menace grave pour la démocratie. A l’époque, nous étions en plein débat sur l’initiative UDC visant à introduire dans la constitution suisse l’interdiction de construire des minarets, que le peuple allait accepter à 57% des voix et 19,5 cantons (double majorité) un mois plus tard. Si le texte de sa tribune commence de manière assez logique et factuelle, il dévie à mi-chemin pour devenir beaucoup plus ambigu, laissant entendre que les musulmans, à part quelques progressistes, se laisseraient manipuler par des portes-voix issus d’un mouvement obscurantiste, qui tenteraient de noyauter nos sociétés démocratiques en s’introduisant partout grâce à des revendications contraires à nos valeurs. Sur quelle base fait-elle ce constat? Elle ne le dit pas dans cette tribune. Mais, sur le moment, j’ai pensé qu’elle n’avait peut-être pas eu l’espace nécessaire pour le faire et que pour le savoir, il suffisait de se plonger dans son livre, mentionné au bas de l’article et qui était sorti quelques mois auparavant.

Cependant, je n’en avais alors pas le temps, étant presque complètement accaparée par ma thèse. J’ai donc réservé mon jugement et l’ai suivie de loin en loin dans la presse et sur le Web, notamment sur les autres sites où elle intervient régulièrement, dont: Riposte Laïque, un site identitaire qui n’a de laïc que l’adjectif, Europe-Israël et Terre d’Israël, des blogs d’opinion conservateurs, tout comme les Observateurs.ch, ainsi que sur ses propres blogs, Contre-Chant, Contre-Chant sur la TdG et Boulevard de l’islamisme aussi sur la plateforme de la TdG. J’ai également découvert qu’elle avait publié en 2012 un deuxième ouvrage, cette fois-ci aux éditions Xénia, intitulé Le boulevard de l’islamisme.

Et j’ai alors assez rapidement compris que son seul constat pour valider son raisonnement sur la manipulation des masses musulmanes par des intégristes se résumait à ce qu’elle considérait comme le manque de manifestations publiques des premières contre les seconds. Elle en déduit donc au pire une adhésion tacite des musulmans à cet islam obscurantiste, au mieux, une complicité passive et silencieuse. Cette conclusion ressort particulièrement clairement dans un entretien qu’elle a donné au 24H du 10.12.2012 (au moment de la sortie de son second livre), repris par la CICAD:

Vous présentez l’islam comme fondamentaliste, sans jamais parler des traditions plus ouvertes et modernistes. N’est-ce pas de l’amalgame ?

Combien de musulmans les suivent ? En entendez-vous parler dans l’actualité? Croyez-vous que l’érudit progressiste Abdelwahab Meddeb est écouté ?

C’est parce que vous n’écoutez que ceux qui parlent fort…

Au contraire, je tends l’oreille, mais j’ en entends si peu d’autres. La particularité du Coran, c’est qu’il est censé avoir été écrit par Dieu, sans intermédiaire. Le texte est donc éternel, imperméable à la critique. Avec quatre évangiles qui se contredisent parfois, l’exégèse chrétienne est possible. Dans le judaïsme, on dit qu’avec trois rabbins, on a quatre avis. Et les juifs ont abandonné la lapidation qui est dans leurs textes sacrés depuis mille ans. Le drame avec l’islam, c’est cela.

Vous êtes dans une logique de peur, non ?

Je suis une pessimiste. Je crains que les islamistes ne prennent le pouvoir. L’islamisation se manifeste dans les hôpitaux, les entreprises, les écoles, pour nous imposer des comportements, des rites, des nourritures. Le constat est clair: plus les musulmans sont nombreux, plus ils sont forts et plus la frange radicale de l’islam grandit.

Cette dernière affirmation exprime aussi cette idée d’une relation quasi mathématique entre le nombre de musulmans et leur force ainsi que l’importance des radicaux. Or, cette vision est évidemment simpliste et ne tient pas du tout compte de la situation socio-culturelle des musulmans sous nos latitudes. Des minorités comme les chrétiens intégristes ont une influence qui est largement inversement proportionnelle à leur nombre parce qu’une bonne partie d’entre eux fait partie des notables, c’est-à-dire des cercles de pouvoirs politico-économiques. En d’autres termes, dans les rapports de force au sein de sociétés aussi complexes et diverses que les nôtres, le nombre ne suffit évidemment pas à imposer la volonté d’un groupe au reste de la population! Par ailleurs, on y découvre aussi un énorme sophisme, qui lui sert de présupposé dans toutes ses réflexions, consistant à confondre l’autorité attribuée à l’auteur d’un texte avec ce que les lecteurs comprennent de celui-ci et en retirent. Ainsi, ce n’est pas parce que la majorité des musulmans croient que le Coran a été écrit par Dieu qu’ils n’admettent pas la possibilité d’interpréter sa parole, sauf à poser l’hypothèse, quand même assez blasphématoire, qu’il soit possible de pénétrer dans l’esprit du « Créateur » pour savoir exactement ce qu’il pensait au moment de révéler sa parole à son prophète.

Ce genre de raisonnements faussés est problématique. Tout d’abord, parce qu’ils ne tiennent pas la route deux minutes si on les examine d’un peu plus près. Pourquoi? Et bien parce qu’une bonne partie de ces arguments s’appuie soit sur des prémisses fausses, soit sur l’expérience personnelle et subjective, érigée en grille de lecture du monde, comme si la perception individuelle pouvait être généralisée, sans avoir été préalablement confrontée à des données obtenues selon des méthodes systématisées. Du coup, même pas besoin d’aller dans les détails tellement cette argumentation fait fi de la réalité. Il ne peut en résulter rien d’autre qu’un renforcement d’idées reçues, le plus souvent complètement éculées, voire erronées. Il devient alors évidemment impossible de baser la moindre politique crédible sur des constats aussi biaisés. En d’autres termes, ce genre de démarche intellectuel ne sert à rien, même si elle veut se parer des atours du bons sens. Par ailleurs, ces raisonnements, une fois leur logique biaisée mise à nue, apparaissent rapidement pour ce qu’ils sont: du dénigrement pur et simple de populations entières, regroupées sous une seule étiquette et réduites à quelques caractéristiques dans une perspective essentialisante.

Or, il se trouve que, depuis une vingtaine d’années, mais tout particulièrement depuis le 11 septembre 2001, certains mouvements politiques ancrés à la droite de la droite, dans une optique identitaire ou néoconservatrices, ont décidé de faire du musulman la nouvelle « tête de Turc » de nos sociétés. Si on compare le discours de Mme Vallette au leur, on se rend compte que c’est pratiquement le même. Elle apparaît ainsi comme une sorte de pionnière en Suisse romande de ces nouveaux croisés. Ce n’est donc pas un hasard que, tout en se prétendant féministe et de gauche, Mme Vallette se retrouve à publier sa prose essentiellement dans des médias liés à ces mouvances, quand elle ne se rabat pas sur son propre blog. Certes, elle répète à l’envie que c’est la gauche qui ne veut pas d’elle. Mais, pour cause: elle n’est pas (ou plus) de gauche. Comme un certain nombre de gens de sa générations (je pense notamment aux fondateurs de Riposte Laïque, un site sur lequel elle est beaucoup publiée ou reprise), elle est passée à la droite dure. Et à mon sens, cette droite-là est aussi délétère que les mouvements de gauche se montrant complaisants à l’égard des islamistes. Or, il existe une voie, certes étroite et fragile, entre ces deux optiques, mais tout à fait praticable. C’est celle suivie par le centre libéral, laïque et fidèle à la rationalité des Lumière, mais qui implique une vraie rigueur intellectuelle. Une approche qui semble assez étrangère à Mme Vallette.

Enfin, ce n’est pas uniquement pour une question de temps libre que je n’ai décidé de lire Islamophobie ou légitime défiance? que récemment. Je n’avais pas non plus envie de l’acheter. Mais, quand j’ai appris, par hasard, que Mme Vallette rendait gratuitement disponible une version pdf de ce texte, j’ai décidé de sauter sur l’occasion. Je l’ai abordé avec un certain nombre d’appréhensions et de préoccupations concernant sa méthode de travail. Mais aussi une certaine irritation, parce qu’effectivement, je n’ai pas beaucoup de patience pour les universitaires qui laissent leur rigueur intellectuelle au vestiaire pour faire dans la facilité. Et cette lecture a été d’autant plus pénible que mes craintes se sont en grande partie vérifiées.

Avant de continuer, je tiens à faire une rapide mise au point. Contrairement à ce que certains fans de Mme Vallette pourraient imaginer, ce billet n’est en rien une tentative de lui clouer le bec ou de l’intimider, dans l’espoir secret qu’elle arrête de s’exprimer. La contradiction et la critique ne sont en rien des armes pour réduire un locuteur au silence. Ils font partie du débat d’idées en démocratie. A partir du moment où l’on s’exprime publiquement, on accepte l’éventualité de se faire contredire. Il n’y a donc pas de raison que la prose de Mme Vallette échappe à un regard critique. D’autant moins qu’elle passe son temps à exiger des musulmans qu’ils acceptent que leur religion soit remise en cause (et de la gauche que ses postures soient dézinguées). Si certains trouvent mes remarques erronées ou injustes, ils sont naturellement libres de le faire savoir dans les commentaires!

La méthode de travail de Mme Vallette

Dans cet ouvrage, qui s’adresse surtout à un cœur de convertis, Mme Vallette entend démontrer que ceux que l’on qualifierait trop facilement d’islamophobes n’exprimeraient en réalité qu’une légitime défiance vis-à-vis d’un islam qui démontrerait chaque jour un peu plus sa vraie nature violente et intolérante. Pour cela, elle développe deux principaux argumentaires:

  1. Il est virtuellement impossible de distinguer entre un musulman lambda et les fanatiques, dans la mesure où ces derniers les manipulent sur la base d’un socle religieux commun composé du Coran et de la sunna, et qu’ils sont tous englués dans une lecture littérale de ces textes. Dit autrement, ce n’est pas parce qu’une majorité n’adopte pas un comportement violent ou n’exprime pas des idées extrémiste qu’elle s’y oppose forcément. Mais, comme on ne l’entend pas, on ne peut pas en être sûr.
  2. Impossibilité de critiquer l’islam ou l’islamisme sans se faire taxer d’islamophobie par les intégristes et leurs alliés de la gauche laïque ou laïciste. Par contre, ces derniers n’hésitent pas à s’en prendre aux traditions occidentales en exigeant la suppression de tout symbole judéo-chrétien de l’espace public, histoire de faire plaisir aux islamistes et de montrer à quel point ils se repentent du passé colonial de l’Europe.

Deux sujets, annoncés dans le titre de l’ouvrage, traverse tout son cheminement: les femmes et l’islam d’une part, et la démocratie et l’islam, d’autre part. C’est ainsi qu’elle affirme encore et encore que cette religion représente, à ses yeux, le plus grand danger pour l’émancipation féminine et nos droits fondamentaux.

Ses principales sources sont des articles de presse (env.110), auxquelles s’ajoutent quelques références à des ouvrages d’observateurs/commentateurs de l’actualité (env. 15), à des rapports d’ONG ou d’OG (7-8), et une espèce de liste de citations tirées en vrac du Coran et des Hadiths. Plus précisément, on a 141 références pour 156 pages de texte, annexes non-comprises. Cela peut paraître beaucoup si on considère ce texte comme un simple appel militant à la vigilance. Mais, c’est très peu si celui-ci avait pour but de proposer une analyse élaborée d’un phénomène socio-politique. C’est d’autant plus insuffisant que quelques médias généralistes, notamment La Tribune de Genève, le 24 Heures, Le Matin, Le Courrier, La Liberté, l’Express et la RSR-TSR, fournissent les deux-tiers de ses références. Dans une véritable démarche d’observation et description détaillée d’une réalité complexe, on s’attend au minimum à la mobilisation de travaux spécialisés et reconnus pour leur expertise par la communauté de chercheurs s’y consacrant. Il n’y en a tout juste une petite dizaine et ils sont à peine exploités, avec guère plus d’une ou deux citations pour chacun.

De fait, la nature de cet ouvrage n’est pas vraiment claire. La préface très élogieuse de Me Poncet laisse entendre qu’on est plus dans l’essai visant à réveiller des consciences endormies. En fin de son avant-propos, Mme Vallette parle de démonstration. Il semblerait donc que ce livre n’ait pas pour but de proposer une analyse en bonne et due forme de la question des intégristes musulmans dans nos sociétés, mais constitue plutôt une espèce de cri du cœur. Cela excuse-t-il pour autant les très nombreuses imprécisions, inexactitudes, confusions et erreurs qui émaillent cet opuscule?

Honnêtement, non. Si l’on peut comprendre que Mme Vallette en appelle à une réponse vigoureuse face à un danger lancinant qui la préoccupe particulièrement, cela ne légitime pas non plus tous les moyens. Quand on essaie de faire rentrer la réalité de force dans un moule d’idées préconçues et de stéréotypes éculés, on tombe dans la propagande pure et simple. Plus précisément, dans son cas, il s’agit de remplir la caisse à outils de ceux qui, pour toutes sortes de raisons, sont persuadés que les musulmans représentent un danger pour la société suisse (et les sociétés occidentales en général), mais ont parfois du mal à défendre leur position sans passer pour des xénophobes finis. Or, ces gens se retrouvent surtout à l’extrémité droite du spectrum politique, même si on en trouve aussi quelques uns à gauche, notamment chez certains athées militants. C’est pourquoi, tout en dénonçant le double-langage des partisans d’un islam intégriste, elle avance elle-même un double-langage visant ses vrais ennemis: pas la gauche complaisante, mais les libéraux, de gauche comme de droite, c’est-à-dire les gens attachés au respect des libertés individuelles de chaque personne, y compris les minorités, y compris les musulmans. Cette posture transparaît d’ailleurs dès son avant-propos (p. 11):

Tant que les musulmans sont minoritaires, ces intégristes et leurs leaders sont globalement d’accord de respecter les lois, tout en faisant des pressions incessantes pour obtenir des accommodements conformes à leur doctrine et élargir leur champ d’influence. L’islam pour eux est l’avenir de l’humanité tout entière. Évidemment, notre société rejetterait avec force tout mouvement qui affirmerait aussi clairement ces idées. Les intégristes l’ont compris. Pour tout à la fois défendre leurs convictions et ne pas s’attirer les foudres des démocrates, ils ont appris à naviguer. Ils mènent leur combat aussi loin que l’autorisent nos démocraties tout en veillant à rester à couvert, et surtout à ne pas décourager les amis progressistes et la droite humaniste qui volent sans trêve à leur secours.

En d’autres termes, elle amalgame la gauche anti-colonialiste, qui a tendance à voir dans les islamistes un mouvement de subversion et de résistance à l’impérialisme occidental, avec l’ensemble de la gauche (les progressistes) et inclut dans celle-ci les libéraux (la droite humaniste) fidèles aux valeurs promues par l’humanisme des Lumières. Or, il se trouve que la gauche et la droite libérales ne sont en rien des partisans de ces intégristes musulmans et ils ne volent certainement pas à leur secours. Par contre, ils volent volontiers dans les plumes de gens comme Mme Vallette, ce qui explique son acrimonie à leur égard. Et je m’apprête à faire de même, parce qu’il n’y a aucune raison de laisser cette propagande crasse se diffuser sans la disséquer pour en montrer toutes les failles proprement rédhibitoires.

Néanmoins, pour éviter de trop rallonger ce billet, j’ai décidé de le diviser en deux: L’un, classé dans la catégorie « simplement correct« , vise à corriger un certain nombre d’assertions inexactes ou même carrément fausses de Mme Vallette. L’autre, classé parmi les recensions sur ce blog, propose plutôt une descirption des idées exposées dans cet ouvrage ainsi qu’une évaluation de leur pertinence dans le cadre du débat sur la place de l’islam dans nos sociétés démocratiques.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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