Au fil des débats #3-4 | Le bon criminel et le mauvais criminel

Ça faisait un bout de temps que je n’étais pas revenue sur le blog des Observateurs! Et comme je l’ai dit au moment d’ouvrir ce site, je n’ai plus beaucoup d’intérêt pour celui-ci et je n’en parle que si j’y trouve quelque-chose permettant d’éclairer une problématique spécifique. Cependant, le dernier coup de gueule en date de M. Windisch contre la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, trouvé par hasard, m’a soudainement rappelé un billet que j’avais voulu publier il y a 3 ans en réaction à un autre de ses écrits, cette fois-ci sur le terroriste norvégien Anders Breivik. Je ne l’avais pas fait à l’époque par manque de temps. Cependant, je pense que cela en vaut toujours la peine pour ce que la posture de l’ancien professeur de sociologie indique de la confusion entre esprit partisan et esprit critique si fréquente chez ces militants qui se prétendent objectivement au-dessus de la mêlée. En effet, cela fait maintenant 3 ans que le site lesobservateurs.ch affirme promouvoir l’esprit critique, alors qu’il ne fait qu’alimenter un esprit purement partisan. Et c’est évidemment très piquant quand ça vient d’une équipe dirigée par un retraité de l’académia, censé avoir lui-même pratiqué la distance critique pendant plus de 20 ans! L’exemple qui suit est, je dirais, particulièrement emblématique, non seulement parce qu’il révèle leur incohérence, mais aussi parce qu’il s’agit littéralement d’une marotte du blog. En effet, pour l’ancien sociologue, certains terroristes méritent d’être écoutés (les autres, ne méritent que le bagne, surtout s’ils sont musulmans et étrangers!).

Que reproche M. Windisch à Simonetta Sommaruga? De vouloir favoriser l’intégration des jeunes musulmans en Suisse pour prévenir, dans le long terme, le développement d’un terrorisme islamiste made in Switzerland.

Et que dit la ministre de la justice suisse Simonetta Sommaruga et Présidente de la Confédération après un voyage à Riga pour une réunion avec les ministres européens de l’Intérieur  en vue de finaliser un plan de bataille  contre le terrorisme, de retour en Suisse, interrogée par la télévision suisse romande : « La solution par l’intégration. Simonetta Sommaruga a également déclaré que « la réponse est claire: le meilleur moyen c’est qu’un jeune ait une perspective, un rôle à jouer dans la société et qu’il n’y ait pas de discrimination. » « Le moyen qui est les plus important mais qui n’a peut-être pas un résultat immédiat, c’est l’intégration dans la société. C’est peut-être la tâche la plus importante de tous les gouvernements. » (29 janvier 2015, RTS, 18h36).

Comme si le terrorisme lié à la grande criminalité avait encore quelque chose à voir avec l’intégration et la discrimination ! Les grands criminels ont choisi la criminalité comme mode de vie, et la radicalisation terroriste en fonction de l’islam doit constituer un nouveau créneau pour eux.

Ricanant sur sa naïveté, son irresponsabilité et l’autoflagellation, il en profite pour nous rejouer une énième fois sa ritournelle sur le « choix » qu’auraient faits les criminels d’un mode de vie criminel. En effet, un des objectifs de son blog semble d’être de nous expliquer encore et encore que [L]la criminalité est bien un métier qui s’apprend et se pratique déjà très jeune pour certains, et qui peut rapporter gros, bien plus qu’un métier au sens plus habituel du terme! et que, depuis quelques années, reviendrait en force cette idée « marxiste » très en cours dans la période post-68 qui voulait que [Q]quels que soit les méfaits commis par certains individus déviants, ils étaient excusables puisque la faute était toujours à la société, à notre société, intrinsèquement et éternellement coupable. Ces personnes auraient eu toutes les portes grandes ouvertes devant elles et elles auraient froidement choisi le mal et tout ce qui en découle: Quand la gauche explique la délinquance par la misère elle se trompe lourdement: la criminalité est une activité rentable, plus rentable que bien d’autres activités, et c’est un choix personnel, un choix de vie.

Quand on constate que pour lui, il n’est pas vraiment nécessaire de distinguer entre un enfant de 10-12 ans et un adulte de passé 20 ans, on comprend mieux qu’il fasse l’amalgame entre les jeunes musulmans de Suisse que Mme Sommaruga voudrait préserver des tentations islamistes par de meilleures politiques d’intégrations et des grands criminels qui, avant de rejoindre Daesh, faisaient déjà partie de réseaux mafieux, avec un lourd bagage à leur actif.

Mais bon, on peut dire qu’il fait preuve d’une belle constance dans la durée, s’entêtant à répéter depuis des années les mêmes idées reçues pourtant largement battues en brèche par de vrais professionnels. Parce que contrairement à ce que prétend M. Windisch, il n’a absolument pas mené [dès les années 80] des recherches concrètes sur les phénomènes de la violence, de la criminalité et de l’insécurité dans le cadre de mes activités sociologiques. Ce qu’il a étudié, ce sont les discours des médias et du public sur la violence, la criminalité et l’insécurité, des recherches qu’il n’a d’ailleurs publiées qu’à la fin des années 90, dans les deux ouvrages sur Les violences urbaines (dont il n’est qu’un des contributeurs) et les Violences jeunes, médias et sciences sociales (dont il est l’auteur) qu’il mentionne dans son article. Pour se rendre compte de son absence totale d’expertise en matière de criminologie, il suffit de se reporter à sa bibliographie de chercheur-enseignant et à la liste des cours qu’il a donnés à l’Université dans lesquelles on ne trouve pas la moindre référence à la criminologie. Or, l’analyse des discours d’acteurs extérieurs à la problématique ne vous permet absolument pas de développer une compréhension approfondie de la dite problématique en elle-même! En d’autres termes, M. Windisch n’a, au mieux, que des connaissances superficielles en criminologie et une perspective théorique de la sociologie de la jeunesse et de la violence! Ce qui ne l’empêche pas de flinguer à vue les sorties de M. Guéniat, qui, lui, pourtant est bien criminologue (en plus d’être diplômé en sociologie), et chef de la police du Canton de Neuchâtel! Il n’en est effectivement pas à une incohérence près, comme on va le voir maintenant.

Parce que si, pour M. Windisch, les criminels, notamment ceux des banlieues, et surtout s’ils sont issus des pays du sud, sont entièrement et seuls responsables de leurs dérives, suite à des choix entièrement et froidement assumés, il n’en va pas de même quand il s’agit de terroristes d’extrême-droite se disant patriotes. C’est ainsi qu’Anders Breivik bénéficie de toute sa sollicitude et compassion. Après avoir expliqué que le tueur n’est pas fou, il s’engage dans un long et tortueux raisonnement psychanalytique sur les liens entre idéologie et fanatisme, histoire de nous montrer le trajet tragique de ce patriote authentique, mû par une bonne cause, mais qui a, au final, choisi les mauvais moyens. De toute évidence, il est totalement étranger à la fameuse citation de Gandhi qui disait ceci: The means may be likened to a seed, the end to a tree: and there is just the same inviolable connection between the means and the end as there is between the seed and the tree. [Les moyens peuvent être comparé à une graine, la fin à un arbre: et il existe la même connexion inviolable entre les moyens et la fin qu’entre une graine et un arbre.]. En gros, la fin est dans les moyens, et si les moyens sont pourris, la fin l’est aussi. Cependant, cette dissociation des méthodes de la cause à défendre permet à M. Windisch de faire de Breivik une sorte de champion du peuple norvégien, un preux chevalier qui aurait simplement dérapé en sombrant dans un fanatisme idéologique, alimenté non pas uniquement par ses propres fantasmes, mais aussi et surtout….oui, vous avez compris, par la gauche (et accessoirement, les médias aussi)!

Mais le fanatisme idéologique ne tombe pas du ciel; il naît  plus facilement  dans un contexte à problèmes considérés comme graves, voire intolérables  par une partie non négligeable de la population. Les membres d’une telle société réagissent  de manière variable, qui va de la frustration  rentrée à l’exaspération vive et qui peut  effectivement tourner dans sa phase ultime, chez certains individus, au fanatisme aveugle et inconditionnel.

Un contexte à problèmes? Cela ne vous rappelle rien? Vraiment rien? Voyons voir, que disait-il déjà au sujet des propos lénifiants de la gauche concernant la criminalité? Ah oui, qu’elle cherchait toujours à déresponsabiliser les criminels et à blâmer la société pour leur choix de vie! Et que fait ici M. Windisch? Exactement la même chose! Ou plus exactement, il rejette la responsabilité des choix de vie de Breivik sur cette société norvégienne de gauche qui refuserait de voir des problèmes considérés comme graves, voire intolérables par une partie non négligeable de la population.  Non seulement cela, mais il avertit que si elle continue à ne pas suivre les injonctions venant de cette partie non négligeable de la population, il y aura d’autres Breivik:

Last but not least: en empoignant  de manière ferme et déterminée les problèmes  considérés comme les plus graves et intolérables par une partie de la population, une société donnée peut aussi limiter les risques d’éclosion du fanatisme. Lorsque un problème social «brûlant»devient par trop insupportable, il y a tôt ou tard des actes, individuels ou collectifs, désespérés, extrémistes, voir de justice dite populaire. Si Breivik est un idéologue fanatisé et pas un fou, il pourrait aussi  être vu comme un avertisseur, si l’on tient compte de la partie invisible de l’iceberg qui se cache derrière la terrifiante atrocité de ses massacres idéologiques.

En d’autres termes, celui qui accuse régulièrement les musulmans et les terroristes islamistes d’exercer un chantage à la violence intolérable sur les citoyens européens pour les forcer à adopter des lois qui sont contraires à leurs aspirations, trouve parfaitement normal que des citoyens européens adhérant à une vision d’extrême-droite….en fassent de même vis-à-vis de leurs propres concitoyens s’ils n’arrivent pas à prévaloir en suivant les règles démocratiques! Bref, pour éviter qu’une partie de la population ne vous explose à la figure, il faudrait accepter complaisamment toutes ses lubies, quitte à bafouer les principes de base de la démocratie! Transposé à la Suisse, le message est clair: Pour éviter des actions de ce genre, il faudrait donc immédiatement mettre en œuvre les politiques prônées par l’UDC. Ou comme le dit très bien Jean-Claude Péclet, [L]là est l’habileté diabolique de l’UDC et d’Oskar Freysinger, qui se présentent comme la face démocratique et non violente de ce mouvement: ils le nourrissent en sous-main puis en récupèrent le bénéfice politique. Une stratégie largement soutenue et relayée par lesobservateurs.ch.

Tout cela me rappelle un gag des Inconnus, sur les bons et les mauvais chasseurs:

 

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Un commentaire

  1. Ping :Communautarisme: Le paradoxe du #musulman de Schrödinger

Laisser un commentaire (les commentaires sont modérés) | Leave a comment (comments are moderated)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.