Commentaire à chaud #3 | L’amélioration de l’homme ou le déterminisme technologique

Computer_JargonBien que je soutienne l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) et que je sois généralement sur la même longueur d’onde que ses contributeurs, il m’arrive aussi de lire des choses sur le site de l’association qui me font sourciller. L’article de Jean-Paul Krivine, L’amélioration de l’homme, initialement publié dans la revue Science & Pseudo-Sciences en juillet 2012, me pose ainsi quelques problèmes. En effet, il me semble faire des raccourcis qui peuvent mener à des confusions en établissant un lien direct de causes à effets entre la naissance des technologies et certains changements sociétaux, qu’en science sociales, on qualifie de déterminisme technologique. S’il me semble incorrect de nier que les technologies peuvent avoir un effet sur l’évolution du fonctionnement social, il me semble tout aussi inexact de faire l’impasse sur les autres facteurs sociaux. Notamment parce que ces derniers sont souvent inscrits directement dans les technologies elles-mêmes.

Plus précisément, deux passages m’ont fait sursauter. Le premier, qui arrive assez tard dans l’article, nous affirme qu’il est inutile de s’opposer à un développement technique, dans la mesure où il finira forcément par s’imposer du moment qu’il fonctionne:

Ajoutons que l’histoire a tendance à nous montrer que ce qui est techniquement possible finit toujours par se réaliser, et que l’enjeu principal concerne davantage la manière dont la société doit s’adapter.

Outre que le cimetière des technologies, notamment médiatiques, est rempli de tous ces « techniquement possibles » qui n’ont malheureusement jamais trouvé de réel écho dans les sociétés humaines et n’en trouveront probablement jamais, il se trouve qu’aucun outil n’a jamais pu se glisser de lui-même dans les usages et les pratiques sans que les gens ne s’en rendent compte. Si un outil devient largement adopté, c’est parce que le groupe humain l’a bien voulu et pas parce qu’il a dû s’adapter à une situation qui se serait développée toute seule, à son insu, ou même à son corps défendant.

Non seulement cela, mais il est rarement adopté tel qu’il est sorti de l’esprit et de l’atelier de son ou ses inventeurs. Il fait ainsi l’objet d’un processus que l’on appelle « appropriation », par lequel les individus ou groupes auxquels il est destiné évaluent son utilité (à quoi il peut bien servir), sa maniabilité (son mode d’emploi et la facilité de sa manipulation) et sa capacité à s’intégrer dans un mode de vie déjà établi. Il se déroule alors une sorte de négociation entre ce pour quoi l’outil a été conçu et ce que les « usagers » veulent en faire. Si ces derniers ne trouvent pas le moyen de l’insérer dans leur quotidien (domestique, professionnel ou artistique), alors, il y a peu de chances que l’outil fasse une longue carrière. En d’autres termes, un outil ne peut créer un besoin complètement ex-nihilo.

De plus, il arrive assez fréquemment que l’outil en question se retrouve utilisé autrement que ce que ses concepteurs avaient en tête initialement. Un cas fréquemment cité, du moins dans le domaine francophone, est celui du Minitel. Initialement, celui-ci avait été créé dans l’idée de digitaliser les informations jusque-là accessibles uniquement sur papier, comme par exemple l’annuaire téléphonique, ou, par la télévision et la radio, comme les brèves ou la météo, afin de permettre aux usagers d’y accéder en temps réel. Or, très rapidement, ce sont les services de messageries érotiques qui s’y sont développés, un usage absolument pas imaginé par les concepteurs de ce système. Comme l’explique bien Josiane Jouët, sociologue spécialisée dans l’étude des usages et des pratiques culturelles, l’appropriation d’une technologie ne se produit donc pas dans un vide socio-culturel, mais s’inscrit généralement dans l’évolution de pratiques pré-existantes:

Les minitélistes se sont emparés des potentialités de communication du vidéotex et ont fortement contribué à la socialisation de l’objet, tout comme ils ont conduit à la réalisation de nombreuses innovations techniques dans les protocoles d’échange électronique par les concepteurs de services […] En ce sens, la prolifération des espaces d’échange à distance du web s’inscrit dans la continuité du mouvement de l’autonomie sociale des années 80. (Le sociologue et le numérique: une longue histoire, déjà…)

Cette considération me permet de faire directement la transition vers l’autre passage de l’article de J.-P. Krivine qui m’a fait tiquer. Il y cite un extrait de l’introduction de Ronald A. Lindsay, au dossier « Transforming Humanity: Fantasy? Dream? Nightmare? » (Free Inquiry, Décembre 2011). Dans ce passage, Ronald Lindsay fait de la contraception orale une des causes fondamentales de l’émancipation professionnelle des femmes:

Disposer d’un moyen fiable de prévenir les grossesses non désirées a largement accru les capacités des femmes à prendre le contrôle de la direction de leurs vies et leur a permis d’accomplir bien plus de choses que ce qu’elles auraient pu faire sans cela. Il suffit de comparer le statut des femmes dans le monde du travail en 1960 avec le statut qu’elles ont aujourd’hui.

En lisant ce passage en entier, on a l’impression qu’il a suffit à la pilule d’arriver pour que, soudainement, la possibilité pour les femmes d’accomplir de vraies carrières professionnelles se matérialisent soudainement. En réalité, cette manière d’aborder les choses fait complètement l’impasse sur les raisons-mêmes du développement d’un tel médicament. Ce n’est pas la pilule qui a permis aux femmes de faire carrière dans le monde professionnel, notamment le tertiaire. C’est le fait qu’elles aient réussi à convaincre les sociétés industrialisées du nord qu’une femme a le droit d’avoir une carrière professionnelle et qu’elle n’est donc pas uniquement destinée aux rôles d’épouse et de mère. Ces revendications pré-existent largement le développement de la pilule, mais elles ne faisaient pas partie des motivations de ses concepteurs, qui se préoccupaient beaucoup plus de surpopulation mondiale et de planning familial que de libération de la femme. On peut donc dire que la contribution de la contraception orale à l’amélioration du statut professionnel féminin à partir des années 60 n’est qu’indirecte et le résultat d’une convergence de facteurs, mais sûrement pas dû à une relation linéaire de causes à effets.

Ce que ces deux exemples illustrent, c’est que contrairement à ce que semble prôner Jean-Paul Krivine dans cet article, on ne saurait écarter d’un revers de la main les facteurs sociaux, politiques, culturels, voire religieux, lorsque l’on considère l’histoire de la technologie, dans son sens large, soit l’évolution des manières dont l’être humain appréhende son environnement matériel et le façonne. Ils jouent au contraire un rôle fondamental et aucun outil n’est idéologiquement neutre, dans le sens où il ne s’agirait que d’objets basés uniquement sur la compréhension de mécanismes physiques dûment reproduits. Personne ne s’amuse à développer des outils sans raison et ses raisons ne déboulent pas du vide intersidéral (ou de Dieu). Il en découle alors que ce n’est certainement pas la société qui s’adapte à un outil, mais bien l’outil qui est adapté aux besoins d’une société donnée, lesquels ne sont pas purement matériels, mais aussi symboliques, voir spirituels. Sans compter que la définition de ces besoins, ou même leur existence, font fréquemment débat, comme l’illustre d’ailleurs l’article en question, surtout ces 200 dernières années, soit depuis que la vox populi a voix au chapitre.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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