Au fil des débats #6-4 | Incohérences sur les pseudo-sciences

Kid_with_the_press_transJe me suis à plusieurs reprises exprimées à propos de la manière dont les médias généralistes publics suisses traitent des pseudosciences. J’ai déjà relevé plusieurs fois (ici, ici, ici et ici) l’espèce de relativisme épistémologique dont font preuve nombre de journalistes non-spécialisés qui tendent à mettre les connaissances scientifiques et les croyances au surnaturel sur un pied d’égalité en les considérant comme de simples opinions interchangeables. Je me suis notamment vue répondre à plusieurs reprises sur Twitter que le monde ne pouvait être abordé uniquement au travers du prisme de la science ou même de la « science officielle ». Cela ne signifie pas que les journalistes généralistes n’aient aucune idée des dangers que peuvent représenter les superstitions. Simplement, comme l’illustre l’exemple dont je vais traiter, ils placent tout à fait ailleurs le curseur entre ce qui constitue une pratique légitime et ce qui relève d’une approche dangereuse des choses.  Pour eux, tout dépend en fait des motivations de ceux qui promeuvent ces « connaissances » dites « alternatives ». S’ils sont bien intentionnés, tout va bien. S’ils ont pour but de dépouiller des gens, alors, il faut que l’Etat réagisse d’une manière ou d’une autre. Soit pour interdire la pratique en question, soit pour l’encadrer très strictement.

J’en ai eu la démonstration hier soir sur la chaîne télévisée RTS1 en moins d’une demi-heure. En effet, en dernière partie du 19:30 (notre TJ du soir en Suisse romande….une vraie institution, un peu comme le 20h en France), la rubrique « Le Petit bonheur » nous proposait un reportage sur….le shiatsu utilisé sur les chevaux! Oui, z’avez bien lu. Sur les chevaux.

Et, bien entendu, personne pour questionner le bien-fondé d’une telle pratique, surtout sur les chevaux. Le shiatsu pour les chevaux a donc eu droit à un boulevard libre pendant 2 minutes 30. Sur 30 minutes de TJ. Soit près de 7% de l’émission. Consacrés à une pratique qui, comme le résume assez bien le site Charlatan.info, ne sert strictement à rien:

Le shiatsu repose sur la théorie biologiquement improbable du yin et du yang. Il n’y a aucune preuve qu’il soit efficace pour quelque maladie qui soit. Le massage shiatsu semble de ce fait n’être qu’une vaste perte de temps et d’efforts, qui n’apporte rien de plus qu’un massage conventionnel.

 Alors, bien sûr, me dira-t-on, dans la mesure où cela ne fait pas de tort aux chevaux, pourquoi s’en soucier? Et bien pour les mêmes sempiternelles raisons:

  1. des raisons éthiques: s’il y a un problème de santé, avoir recours à une thérapie inutile peut faire perdre un temps précieux. S’il s’agit de faire de la prévention, c’est tout aussi peu pertinent, puisque le shiatsu repose sur une conception du corps qui tient plus d’une vue de l’esprit que d’une quelconque expérience empirique. Pas besoin de faire venir un spécialiste du shiatsu pour aider un cheval à être plus calme ou mieux se sentir.
  2. des raisons financières: la plupart du temps, ces services sont payants. On me dira que c’est moins cher que des traitements médicamenteux. Certes. Mais, pour des soins inefficaces et qui ne servent à rien, c’est encore trop cher payer.

Mais, comme la jeune femme qui offre ces services aux éleveurs de chevaux a l’air d’y croire autant que ceux qui font appel à elle et donc d’être bien intentionnée, les responsables du 19:30 ne voient pas de problème à lui faire spontanément et gratuitement de la publicité.

Par contre, quand il s’agit de débusquer des « faux » astrologues et médiums (i.e., véreux), s’en prenant sans scrupules à des vieilles dames fragiles, là, c’est une autre histoire! C’est ainsi qu’avertis par des journalistes de la BBC, ceux de l’émission Mise au Point, qui suit immédiatement le 19:30 le dimanche soir, ce sont lancés dans la traque aux arnaqueurs localisés à Genève.

Plus question de faire preuve de la moindre indulgence face à ces salauds qui profitent de la vulnérabilité de nos aînés! Mais, ce n’est pas pour autant que l’on va questionner l’irrationalité des pratiques médiumniques ou de l’astrologie! Du coup, quand les journalistes vont demander aux Druides bretons ce qu’ils pensent de l’utilisation de leur image par l’une des agences remises en cause par l’émission dans leurs affiches publicitaires, ils ne posent aucune question sur le bien-fondé du druidisme. On me dira que ce n’était pas le sujet. Après tout, chacun est libre de croire à ce qu’il veut tant qu’il n’essaie pas de l’imposer aux autres. Et si certains pensent, à l’instar des druides, que des énergies cosmiques circulent dans le sol, les pierres et les plantes, pourquoi pas?

Le problème ne résiderait ainsi que dans les motivations de ceux qui offrent des services ou des thérapies basées sur des croyances ou des superstitions, mais pas dans le fait de promouvoir la pensée magique et irrationnelle. Cette distinction fait pourtant l’impasse sur la question morale qu’il y a à proposer une vision du monde qui ne repose sur pratiquement rien de solide et à confondre ainsi la réalité avec l’imaginaire.

On craint souvent que les enfants ne soient pas capables de distinguer la fiction télévisée et cinématographique (ou vidéoludique) du monde réel. Pourtant, quand je vois tous ces adultes qui prennent leurs rêves de forces surnaturelles pour la réalité, je me dis qu’il y a bien plus dangereux que la télévision ou les jeux vidéo!

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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