Fil d’Ariane #4 | La faute aux musulmans

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, de plus en plus de voix montent dans l’espace public pour sommer les musulmans, tous les musulmans, quelle que soit leur implication religieuse et leur origine nationale, de dénoncer haut et fort les dérives commises par une minorité d’intégristes et de fanatiques au nom de l’Islam. Cette injonction s’accompagne d’un véritable chantage qui laisse entendre aux musulmans de Suisse et d’autres pays européens (et nord-américains d’ailleurs) qu’ils ne peuvent espérer être traités comme n’importe quels autres citoyens à moins de montrer constamment patte blanche, voire d’abjurer leur foi. Sinon, les muuslmans dits “modérés” ne pourront que s’en prendre à eux-mêmes si une partie de l’opinion publique continue de les dénigrer et de se défouler sur eux. En d’autres termes, si nombre de nos concitoyens non-musulmans ont abandonné toute rigueur intellectuelle et se laissent aller à une ridicule paranoïa raciste et anti-musulmane, au point de ne plus savoir distinguer entre un citoyen lambda et des fanatiques, ce n’est pas de leur faute! Non, c’est celle des musulmans, sans aucune distinction! Comme modalité de déresponsabilisation, c’est drôlement commode! Et aujourd’hui, il apparaît que de plus en plus d’acteurs politiques tombent dans ce piège discursif pourtant grossier consistant à considérer que les individus se réclamant d’une appartenance quelconque (religieuse ou autre) doivent forcément dénoncer publiquement les actes criminels et odieux perpétués en leur nom par des gens qui ne leur ont pourtant jamais demandé leur avis. De plus, on voudrait conforter le communautarisme qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Comme preuve de leur bonne foi, il est donc intimé aux musulmans de non seulement de se lever comme un seul homme contre les exactions commises au nom de l’islam, généralement à des milliers de km de chez nous, dans des pays dont ils ne sont souvent même pas originaires, mais aussi de se manifester politiquement selon un agenda bien particulier, établi par ces champions de notre si chère identité européenne et/ou (judéo-)chrétienne. Parmi les exigences exprimées à leur égard, on trouve un peu de tout, allant de l’évidence-même au plus absurde. Monsieur Stéphane Montabert, élu UDC au conseil communal de Renens, en a fait une liste non-exhaustive dans un billet de blog publié le 18 septembre 2014. Cela va ainsi de l’obligation de reconnaître la prééminence du droit civil sur les dogmes religieux à celle de désavouer publiquement et en bloc le Coran et le Prophète (??) ainsi que toutes les traditions musulmanes, y compris naturellement, le voile islamique, mais aussi les minarets (??), comme de vieux archaïsmes grotesques, en passant par la reconnaissance du rôle de l’islam comme principal facteur de sous-développement dans les pays musulmans. C’est à se demander pourquoi autant de pays non-musulmans sont si pauvres ou pourquoi des pays bien chrétiens ont tant de mal avec la laïcité! Par ailleurs, il es exigé de nos concitoyens musulmans qu’ils confirment haut et fort qu’ils donnent bien la priorité aux lois civiles. Comme si leur respect par la majorité d’entre eux ne suffisait pas! Autant le dire tout de suite, les musulmans de Suisse ont un sacré boulot à abattre s’ils veulent un jour espérer rassurer ces concitoyens helvètes si préoccupés pour le devenir de leurs chères valeurs judéo-chrétiennes, notamment la charité et l’amour de l’autre!

Il est aussi particulièrement ironique de voir des gens s’effrayant du “communautarisme musulman”, quand celui-ci se manifeste pour, par exemple, dénoncer les caricatures de Mahomet, exiger une forme de communautarisme musulman….pour démontrer qu’ils ne sont pas des égorgeurs en masse. En d’autres termes, le communautarisme musulman tourné vers les intérêts de ses membres (quoique l’on puisse penser de ces intérêts….perso, j’ai trouvé problématique les réactions aux caricatures danoises), c’est mal, mais quand il défend ceux d’une opinion publique paniquée, c’est bien.

Initialement restreintes à des cercles dits “néoconservateurs”, qui ont découvert dans les manifestations terroristes musulmanes un ennemi potentiellement global qui pourrait avantageusement remplacer le péril rouge incarné par l’URSS disparu en 1991, ces appels ont été progressivement relayés par une nébuleuses d’autres acteurs, qui travaillent parfois ensembles: les nouvelles droites extrêmes identitaires, parties à la reconquête d’une civilisation européenne à la conception assez vague, puisqu’ils rejettent souvent dans le même temps l’héritage des Lumières; des militants religieux tentant de contrer le délitement des communautés de fidèles ou, au contraire, cherchant à resserrer les rangs face à un nouvel ennemi au nom d’un (judéo-)christianisme en danger; des féministes rebutées par la gauche tendance anti-colonialiste à la vision limitée par des œillères anti-occidentales, mais qui, malheureusement, dérapent elles-mêmes vers des idéologies d’extrêmes-droites fort peu féministes; et des intellectuels en mal de reconnaissance qui pensent que la stigmatisation de populations mal préparées pour se défendre dans les médias constitue le sommet de l’anticonformisme et du courage politiquement incorrect. Certains revendiquent une expertise, d’autres se prétendent simples “observateurs”. Tous font profession de bon sens. Mais, cela ne les empêche pas de confondre la carte et le territoire, ou le texte et sa réception par les plus d’un milliard de musulmans.

Le Web regorge ainsi de discours amalgamant de manière plus ou moins subtile islam et islamisme, islamistes et musulmans lambda, autour d’une idée-clé: le Coran étant supposément incréé, constituant donc la transcription littérale de la parole de Dieu sous forme écrite, un vrai musulman doit forcément l’appliquer à la lettre. Et évidemment, il n’y aurait aucune marge d’interprétation de la lettre. Il suffirait de savoir lire l’arabe. Ce doit être pour ça d’ailleurs que les islamistes, qui revendiquent tous une lecture littéraliste du Coran, se battent entre eux. Or, sur la base d’une approche fort sélective, ces “critiques” de l’islam en tous genres affirment que le message central d’Allah, relayé par son Prophète dans le Coran, serait fondamentalement incompatible avec les valeurs de nos sociétés et recélerait des appels à la guerre qui rendrait donc cette religion absolument insoluble dans nos démocraties, quels que soient les efforts de réformistes progressistes. Ceux qui n’adhèrent pas entièrement à la lecture littéraliste sont de mauvais musulmans, mais du fait d’un atavisme religieux, seraient susceptibles de redevenir, à tout moment, de bonnes et donc dangereuses ouailles. De fait, si on suit la logique de ces raisonnements, les seuls musulmans dignes de confiance sont, paradoxalement, ceux qui deviennent des apostats, c’est-à-dire qui sont sortis de l’islam, et ayant fait savoir urbi et orbi leur dégoût de cette religion, à l’instar d’Ayaan Irshi Ali ou de Taslima Nasreen.

Les autres, y compris des gens comme Mohamed Hamdaoui, ayant pourtant largement donné des gages de son attachement profond à l’Etat de droit démocratique et de son rejet du fanatisme, ne seront ainsi jamais considérés comme totalement dignes de confiance par ces champions auto-proclamés de notre civilisation. Ainsi, sa tribune au Temps du 3 septembre 2014 est pratiquement tombée dans l’oreille d’un sourd. Pire, Mme Mireille Vallette, une des pionnières romandes du combat contre la soi-disant islamisation rampante de la Suisse, interviewée le lendemain dans En Ligne Directe (18:37-19:38), estimait que ce genre de réaction (M. Hamdaoui n’est pas le seul à avoir dénoncé les crimes des islamistes en Iraq et en Syrie) venait trop tard et pour cause! Les musulmans seraient bloqués par un Coran, appelant à supprimer les non-musulmans, et considéré comme une parole de Dieu qui échapperait à toute exégèse! En d’autres termes, quoi que fassent les musulmans dits “modérés” aujourd’hui, leurs déclarations d’amour à nos démocratie seront toujours perçues de manière suspicieuse et négative. Ce ne sera jamais assez, sauf s’ils rejettent publiquement l’islam.

Ces exigences sont doublement déraisonnables et illégitimes. Elles ne représentent pas seulement une justification hypocrite à des dérapages xénophobes et à l’indigence intellectuelle de certains acteurs publics, mais aussi une attitude fondamentalement anti-démocratique. Dans ce chantage exercé à l’encontre des musulmans vivant parmi nous, les dés sont pipés dès le départ, car quoi qu’ils fassent, ils perdent à tous les coups. Soit ils cèdent à ces exigences, et les mêmes diront que les musulmans sont incapables d’auto-critiques autrement que sous la pression, soit ils ne cèdent pas et ils seront considérés comme des complices tacites de l’islamisme, et il faut alors constamment se méfier d’eux. Cela signifie qu’ils n’ont aucune chance d’être acceptés comme des citoyens à part entière, parce qu’on ne pourra jamais leur faire confiance. Pourtant, ce n’est pas à eux de démontrer qu’ils ne sont pas des terroristes, des pédophiles ou même la cinquième colonne d’un complot machiavélique transcontinental visant à établir un califat en Europe, comme l’annoncent certains néoconservateurs à l’imagination débordante, mais à leurs détracteurs d’en apporter les preuves. Et pour l’instant, à part des délires idéologiques, on n’a pas vu grand-chose de très concluants.

A-t-on sommé les catholiques “modérés” de se lever comme un seul homme pour exprimer publiquement leur dégoût des agissements de l’Eglise dans l’affaire des agressions sexuels sur des centaines de milliers d’enfants par des membres du clergés dans le monde entier depuis des décennies? A-t-on jamais exigé des chrétiens “éclairés” qu’ils battent le pavé pour dénoncer haut et fort leur rejet des terribles violences infligées aux LGBT, au nom de la Bible, dans divers pays chrétiens, en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est, notamment les infâmes “viols” correctifs imposés aux lesbiennes, ou encore les programmes pseudo-médicaux et pseudo-psychiatriques visant à rendre les homosexuels hétérosexuels, qui ont brisé tant de vies et de familles? Récemment, Lou Engle, un pasteur évangéliste encourageant à tuer les homosexuels et les médecins pratiquant l’avortement, était invité à Genève par les membres de la branche locale de son mouvement. A-t-on enjoint les autres évangélistes genevois à manifester contre cette venue?

Non. Et pour cause. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer que la plupart des chrétiens pourraient soutenir de tels actes et il semble évident qu’ils se dissocient totalement de ce genre d’agissements, même s’ils ne le clament pas sur tous les toits. En fait, je n’ai même jamais entendu parler de “chrétiens modérés”, comme s’il était évident que la majorité d’entre eux n’avaient pas de relation pathologique aux dogmes religieux. De fait, je ne vois pas sur quelle base logique, morale ou politique, on exigerait des musulmans, plus que des autres, qu’ils démontrent publiquement leur capacité à se distancer de ce que la morale humaine réprouve de manière générale.

Que l’on ne se méprenne cependant pas sur mes intentions. Je ne suis pas en train de m’en prendre aux intellectuels musulmans qui dénoncent haut et fort l’islamisme intégriste sous toutes ses formes (insidieuse ou guerrière). Au contraire, je soutiens complètement des gens comme Irshad Manji, Malek Chebel, Saïda Kelle-Messalhi, Mohamed Sifaoui, etc. Mais, je refuse la démarche consistant à mettre une sorte de revolver politique sur la tempe de millions de personnes pour les forcer à se mobiliser publiquement sous la menace de discriminations et de dénigrement continu, voire pire, de véritables agressions. Si l’on peut demander jusqu’à un certain point des comptes pour les échecs d’une politique aux citoyens ayant contribué par leurs votes (ou leur abstention) à sa concrétisation, on ne peut tenir pour responsable l’ensemble d’un groupe pour ce que quelques-uns font en son nom sans y avoir été même invités.

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Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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