Commentaire à chaud #9| Du problème à baser une loi sur des thèses pseudo-scientifiques

JugeIl semblerait que le parlement français s’apprête à se prononcer sur une proposition de loi visant à reporter le point de départ de délai de prescription des agressions sexuelles au jour “où l’infraction apparaît à la victime dans des conditions permettant l’exercice de l’action publique.  Cette nouvelle législation se base sur l’idée du refoulement d’événements traumatiques ancrée dans la psychanalyse. Celle-ci postule qu’au moment d’une agression ou d’un événement particulièrement choquant et douloureux, un mécanisme psychique de défense enferme à double-tour le souvenir pathogène dans un tiroir de l’inconscient, d’où il continuerait de hanter la victime sans qu’elle puisse faire le lien entre son mal-être et le choque qu’elle a subit. Les 20 ans de délai entre l’âge de la maturité (18 ans) et la prescription du crime serait donc trop court, puisqu’il faudrait parfois des décennies aux victimes pour recouvrer la mémoire de leur traumatisme.

Seulement voilà, conme l’indique Brigitte Axelrad, professeur honoraire de philosophie et de psychosociologie, et membre du comité de rédaction de Science et pseudo-sciences, cette thèse n’a jamais pu être démontrée depuis qu’elle a été énoncée par Freud. Non seulement cela, mais en plus, les développement en psychologie et en neuroscience vont même dans le sens contraire: les gens sont incapable d’oublier les événements traumatiques, qui les hantent de manière tout à fait consciente.  Pour Richard McNally, Professeur de psychologie à l’Université Harvard, expert des troubles de l’anxiété, les partisans de la thèse de l’amnésie dissociative traumatique aujourd’hui confondent refoulement avec d’autres phénomènes psychologiques:

Les théoriciens de l’amnésie dissociative traumatique (c’est-à-dire du refoulement) citent de nombreuses études à l’appui de leurs revendications, mais ils comprennent apparemment mal les preuves qu’ils citent. C’est-à-dire qu’ils confondent ce concept de refoulement avec d’autres phénomènes de mémoire. Voici les sept confusions les plus fréquentes :

  1. Ils confondent mémoire et problèmes de concentration, qui surviennent après un traumatisme, avec une incapacité à se souvenir du traumatisme lui-même. Pourtant, les études montrent simplement que les gens traumatisés ont souvent à la fois une tendance à l’oubli dans la vie de tous les jours ET à se remémorer des souvenirs envahissants du traumatisme. En effet, la remémoration du traumatisme renforce probablement leur inclination à l’oubli, ainsi que les problèmes de concentration dans la vie quotidienne.
  2. Ils confondent un codage sélectif avec une incapacité à se souvenir des traumatismes. Par exemple, lors d’un événement traumatique, la victime encode l’arme d’un voleur, tout en omettant d’encoder son visage. Elle se souviendra donc de l’arme, mais pas du visage. Certaines études relativement récentes suggèrent que, sous très haute excitation, la victime risque même de ne pas encoder des traits saillants de l’expérience. Mais cet échec à encoder ne doit pas être confondu avec l’amnésie. L’amnésie implique que la personne * a * encodé l’expérience, mais est incapable de la récupérer. Si l’expérience n’a jamais été correctement encodée au départ, la personne ne peut pas, par définition, se la rappeler plus tard.
  3. Ils confondent l’amnésie psychogène avec une incapacité spécifique à se rappeler un traumatisme. L’amnésie psychogène se réfère à un syndrome rare, quand quelqu’un oublie tout, y compris son nom et son histoire personnelle. Elle est appelée « psychogène », parce que la preuve de dommages au cerveau, par exemple d’un accident vasculaire cérébral, n’est pas détectée. Parfois, des événements stressants, comme les problèmes conjugaux ou professionnels, précèdent son apparition, mais en général des facteurs de stress antérieurs sont sub-traumatiques. En outre, l’amnésie psychogène est globale, elle n’est pas spécifique d’un événement traumatique et la guérison complète survient habituellement en quelques semaines, sans traitement.
  4. Parfois, ils confondent l’amnésie organique avec le souvenir refoulé du traumatisme. Par exemple, les enfants qui étaient incapables de se souvenir d’un coup de foudre qui a tué un autre enfant, ont été cités comme présentant le refoulement d’un traumatisme. Pourtant, ces enfants avaient eux-mêmes été rendus inconscients par des éclairs secondaires de l’éclair principal, et donc avaient une amnésie organique de l’ensemble de l’événement. Les enfants présents, mais qui n’avaient pas été frappés par la foudre, se souvenaient très bien de l’événement et ont été bouleversés émotionnellement par celui-ci.
  5. Certaines personnes nient avoir des souvenirs d’abus, même si plus tard elles disent s’en souvenir très bien. Dans ce cas, elles n’étaient pas disposées à en discuter avec l’intervieweur. Par conséquent, il faut faire attention de ne pas confondre le refus de divulguer l’abus avec l’incapacité de se le rappeler.
  6. En raison de l’immaturité du cerveau, on ne peut pas bien se rappeler les premières années de l’enfance. Cette « amnésie infantile » ne doit pas être confondue avec des souvenirs refoulés de traumatismes. Par exemple, un enfant caressé sexuellement à l’âge de trois ou quatre ans n’est pas susceptible de se le rappeler, ceci est dû à l’amnésie infantile. Il ne faut pas invoquer le refoulement pour expliquer l’incapacité à se souvenir.
  7. De nombreux partisans de la théorie du refoulement semblent confondre ne pas penser à quelque chose pendant une longue période avec une incapacité à s’en souvenir.

Par exemple, dans notre recherche, nous avons évalué les personnes qui ont déclaré avoir subi une agression sexuelle (telle que des caresses) quand elles avaient environ sept ans. Elles ont dit ne pas avoir pensé à cet épisode pendant de nombreuses années et se l’être rappelé plus tard, souvent en réponse à certains stimuli (par exemple, une émission de télévision sur l’inceste).

Quand elles se sont souvenues de l’évènement, beaucoup d’entre elles en sont ressorties très accablées. Elles ont réalisé pour la première fois en tant qu’adultes qu’elles avaient été victimes d’agression sexuelle par un adulte de confiance.

À l’époque, l’enfant n’a pas compris ce qui se passait, n’a pas ressenti la terreur écrasante associée à un traumatisme typique, (comme par exemple une agression ou un viol à l’âge adulte).

Elles ont encodé l’événement, mais l’ont oublié, non pas parce qu’il a été si traumatisant, mais parce qu’il n’était pas traumatique au moment de son apparition, et qu’il n’était pas compris comme un inceste. C’est plus tard qu’il sera réinterprété comme un inceste au cours d’une thérapie ou à la lecture d’un article ou autre chose… L’évènement peut avoir provoqué de l’anxiété et de la confusion, mais pas la terreur du traumatisme. Il n’existe aucune preuve que l’expérience a été refoulée pendant la longue période où elle n’est pas revenue à l’esprit. En effet, le souvenir a surgi tout à coup lorsque la personne adulte a rencontré des rappels à l’âge adulte. Par conséquent, une personne peut avoir un souvenir retrouvé d’attentat à la pudeur sans que celui-ci ait été émotionnellement traumatique au moment de son apparition et sans qu’il ait été refoulé pendant la longue période où il n’était pas présent à l’esprit. Le souvenir peut devenir émotionnellement traumatique après qu’on s’en est souvenu, parce que la personne comprend maintenant la trahison qui a eu lieu et la comprend au travers de ses yeux d’adulte. Inutile de dire que l’attentat à la pudeur est toujours moralement condamnable, quelle que soit la réaction émotionnelle de l’enfant.

De fait, il est assez évidemment assez problématique qu’une telle loi puisse être adoptée sur un thèse qui n’a jamais pu être démontrée et qui s’oppose en plus frontalement à nombres de connaissances considérées comme acquises en science. Certes pas définitivement acquises (rien n’est jamais définitif en science), mais les probabilités de les voir réfuter s’éloignent au fur et à mesure que des observations les confirmant s’accumulent.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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