Au fil des débats #5-1 | Discussion sur la réalité de la méthode scientifique

Science_Set_TransDepuis quelques temps, je suis le blog de Nima Yeganefar, qui s’emploie à clarifier un certain nombre de questions épistémologiques en science, sous le titre Sham and Science. Dans un billet récent, intitulé A propos de la science et de la méthode scientifique, cet enseignant à l’IUT de Poitiers et chercheur au LIAS en automatique, propose de synthétiser les diverses acceptations du terme « science » afin de les clarifier. En effet, il arrive souvent que les gens confondent la notion de science en tant que corpus de connaissances accumulées par des scientifiques au cours du temps et celle renvoyant à une manière spécifique de construire ce savoir, appelée « méthode scientifique ». Comme il le dit lui-même en introduction:

On a souvent parlé sur ce blog de méthode scientifique sans jamais réellement expliciter en quoi consistait cette méthode. On peut d’ailleurs s’étonner que l’on puisse poursuivre de longues études universitaires sans que jamais ces règles ne soient clairement formulées. Cette lacune du système scolaire explique aussi pourquoi il est parfois difficile de débattre de certains sujets scientifiques avec le grand public; sans expliquer les différences entre savoir, opinion, théorie, croyances, et même tout simplement sans définir la science, les incompréhensions sont multiples et débouchent inlassablement sur des impasses.

Son blog a rapidement trouvé un public assez fidèle, qui y voit une bonne plateforme pour débattre de toutes sortes de sujets en lien notamment avec l’intégration de la science dans la société en général. Ce dernier billet n’a donc pas manqué de provoquer une jolie discussion, au cours de laquelle pas moins de 25 commentaires ont été postés.

Il en ressort notamment une opposition sur la réalité de la mise en œuvre de la méthode scientifique par les chercheurs ou du moins sur la mesure dont elle l’est.

Deux des intervenants estiment que la recherche universitaire est fortement freinée par un fonctionnement de groupe mettant l’accent sur la cohésion sociale de la communauté scientifique plus que sur l’avancement de la connaissance. Cela déboucherait sur l’imposition d' »orthodoxies » scientifiques et l’exclusion socio-professionnelle de tous ceux qui ne s’y conforment pas. Pour les tenants de cette vision, la communauté scientifique aurait tendance à s’enfermer dans le déni, voir dans l’erreur, pendant des décennies. Le problème serait tel que la confiance que l’on accorde à ces universitaires tiendrait plus de la foi ou de la croyance que d’une attitude rationnelle.

Cette posture est nuancée, voir contestée par d’autres intervenants. Ils ne nient pas ce phénomène de mandarinat et ces réflexes d’auto-protection de la part d’acteurs scientifiques déjà bien établis et se méfiant de leurs pairs, surtout s’ils sont plus jeunes, et de la concurrence éventuelle qu’ils peuvent leur faire. Mais, ils estiment que la méthode scientifique, imposant notamment de reproduire les cheminements aussi bien logiques qu’expérimentaux ayant permis d’aboutir aux résultats controversés, permet justement d’empêcher que ces forces d’inertie ne paralysent complètement la recherche. Que de tous nouveaux résultats ou des découvertes s’opposant à des théories faisant un large consensus ne soient pas immédiatement acceptés est en fait normal. C’est aux chercheurs apportant ces nouvelles connaissances de démontrer scientifiquement qu’elles tiennent la route. Il est rare que des chercheurs ayant réussi à faire la preuve du bien-fondé de leurs travaux rencontrent une opposition complète et persistante de l’ensemble de leurs pairs. Et même s’ils peuvent être confrontés à de fortes résistances, liées à des intérêts moins scientifiques qu’institutionnels, professionnels, voir personnels, ils sont rarement tous seuls. Généralement, ils arrivent à convaincre au moins une partie de la communauté qui les soutient alors dans leurs efforts et peuvent même faire barrage aux éventuelles tentatives d’obstruction venant de mandarins ou de personnalités directement concernées par cette concurrence.

Cette discussion est intéressante parce qu’elle permet de montrer que la méthode scientifique demande une rigueur intellectuelle et une force de caractère dont on ne se rend pas toujours compte. Elle impose de se battre non seulement contre des croyances largement répandues, parfois conçues comme de véritables doxa (vérités communément acceptées), mais aussi contre soi-même et ses propres a priori. C’est particulièrement vrai dans le cadre des sciences sociales et humaines, parce qu’elles sont tellement imbriquées dans des considérations morales et politiques. Mais, les sciences dures n’échappent pas non plus à ses considérations, loin de là. Cependant, le fait qu’elles abordent des « objets » non-humains plutôt que des « sujets » appartenant à notre espèce, lui permet d’échapper plus facilement à ces biais. On s’identifie quand même moins facilement à des atomes, des bactéries, des plantes ou même des grands singes qu’à d’autres humains, notamment parce que ces derniers peuvent répondre directement aux chercheurs (et éventuellement, leur coller des procès en cas de dérapage déontologique grave!).

Hommes de science. Par Sir John Gilbert, et Frederick John Skill, William Walker, et Elizabeth Walker (née Reynolds), 1858-1862. Source: Wikimedia. Crédits: National Portrait Gallery de Londre.

Hommes de science. Par Sir John Gilbert, et Frederick John Skill, William Walker, et Elizabeth Walker (née Reynolds), 1858-1862. Source: Wikimedia. Crédits: National Portrait Gallery de Londre.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Un commentaire

  1. « Mais, ils estiment que la méthode scientifique, imposant notamment de reproduire les cheminements aussi bien logiques qu’expérimentaux ayant permis d’aboutir aux résultats controversés, permet justement d’empêcher que ces forces d’inertie ne paralysent complètement la recherche. »

    Si cela est sans doute vrai concernant les sciences « dures », ça l’est beaucoup moins concernant les sciences sociales où la preuve n’est pas aussi formelle, où la reproduction des expériences n’est pas garantie.

    A cela s’ajoute que toute étude nécessite un financement et donc un accord. On voit mal un chercheur obtenir ce financement dans le but de tenter démonter une théorie couramment admise et iconoclaste. Le fait même d’oser la demander l’enverrait ipso-facto au placard.

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