Au fil de mes lectures #3-1 | L’impossible complémentarité entre science et religion

Ayant pris beaucoup de retard, j’ai décidé de faire une recension chapitre par chapitre de l’ouvrage Enquêtes sur les créationnismes, afin de pouvoir rendre justice à cet excellent ouvrage. Je ferai bien entendu une recension globale en bonne et due forme quand j’aurai fini de le lire, mais ces billets me permettront de résumer les divers points du livre. Il y a trois mois, j’avais proposé un billet sur la « prise en main du livre » et son introduction. On avait alors vu que malgré quelques défauts, cette lecture s’annonçait tout à fait passionnante. Et bien, c’est effectivement le cas, même si mon emploi du temps et la fatigue ne m’ont pas permis d’aller plus vite en besogne!

Dans le premier chapitre, les auteurs s’attachent à démontrer ce qui différencie l’approche scientifique de l’approche théiste du monde, point commun aux divers créationnismes. Leur démarche passe d’abord par une description du fonctionnement de la science, de ses principes et de leur application, puis montre comment les mouvements créationnistes tentent de redéfinir cette forme de connaissances pour lui faire admettre la séparation du corps et de l’esprit ainsi que la domination du second sur le premier comme principe de base pour aborder l’univers et le monde du vivant. Ils terminent par des entretiens concernant quelques exemples de tentatives visant à camoufler des thèses essentiellement créationnistes dans un discours d’apparence scientifique.

En passant, ils répondent, de manière assez claire, à un certain nombre d’idées reçues concernant la science et, plus particulièrement, la théorie de l’évolution ainsi que la cosmologie. Si ces mises au point ne sont pas nouvelles pour les adeptes de la zététique et du scepticisme scientifique, elles n’en sont pas moins indispensables, dans la mesure où ces préjugés ont vraiment la vie dure dans les esprits du grand public. Ils reviennent aussi sur certaines notions de base concernant la théorie darwinienne de l’évolution et la cosmologie. Mais avec ce champ scientifique, ils se heurtent, comme de nombreux vulgarisateurs avant eux, à sa nature terriblement abstraite et contre-intuitive. Il apparaît ainsi qu’il reste encore très difficile de communiquer efficacement sur l’instrumentalisation de malentendus concernant la mécanique quantique ou le Big Bang.

Il ressort de cette première étape de l’enquête le constat qu’il y a très peu de possibilités de concilier science et religion. Cela ne signifie pas qu’il ne peut y avoir de débats et d’échanges intéressants entre des scientifiques et des croyants ou des représentants religieux, mais plutôt que les passerelles que certains ont tenté et tentent encore de jeter entre les deux manières de concevoir la nature et l’univers sont en fait illusoires. Est-ce à dire que la confrontation ne cessera que lorsqu’un des deux camps concédera la victoire à l’autre? Non, pas forcément. Mais, il faudra probablement apprendre à vivre avec l’idée que la science et le religieux ne peuvent que cohabiter de manière compartimentée.

Qu’est-ce que la science?

Pour commencer, Cyrille Baudoin et Olivier Brosseau reviennent assez en détails sur la définition de la science en tant que catégorie de connaissances et sur ce qui fait sa spécificité. Si ce passage ne propose rien de nouveau pour un sceptique ou zététicien, il n’en demeure pas moins essentiel dans un ouvrage qui se veut grand public. En effet, la science en tant que méthode reste largement ignorée de la majorité des gens hors de la recherche. Y compris de nombreux professionnels bénéficiant d’une formation scientifique. Dans le langage courant, le terme « science » désigne avant tout la connaissance sortant des institutions scientifiques et les technologies qui sont produites sur cette base. Mais, la manière dont cette connaissance est constituée représente encore largement une « boîte noire », pour reprendre un terme de sociologie. La science est ainsi avant tout un terme polysémique qui peut désigner au moins quatre réalités, qui tout en étant imbriquées les unes dans les autres, n’en sont pas moins distinctes (pp.26-27):

  • La science en tant que corpus de connaissances données pour une époque (science antique, moyenâgeuse, moderne) ou un espace géographique ou culturel (science islamique, science indienne).
  • La science comme ensemble d’acteurs caractérisés par une pratique commune, ce que l’on appelle aujourd’hui la « communauté scientifique ».
  • La science comme l’ensemble des produits techniques résultant de l’application des connaissances scientifiques. On parle aussi de technosciences.
  • La science comme approche rationnelle du monde naturel, grâce à des outils techniques et des protocoles basés sur la raison et la logique.

La suite du chapitre se concentre naturellement sur la quatrième catégorie sémantique, la moins connue du grand public, et propose donc une approche épistémologique de la science. Reprenant la définition du généticien André Langaney, les auteurs définissent alors la méthode scientifique comme l’ensemble des attitudes et pratiques permettant de générer des explications de phénomènes naturels se vérifiant partout. Ainsi, la théorie de l’attraction universelle permet de décrire de manière prévisible le trajet d’un objet lâché aussi bien de la tour de Pise que d’un gratte-ciel à New York ou à Hong Kong (p.27).

La méthode scientifique s’appuie sur quatre piliers:

  • Le Scepticisme initial sur un fait;
  • La rationalité (parcimonie et logique);
  • Le réalisme (la réalité existe bien);
  • Le matérialisme (la science n’est outillée que pour aborder le monde physique tel qu’il se présente à nous. Elle ne peut étudier des manifestations surnaturelles, c’est-à-dire échappant aux outils d’observation et au fonctionnement de la nature).

Les auteurs précisent bien aussi que la science est amorale, c’est-à-dire que la méthode scientifique ne se base sur aucune morale, ni n’en cautionne. Mais, les usages de la connaissance scientifique peuvent, eux, s’avérer immoraux, c’est-à-dire allant à l’encontre de l’humain et de sa dignité (pp. 27-28). En cela, ils répondent à un argument fréquemment avancé par certains détracteurs de la science, généralement perçue uniquement comme un corpus de connaissances sèches et brutales sur le monde. Ils nous enjoignent ici à ne pas confondre les principes de la science avec certains comportements motivés par des intérêts politiques, militaires, économiques ou le plus souvent les trois à la fois, y compris de la part de scientifiques.

Plus loin, ils montrent notamment comment la réduction de la science aux technosciences est parfois utilisée pour accuser les scientifiques de déchéance morale et exiger que leur profession soit réformée sur d’autres bases, notamment en ré-introduisant de la spiritualité et de la croyance, supposément plus à même de faire respecter certaines limites morales que la raison froide, là où la méthode scientifique ne les tolèrent pas. Cela passe particulièrement par des tentatives de jeter des ponts entre science et religion dans le but de trouver des points d’appui grâce auxquels la science se verrait utiliser pour confirmer des thèses religieuses (pp. 32-33).

Mais avant cela, l’ouvrage propose aussi de clarifier un certain nombre de notions, au cœur de la méthode scientifique qui sont parfois dévoyées par les créationnistes.

Ainsi, il distingue entre le fait et le « fait scientifique » qui résulte d’une construction collective.

Les notions de théorie et d’hypothèse sont clarifiées, car elles ne sont pas utilisées dans le même sens en science et dans le langage commun, d’où de nombreux malentendus, notamment autour de la théorie de l’évolution. 

  • Théorie dans le language commun = conjecture sur un phénomène = hypothèse en science = tentative d’explication devant être testée
  • Théorie en science = hypothèse ayant été retenue après de multiples tests, expériences et observations visant à la détruire.

Ainsi, une théorie, en science, est le résultat d’une hypothèse ayant résisté à tous les tests du moment. Elle est considérée comme vraie jusqu’à preuve du contraire. Cela signifie qu’une théorie n’est jamais inscrite dans le marbre et peut toujours faire l’objet d’une remise en question, pour peu que la démarche suive les principes de la méthode scientifique. Cela signifie que la théorie de l’évolution n’est pas, comme aimeraient le croire de nombreux créationnistes, une simple conjecture qui n’aurait pas été vérifiée.  

Il revient aussi sur la notion de preuve, expliquant qu’il peut s’agir de démonstrations purement logiques comme en math ou d’ensemble de résultats reproductibles favorisant une hypothèse par rapport à d’autres. Ils soulignent aussi l’importance de la « preuve historique », consistant à reconstituer des relations entre événements naturels passés, grâce à la mise en cohérence de ces traces. En effet, l’évolution est une théorie qui se base en grande partie sur des preuves historiques (mais aussi sur des observations actuelles, notamment en génétique) (pp. 29-30).

Science and Invention, November 1928. Volume 16 Number 7. Published by Experimenter Publishing. New York, NY. Source: Wikimedia.

Science and Invention, November 1928. Volume 16 Number 7.

Published by Experimenter Publishing. New York, NY. Source: Wikimedia.

Enfin, les deux auteurs décrivent brièvement le fonctionnement institutionnel de la science, centré sur la communication au reste de la communauté scientifique des résultats de recherches dans des revues à comité de lectures. Ils insistent particulièrement sur l’importance de la publication et des confrontations qui peuvent en découler dans la construction collective d’une connaissance scientifique fiable, une procédure permettant d’éviter de nombreuses fraudes et surtout les biais les plus courants. Cette pratique permet une réelle indépendance de la science par rapport à des contingences sociales, politiques ou commerciales (pp. 31-32).

Les points d’achoppement entre science et créationnismes

Après ce détour par les principes de base de la méthode scientifique, les auteurs abordent alors les points de frictions entre la science et le créationnisme. Ici, je dis LE créationnisme et non pas LES créationnismes, parce qu’il est question des éléments communs aux divers courants rangés dans cette catégorie. Il apparaît ainsi que les griefs envers la théorie darwinienne de l’évolution et la cosmologie illustrent particulièrement le conflit entre science et religion, causé par l’empiétement de la première sur les domaines que la seconde s’était arrogés, parfois exclusivement, pendant des siècles. En effet, si les explications scientifiques de phénomènes naturels (électricité, tremblement de terres, feu, pluie, neige, etc.), autrefois attribués à des forces surnaturelles, ont finalement réussi à se faire relativement bien accepter, il n’en va pas de même des théories qui contredisent directement les mythes de la création du monde et de l’univers, car ils touchent alors à la position de l’humanité dans la « création » et à sa raison d’être (providentialisme). Si la possibilité de l’existence d’un créateur divin n’est pas exclue d’office par les explications scientifiques, il n’est cependant pas indispensable à leur validité. En d’autres termes, en science, Dieu n’est plus un élément incontournable de la compréhension de notre monde et de l’univers.

En réponse à ce défi, les adeptes des croyances religieuses ont recourt à diverses stratégies discursives allant de la disqualification de la science à des tentatives de la plier aux dogmes, en passant par la volonté de faire dialoguer science et religion, mais généralement dans le sens d’une confirmation de la plausibilité de la seconde. Cela passe alors par un certain nombre de confusions que les auteurs passent en revue dans cette deuxième partie du chapitre.

Abstinence métaphysique et neutralité

L’un des premiers points de divergence entre la perspective religieuse et la science remonte au 15ème siècle et au principe dit d’abstinence métaphysique (p. 34), soit le refus de faire intervenir des forces surnaturelles là où la connaissance fait encore défaut et de privilégier les hypothèses réalistes et matérialistes. En effet, comme on l’a vu, la science n’est pas outillée pour démontrer une intervention divine, mais pour expliquer des phénomènes mettant en jeu une matière observable, que ce soit par nos sens directs ou à l’aide de technologies. Cela ne signifie pas que les savants de l’époque et des siècles qui suivront ont cessé de croire en Dieu ou de pratiquer leur religion, mais tout simplement qu’ils ont décidé de ne plus s’appuyer sur le divin comme principale explication des phénomènes observés. Ils se retrouvent donc à séparer de manière assez stricte leurs activités de recherche scientifique ainsi que la vision du monde qui en découle, de leurs pratiques rituelles et conceptions de leur propre existence.

A ce sujet, les auteurs font intervenir Pascal Charbonnat, docteur en épistémologie et fondateur des Editions Matériologiques, qui apporte quelques précisions sur la distinction entre cette notion d’abstinence métaphysique et celle de neutralité. Il estime en effet que la première permet de mieux rendre compte de l’attitude attendue d’un chercheur, notamment le refus du recours à la conjecture divine comme hypothèse par défaut (en l’absence de toute explication rationnelle disponible sur le moment). En effet, il ne s’agit pas de neutralité religieuse, mais plutôt de ne pas mélanger les genres.

C’est cette compartimentation qui est, volontairement ou pas, rejetée par nombre de partisans d’une explication divine à l’origine de la vie, qui tentent alors de faire converger science et foi, en proposant une conception finaliste du monde et de l’humanité. Le problème avec cette démarche est naturellement qu’il n’est pas possible de vérifier d’une quelconque manière l’existence d’un pareil dessein qui aurait télécommandé la création du monde et de l’homme actuel par le truchement de lois physiques, chimiques et biologiques. On comprend donc pourquoi ces discours finalistes sont considérés comme non-scientifiques. Mais aussi, pourquoi l’idée d’un dialogue science-religion apparaît plus qu’utopique, presque impossible.

Pourquoi le « pourquoi » religieux empiète en réalité sur le « comment » scientifique

En effet, le religieux et le scientifique ne sont en réalité pas du tout deux formes complémentaires de connaissances. Un entretien avec Jesùs Mosterín, logicien et philosophe des sciences et directeur de recherche à l’Institut de philosophie du Consejo Superior de Investigaciones Científicos (l’équivalent espagnol du CNRS), à propos du principe anthropique, qui représente la variante cosmologique de l’approche finaliste du monde, l’illustre bien. La recherche de la réponse au « pourquoi », considéré comme le terrain de la religion (et de la philosophie), ne représente le plus souvent qu’une tentative déguisée de répondre au « comment », supposé être la chasse-gardée de la science. En effet, si on pose l’hypothèse que Dieu a voulu la création de l’homme et qu’il s’est donc arrangé pour que l’univers soit conçu de tel sortes à rendre l’existence de l’humanité possible, alors, on se retrouve déjà à attribuer au divin la responsabilité des processus ayant mené à la situation actuelle. On est donc en plein dans le domaine du « comment », lequel n’est finalement qu’un dérivé du « pourquoi ». De plus, comme le montre Mosterín, il s’agit d’un raisonnement téléologique qui se base sur l’idée qu’il est impossible qu’un univers apparemment aussi bien adapté aux besoins de l’être humain soit le fruit du hasard ou de concours de circonstances. En effet,  le nombre de combinaisons de contraintes et de potentiels sont si nombreux que seule une volonté divine aurait pu y mettre de l’ordre. Si notre univers a émergé, plutôt qu’un autre, c’est parce qu’il a été voulu.

Tout a été voulu pour que les cafards dominent l’univers! [Créé à partir du fichier CMB_Timeline75_(Fr).jpg, pris sur Wikimédia, et du fichier /4-blatte-ou-cafard.JPG, pris sur le blog Education-Environnement.]

Mais, comme le souligne l’interviewé, on pourrait en dire de même, par exemple, pour les cafards ou les cailloux. On aurait alors un principe cafardique ou caillouteux. Ces deux exemples permettent de révéler l’absurdité de ce raisonnement se mordant la queue, focalisé uniquement sur l’humain. Cela donnerait le raisonnement suivant: les constantes de la physique ont été finement ajustées de manière à produire des cafards (ou des cailloux); par conséquent, non seulement il y a des cafards (ou des cailloux), mais en plus, il doit y en avoir parce que leur existence est le but de l’Univers dans son ensemble (pp. 41-43).

A mon sens, ce dernier exemple permet de particulièrement bien communiquer la fausseté du raisonnement, parce que l’analogie est juste et qu’elle frappe les esprits. En effet, au nom de quoi devrait-on postuler que l’univers a été plutôt pensé pour nous que pour les cafards ou les cailloux? Il s’agit là d’un bel exemple de communication réussi sur une question a priori complexe, parce que justement contre-intuitive.

Les deux principales cibles des créationnismes: La biologie de l’évolution et la cosmologie

Arrivé à ce stade, il est temps pour les deux auteurs de montrer comment ces stratégies des créationnistes sont appliqués à leurs deux principales cibles: la théorie darwinienne de l’évolution et la cosmologie. Cependant, ils ne s’attardent pas longtemps sur les principes de base de ces deux disciplines.

Concernant l’évolution, ils reviennent simplement sur les quelques notions au cœur de la théorie de Darwin: la variabilité (diversité d’expressions d’un vivier génétique au sein d’une espèce et de chaque population) et l’hérédité (transmission des traits) ainsi que la sélection naturelle et sexuelle (les traits retenus de générations en générations au sein d’une population donnée et la capacité des individus à se reproduire). Les deux auteurs soulignent ici que pour Darwin, évolution n’est pas équivalent à compétition. Pour lui, l’entre-aide et l’altruisme humain font partie des traits psychologiques naturellement sélectionnés qui ont permis à notre espèce de survivre jusque-là. Dans cette optique, les idées de loi du plus fort ou de lutte pour la vie chères à Herbert Spencer ou Francis Galton vont à l’encontre du Darwinisme. Il s’agit d’extrapolations abusives de l’idée de survie du « mieux adapté », « mieux adapté » ne signifiant pas forcément le plus fort ou le plus dominateur (pp. 51-53).

Cette explication est particulièrement importante, parce que ce malentendu au sujet de la théorie de l’évolution est très répandu et résonne puissamment à notre époque où la solidarité constitue une valeur importante (même si elle est remis en cause par d’autres gens, parfois eux-mêmes adeptes de ce Darwinisme social). C’est pour cela qu’il est essentiel de corriger ce genre de confusion: en effet, la science n’est pas aussi sèche et indifférente au sort de l’être humain qu’on ne le dit. Une bonne compréhension du Darwinisme peut en fait très bien alimenter les discours sociétaux sur la nécessité de la solidarité et de l’altruisme.

Mais, la théorie darwinienne de l’évolution comporte une série de ruptures avec des conceptions socio-culturelles et religieuses qui ont prévalu pendant des siècles et continuent d’être préservées par certaines traditions confessionnelles, ce qui explique pourquoi elle a été et reste aussi attaquée. Il en ressort tout particulièrement le changement de place de Dieu, qui, sans être en absolument exclu, n’en passe pas moins complètement en arrière-plan de la nouvelle vision du vivant. Les auteurs ont identifié six ruptures principales (pp. 51-53):

  1. Éviction d’une entité surnaturelle ou divine de la compréhension du vivant. Elle n’est plus nécessaire dans ce paradigme théorique et comme elle ne constitue pas une théorie testable, elle sort aussi du champs de l’étude scientifique du vivant, laquelle est une approche matérialiste du monde.
  2. Rejet de l’essentialisme, qui attribue à chaque espèce et être vivant une place prédéterminée selon un ordre établi et en fonction de certaines caractéristiques. Ainsi, pour reprendre l’exemple des auteurs, la coccinelle a six pattes parce qu’elle est un insecte devient la coccinelle est un insecte parce qu’elle a six pattes. Ici, le terme insecte devient une catégorie visant à définir un ensemble de phénomène ou d’entités (ici, les organismes à 6 pattes), alors que dans la vision essentialiste, la notion d’insecte pré-existait la réalité qui est décidée par un être surnaturel et transcendantal. Pour avoir six pattes, il faut appartenir à l’ensemble des insectes, pré-décidé par Dieu.
  3. Rejet du finalisme, c’est-à-dire de l’idée que l’évolution tend vers un but précis ou suit un plan pré-établi par une intelligence surnaturelle et supérieure.
  4. En conséquence, rejet aussi de l’anthropocentrisme, qui veut que l’être humain représente le pinacle de l’évolution.
  5. Il en résulte également le rejet d’une vision d’une évolution allant de l’organisme le plus simple au plus complexe (l’homme étant alors le plus complexe).
  6. Intervention du hasard sous diverses formes et à différentes étapes de l’évolution plutôt que d’un démiurge. Le hasard n’est pas le moteur de l’évolution, mais un de ses éléments constituant.

La cosmologie fait aussi l’objet de remises en cause ou de griefs de la part des partisans d’une vision théiste et finaliste de l’univers. Cependant, leur attitude consiste surtout à essayer de trouver des points de convergence entre les dogmes religieux et les théories de la physique. Les deux auteurs confrontent alors les thèses qui tentent de concilier les données dérivées des travaux des physiciens et astrophysiciens de ces dernières décennies avec un des principes de la croyance religieuse, à savoir l’existence d’une entité divine à l’origine de tout et l’idée que l’univers aurait été créé pour y accueillir l’homme. Ils montrent notamment les difficultés sémantiques sur lesquelles les scientifiques ont buté pour qualifier le phénomène du Big Bang. En effet, ils avaient du mal à se mettre d’accord sur le terme à utiliser: commencement ou création (p.59). Les deux termes ne pointent pas dans la même direction, le second impliquant une intelligence qui aurait façonné les bases de l’univers à partir de rien du tout.

Cependant, les deux entretiens avec Michel Paty (physicien et philosophe des sciences) et Marc Lachièze-Rey (astrophysicien et directeur de recherche au CNRS), qui constituent des tentatives de clarifier un peu les malentendus au sujet notamment de la mécanique quantique, avec le premier, et du fine-tuning des paramètres de l’univers avec le second, ne permettent pas vraiment de dissiper la confusion qui règne à leur propos.

J’avoue que j’ai du mal à suivre l’entretien sur la physique quantique, dans lequel une distinction est faite entre « mécanique quantique » et « théorie quantique » que je n’arrive pas à comprendre. La discussion entre le formalisme mathématique en physique et les concepts physiques n’est pas plus claire pour moi. En fin de compte, je ne suis pas plus avancée sur la fameuse question du « point de vue » qui changerait le résultat (ou son interprétation). En fait, il semblerait qu’il n’y ait pas assez d’explication des termes et jargon utilisés par l’interviewé.

J’ai eu presque autant de mal avec l’entretien sur l’épistémologie de la théorie du Big Bang. En effet, je n’ai pas bien compris ce que l’auteur veut dire quand il parle de famille de modèles standards (p.64)  ou quand il dit que le réglage fin des constantes n’est pas un résultat, mais l’expression même de la démarche de la physique en tant que science expérimentale (p. 65-66).

En conclusion…

Au cours de ce chapitre, les auteurs décrivent de manière claire et efficace pourquoi, au final, la science et la religion ne sont pas, comme le voudraient nombre de créationnismes, simplement les deux faces complémentaires d’une même pièce. Il apparaît assez clairement que la science empiète bien sur les prérogatives religieuses en contestant directement certains de ses mythes portant sur la création de l’univers, la naissance de l’humanité et l’origine des espèces. Même si elle ne peut pas nous dire pourquoi nous existons, elle est par contre en mesure de nous dire d’où nous venons et comment nous en sommes arrivés là. Bien que la cosmologie et la biologie de l’évolution n’excluent pas complètement la possibilité de l’existence d’une volonté divine et surnaturelle, elles n’en ont pas particulièrement besoin pour garder leur cohérence et leur validité, du moins, à ce stade de nos connaissances.

Il me semble donc qu’à ce niveau, cet ouvrage douche probablement les espoirs de ceux qui croient encore à l’idée d’un dialogue entre science et religion sur le mode de la complémentarité des approches. Mais, je trouve qu’il ne souligne pas assez cette impossibilité. Je pense qu’il est temps de laisser tomber les faux-fuyants et d’admettre que la foi et la science sont deux approches du monde non seulement complètement différentes, mais aussi presque totalement antagonistes. Même si la première n’interdit pas toute rationalité, elle s’appuie sur des dogmes et la conviction d’une vérité absolue qui n’est tout simplement pas compatible avec le fonctionnement scientifique.

Il y a aussi le problème des débats sur l’instrumentalisation de certaines théories physiques particulièrement ardues à saisir pour des non-initiés. En effet, il apparaît que les auteurs, comme de nombreux autres vulgarisateurs avant eux, butent sur l’écueil de la mécanique/théorie quantique, un des marronniers préférés des adeptes d’une vision théiste et finaliste de l’univers. Or, l’extrême difficulté de la compréhension de ce domaine arrange bien ces personnes dans la mesure où rares sont les scientifiques qui ont le temps et les compétences communicationnelles pour les corriger. Mais, même quand il y en a, leur discours ne peut que tomber dans l’oreille d’un sourd, parce que le grand public n’est simplement pas outillé pour le comprendre. Car si la théorie quantique/mécanique quantique est si difficile à comprendre c’est parce qu’elle est particulièrement abstraite, contre-intuitive et exprimée à l’aide de mathématiques avancées, hors d’atteinte du commun des mortels.

De fait, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux expliquer aux lecteurs qu’il leur faut accepter qu’il existe des champs de connaissances qui demeurent simplement hors de portée de toute personne n’ayant pas un doctorat en la matière. Mais, il faut aussi faire remarquer qu’il n’y a pratiquement aucun tenant de la thèse de la création divine de l’univers faisant appel à la mécanique/théorie quantique qui est également spécialisé dans ce sujet. Il est donc très probable qu’eux non plus ne savent tout simplement pas de quoi ils parlent, quand ils l’invoquent à la rescousse de leur conviction.

Caricature of Darwin's theory in the Punch almanac for 1882, published at the end of 1881 when Charles Darwin had recently published his last book, The Formation of Vegetable Mould Through the Action of Worms. Source: Wikimedia.

Caricature of Darwin’s theory in the Punch almanac for 1882, published at the end of 1881 when Charles Darwin had recently published his last book, The Formation of Vegetable Mould Through the Action of Worms. Source: Wikimedia.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

5 commentaires

  1. Ping :Au fil de mes lectures #3-2 | La laïcité et les créationnismes » Simplement correct | Simply correct

  2. Le créationnisme a toujours accompagné la science.

    • Accompagner n’est pas exactement le mot qui me vient en premier à l’esprit pour qualifier la relation du créationnisme à la science. Opposer, par contre, oui. Parce que le créationnisme s’oppose depuis maintenant près de 200 ans à la science.

      • LG doit faire partie de ces gens qui pensent que le créationnisme devrait être enseigné dans les écoles en parallèle au darwinisme…
        Mince, le jour où l’un de mes gamins me ramène une théorie de ce genre de l’école, je suis chez son ou sa prof le lendemain…

  3. Ping :Au fil de mes lectures #3-2 | La laïcité et les créationnismes » Simplement correct | Simply correct

Laisser un commentaire (les commentaires sont modérés) | Leave a comment (comments are moderated)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.