Réflexions #2 | Non, les relations par écrans interposés ne sont pas moins réelles

Mac_BoucheHier, je suis de nouveau tombée sur une énième complainte sur l’effet dévastateurs des univers numériques et des écrans sur la socialisation des gens. Dans une Tribune au Temps du 14 janvier 2014, Miguel D. Norambuena, artiste et président de l’association Racard, une association genevoise de soutien psychosociale, nous assène ceci:

Ainsi, nous assistons, silencieusement, au développement d’une société de plus en plus asservie à une communication saturée, façonnée par les écrans2, au détriment de l’expérience concrète du contact vivifiant de l’autre, en chair et en os. Une expérience qui passe par la mise en perspective du «je te vois, je te sens, je te touche et je t’entends dans le ici et maintenant». Cette expérience anthropologique est irremplaçable, et elle ne peut se déployer que dans la durée, à l’intérieur d’un espace vital, proxémique, subjectif et physique, où chacun expérimente la rencontre de ses semblables et de l’altérité; un espace situé à l’interface de l’individuel et du collectif, un lieu unique où chacun a la possibilité de mobiliser ses affects, de se pacifier avec son histoire et de se renouveler ontologiquement.

A le lire, on a l’impression qu’il découvre presque la communication à distance qui existe pourtant depuis quelques siècles. Certains écrivains-philosophes (Voltaire, Rousseau, Germaine de Staël, etc.) sont même fameux pour leurs riches échanges épistolaires avec d’autres intellectuels, souvent situés à des centaines ou des milliers de kilomètres de chez eux, et qu’ils n’ont parfois jamais rencontrés en personne. Mais, comme ce sont de grands esprits, il ne viendrait à l’idée de personne de se demander si ces gens qui passaient pourtant tellement de temps à écrire des lettres à des personnes qu’ils ne connaissaient souvent pas de visu, étaient psychologiquement et socialement équilibrés. Parce que tout ce temps penché sur du papier était évidemment solitaire!

Mais surtout, je trouve assez irritant, après plusieurs décennies de culture de l’écran (dans l’ordre chronologique: télévision, Internet, jeux vidéo, Web, MMORPG), que l’on vienne encore nous dire que les relations sociales à distance et par écrans interposés seraient moins réelles et authentiques (et pourtant, je déteste ce dernier terme…) que celles qui nous mettent en présence de personnes en chaire et en os. Pourtant, quelle différence y a-t-il, en terme d’engagement social, entre des interactions avec d’autres usagers sur un forum en-ligne et des échanges épistolaires avec des gens que l’on n’a jamais rencontrés auparavant en tête-à-tête? On ne se voit pas, ne se touche pas et il y a évidemment un décalage temporel entre les deux (même si souvent beaucoup plus court sur le Web). Et y a-t-il une si grande différence entre le fait d’interagir par avatars interposés dans un jeu en-ligne et celui d’imaginer son correspondant sur la base de simples descriptions (ou même de photos échangées)? Même si les règles d’interaction peuvent varier, l’expérience sensorielle et cognitive n’est, en elle-même, pas si différente. Pourtant, personne ne dénigre les gens qui passent un temps fou à écrire des lettres et des cartes postales à leurs familles et amis! Bon, c’est vrai, ce sont souvent surtout des vieilles personnes, mais on ne les traite pas de nolife!

Par ailleurs, je ne comprends pas du tout en quoi les échanges en-ligne empêcherait d’expérimenter l’altérité! En fait, comme dans le monde « réel », les gens peuvent choisir de se rassembler avec leur semblables, ou au contraire, d’aller à la découverte de gens complètement différents. Ce n’est donc pas la faute d’Internet si les gens qui se ressemblent ont tendance à s’assembler. Ils ne font que prolonger une tendance qui pré-existait largement les usages du Web.

Mais, un peu par chance, je viens de trouver la réponse la plus éloquente, à mon sens, à ce genre de complainte, dans les propos de Yann Leroux qui, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Les jeux vidéo, ça ne rend pas idiot, répondait aux questions de Bounthavy Suvilay:

La vie sociale s’apprend en famille avec les amis, et aussi sur le réseau pour certains. C’est une simplification de la vie sociale car ils peuvent décider du moment où ils rencontrent les autres en choisissant de se connecter ou pas, en mettant les personnes qui les aident dans une liste spécifique, etc. Il y a de nombreux outils pour vous faciliter la vie et vous permettre de définir votre idéal de vie en ligne sur le réseau. La vie en ligne est un schéma, une simplification de la vie de tous les jours. Quand vous êtes avec les membres de votre famille, vous avez l’historique de vos relations avec eux et toutes les informations sur leurs habits, leur façon de se rapprocher de vous, etc. C’est un monde complexe. Dans un MMO, les choses sont plus simples : le compagnon de jeu a toujours la même tenue et la distance qu’il peut avoir physiquement ne varie jamais. Cette simplification permet à certains d’utiliser la vie en ligne comme un patron pour comprendre ou réinvestir de façon plus complexe la vie hors ligne.

Dit autrement, les relations en-ligne et par écrans interposés sont différentes de celles que l’on entretient lorsque l’on se retrouve face à une personne en chaire et en os, mais elles ne leur sont pas inférieures, ni moins dignes de considération. De plus, elles suivent des règles qui sont le plus souvent en relation avec celles qui ont cours dans le monde matériel et physique. Comme le dit bien Yann Leroux, les deux espaces d’interactions ne sont pas étanches l’un par rapport à l’autre, au contraire. Ils ont tendance à déborder l’un dans l’autre et la frontière, bien réelle cependant, qui les sépare, est perméable, voire souvent très poreuse.

A mon avis, il est temps d’admettre qu’il existe de multiples formes d’interactions et de communication, liées à la diversité des technologies à notre disposition, et d’arrêter de vouloir absolument les hiérarchiser sur la base d’un fantasme de jardin d’Eden perdu, où tout le monde il était beau, il était gentil, et se disait tout en face-à-face sans aucune crainte. Se retrouver en présence d’une personne en chaire et en os, qui, potentiellement, peut vous sauter à la gorge et cherchait à vous blesser ou à vous tuer, est forcément une épreuve pour chaque individu. A priori, nous apprenons depuis très jeune à surmonter ces appréhensions liées à la réalité de notre nature animale, mais si on peut parfois s’épargner cette difficulté, je ne vois vraiment pas où est le mal. Et si certains se retrouvent incapable de supporter de telles interactions, pour xy raison, je ne vois pas pourquoi on jugerait négativement la vie sociale qu’elles vivent à distance et par média interposés. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faille pas les aider à développer leur capacité à côtoyer physiquement les gens sans ressentir de terreur, mais il serait à mon sens contre-productif de dénigrer les relations sociales dans les univers numériques au prétexte qu’elles ne nous obligent pas à nous mettre aussi directement en danger physiquement (un danger certes très relatif de nos jours et dans le cadre de nos sociétés aux multiples normes et règles d’interaction, mais dont le sens et le potentiel restent cependant enracinés en nous)!

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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