Au fil de mes lectures #2 | La grande illusion du bio

Je viens de recevoir le numéro de janvier 2013 de Books et je ne peux m’empêcher de partager ici un résumé d’une réflexion large sur La grande illusion du bio, traduite d’un article de Robert Paarlberg, initialement publié dans Foreign Policy, en mai-juin 2010. Si cet article me plaît, je reconnais volontiers que c’est en partie parce qu’il résonne avec mes propres opinions sur les discours écologiques actuels et prédominants en Europe, qui tendent à opposer de manière simpliste une vision idéaliste de la nature et une conception apocalyptique de l’industrie. Mon opinion se base non seulement sur un ensemble d’informations recueillies sur ces questions depuis maintenant quelques années, mais elle a été aussi façonnée par mes études en biologie et en anthropologie. Mon principal point de divergence avec les mouvements écologiques qui prônent le tout « local » et « bio » est avant tout de nature idéologique, dans la mesure où je ne partage pas du tout leur approche, que je trouve beaucoup trop binaire, de la relation de l’homme à son environnement. A mon sens, ils courent après un âge d’or écologique associé avec une agriculture dite « traditionnelle » et du terroir qui n’a jamais vraiment existé. Cet article a aussi provoqué la réaction de deux lecteurs, Anna Lappé (auteur d’un ouvrage intitutlé: Diet for a Hot Planet, et Jeffrey Locke, juriste auprès de Population Action International) au mensuel. Il les a publiées, ainsi qu’une réponse de Paarlberg à ces lecteurs, sur une page accessible à tous, même aux non-abonnés. Ceci dit, voici synthétisés en quelques points ce que Robert Paarlberg considère comme les illusions de l’agriculture bio:

1ère illusion: l’agriculture bio locale pourrait remplacer les techniques héritées de la révolution verte pour nourrir les populations du monde entier.

C’est notamment la thèse défendue par Marie-Monique Robin dans son documentaire Les moissons du futur. Robert Paarlberg contredit ici plusieurs des assertions faites par les partisans de l’agro-écologie et de l’agriculture bio. Le bio et le « local », du moins en l’état actuel des techniques développées, ne permettent pas, selon lui, de nourrir toute la planète, et vue l’idéologie du refus de culture intensive qui anime ce mouvement, il y a peu de chance que ce type d’agriculture le puisse un jour. L’auteur en veut pour preuve les problèmes de mal/sous-nutrition en Afrique notamment, où, par faute de moyens, l’agriculture est forcément bio et locale, puisque les paysans n’ont pas les finances, ni les infrastructures nécessaires au développement d’une agriculture moderne. Or, il semblerait, toujours d’après Paarlberg, que les terres agricoles en Afrique sont largement sous-exploitées et comme une bonne partie des agriculteurs vivent loin des routes, ils restent de fait exclus des grands réseaux commerciaux nationaux et internationaux. D’après l’auteur, cela explique aussi que les petits paysans d’Afrique n’aient été que très peu, voir pas du tout, touché par ce que l’on a appelé la crise alimentaire de 2008-2010.

Par contre, en Inde, l’adoption des techniques modernes d’agriculture ont permis de réduire la pauvreté paysanne de près de 40% depuis la fin des années 60, tandis que le pays doublait sa production de blé, ce qui lui a permis de renoncer à l’aide alimentaire internationale dès 1975. Certes, la misère dans les campagnes est loin d’avoir été éradiquée et nombre de mauvais usages des engrais chimiques ont provoqué de graves problèmes sanitaires et sociaux, mais l’auteur estime que l’on ne peut pas raisonnablement prétendre que l’agriculture moderne n’aurait rien apporté aux paysans indiens si ce n’est un surplus de difficultés. L’auteur reconnaît que l’introduction de ces techniques a aussi parfois contribué à creuser des inégalités sociales, notamment en Amérique latine, où les grands propriétaires terriens ont accaparés complètement l’ensemble des terres, y compris celles qu’ils avaient autrefois l’habitude de laisser cultiver aux paysans vivant sur leurs domaines, afin d’exploiter au maximum les possibilités de la culture intensive. Mais même dans ces pays, le taux de malnutrition a été divisé par deux ces trente dernières années.

2ème illusion: L’agriculture bio est forcément écologique, ou, en tous cas, plus que l’agriculture industrielle.

Tenter de nourrir la planète entière avec une agriculture bio et locale aurait des conséquences écologiques graves que l’on ne soupçonne souvent pas. Celles-ci se manifesteraient notamment par la nécessité de démultiplier les élevages de bovins, afin de générer suffisamment d’engrais animal, ce qui déboucherait sur le besoin de démultiplier les surfaces exploitées pour les nourrir. Vu le rendement inférieur de ces méthodes, il faudrait alors aussi étendre les surfaces cultivables. L’auteur estime (mais il ne précise pas sur quelles bases) qu’il faudrait alors raser l’équivalent des forêts de Grande-Bretagne, de France, d’Allemagne et du Danemark réunis, et cela, uniquement pour subvenir aux besoins nutritionnels la population européenne!

3ème illusion: La nourriture bio est plus saine que les produits alimentaires issus des techniques d’agriculture moderne

Contrairement à ce que prétendent nombre de discours, il n’existe aucune preuve de la supériorité nutritionnelle des produits de l’agriculture bio. Les recherches menées ces dix dernières années, notamment par la Mayo Clinic, ne montrent aucun avantage significatif à ce niveau. D’ailleurs, les professionnels de la santé auraient arrêté d’utiliser ce critère dans leurs recommandations. De plus, du fait de la prise de conscience des problèmes écologiques posés par l’agriculture moderne intensive dans les années 60-70 (notamment grâce au fameux Silent Spring de Rachel Carson), celle-ci est devenue bien plus respectueuse de l’environnement. Des recherches ont été faites pour développer des techniques nécessitant beaucoup moins d’engrais et de manière plus ciblée. Il apparaît ainsi que les produits de l’agriculture moderne ne présentent pas significativement plus de traces d’engrais chimique une fois transformés et placés sur nos étalages, que les produits bio.

Par contre, ces derniers présentent souvent plus de risques pour la santé du fait de problèmes bactériologiques ou viraux liés à leur mode de production et de conservation. Alors que la plupart des rares intoxications alimentaires avec des produits de l’agriculture moderne résultent de mauvaises conditions de conservations et méthodes de cuisson (souvent chez les particuliers), les intoxications alimentaires aux produits bio sont plus fréquentes et liées à leur mode de production, interdisant toute utilisation de produits chimiques pour leur nettoyage et leur préservation. Ainsi, en Afrique, près d’un million de personnes meurent chaque années d’infections bactériennes ou parasitiques après avoir consommé des aliments « bio » avariés du fait de mauvaises conditions de transport et de vente.

4ème illusion: l’agriculture bio permet aux pays en voie de développement d’échapper à l’emprise de l’occident.

Enfin, l’auteur estime que la promotion de cette idéologie a eu un impact délétère sur les politiques d’aide au développement dans les pays d’Afrique et d’Asie, puisque progressivement, les financements se sont déplacés de la promotion d’une agriculture moderne vers la fourniture de nourriture sous la forme d’actions humanitaires ponctuelle, en réaction à des crises. Loin de permettre à ces pays de s’émanciper de leur dépendance aux pays industrialisés européens et nord-américains, cette évolution décourage au contraire des politiques agricoles coûteuses, mais nécessaires pour permettre à ces pays de se rapprocher d’une autonomie alimentaire afin d’assurer une certaine sécurité d’approvisionnement à la population.

Pour l’auteur, la solution ne réside ainsi évidemment pas dans une agriculture bio, essentiellement basée sur une approche de l’alimentation caractéristique de citoyens déjà bien nourris et ne craignant pas pour leur survie du lendemain. Il ne cautionne évidemment pas non plus une agriculture qui saccagerait complètement l’environnement, dans la mesure où cela reviendrait à scier la branche sur laquelle nous sommes assis et ce, dans un très court terme. Même uniquement en termes de productivisme industriel, cela n’aurait aucun sens. Il se place donc clairement dans une perspective de développement d’une agriculture moderne mais tenant largement compte de la question écologique, afin de réconcilier autant que possible les besoins alimentaires des populations et le respect de leur environnement. Pour lui, la science agronomique et l’ingénierie sont tout à fait en mesure de répondre à ces défis.

J’ajouterais que je pense que la quadrature du cercle à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés ne me semble pas si différente de celle à laquelle nos ancêtres faisaient face jusqu’au 19ème siècle, lorsqu’ils cherchaient sans cesse, mais avec plus ou moins de bonheur, à développer des méthodes d’agriculture permettant d’éviter les famines, qui s’abattaient fréquemment sur eux. Mais, les solutions proposées sont autrement plus efficace, parce que la recherche et les pratiques sont bien mieux coordonnées et organisées. C’est une chose que nombre d’écolos urbains, qui n’ont jamais connu l’angoisse des rayonnages vides et ont la tête pleine d’images champêtres et pittoresques de la vie à la campagne, tendent à oublier.

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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