Factuellement correct #2 | La pétition qui réunit les détracteurs de Caroline Fourest

A peine rentrée d’un long week-end à caractère familial en Suisse orientale, je tombe sur une pétition lancée sur Oumma. com par des « intellectuels » (mon œil! Ce sont surtout des militants!) contre la participation de Caroline Fourest à la prochaine fête de l’Huma, intitulée: Non à Caroline Fourest la « porte-parole de l’islamophobie de gauche » à la fête de l’Huma ! Quand on regarde la liste des signataires, on se rend alors compte qu’il s’agit d’un véritable « Stamm » réunissant la plupart de ses détracteurs les plus acharnés! Il ne manque que Rokhaya Diallo, Didier Lestrade et Alain Gresh! Et encore, ce n’est probablement qu’une question de temps jusqu’à ce qu’ils y ajoutent leurs paraphes!

Le texte de la pétition en lui-même n’est qu’un tissu de manipulations et de désinformations (pour rester très diplomatique) tellement grossières que l’on se demande si leurs auteurs ne prennent pas les lecteurs pour des imbéciles heureux!

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Edit du 15 septembre 2012: Voilà qui est fait pour Alain Gresh, même s’il n’a pas signé directement la pétition. Mais, il apporte clairement son soutien à l’une des initiatives annexes à cette pétition, une lettre de l’UJFP, demandant aux organisateurs de la fête de l’Huma d’annuler leur invitation à Caroline Fourest, pour les mêmes raisons énoncées dans le texte pétitionnaire:

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Ainsi, on apprend que Caroline Fourest se livrerait depuis une dizaine d’années à une stigmatisation systématique des musulmans qui aurait inspiré nombre de dirigeants politiques de droite et d’extrême-droite, dont Marine Le Pen! Si, si, la même MLP qui a collé un procès à la journaliste et à sa collègue, Fiammetta Venner, en diffamation pour la biographie qu’elles ont écrite sur sa carrière politique! Quant au Front National, soit l’extrême-droite française, il a consacré, depuis 2008, pas moins de 28 articles et communiqués de presse dénonçant celle qu’il qualifie, en reprenant le bon mot de Pascal Boniface, de serial menteuse! Naturellement, les auteurs du texte n’apportent aucune preuve ou même illustration de la manière dont leur bouc-émissaire parisienne préférée aurait été reprise dans les discours de la droite et de l’extrême-droite. Et non, la pseudo-analyse discursive d’un de ses articles, publiée par Pierre Tevanian, sur le site Les mots sont importants (Lmsi), et basée essentiellement sur des procès d’intentions ainsi qu’une sur-interprétation complètement tirée par les cheveux de ses propos, n’en constitue pas une démonstration. Tout ce qu’elle démontre, c’est qu’à Lmsi et dans certaines mouvances d’extrême-gauche domine une vision binaire du monde qui ne souffre aucune objection, conçue comme une trahison, ni la moindre nuance contradictoire, considérée comme un passage hypocrite et non-avoué à l’ennemi. Comme avec G. W. Bush, ou vous êtes avec eux (à 150%) ou vous êtes contre eux. Point.

Plus précisément, pour les auteurs de la pétition, la question des « prières de rue » a été mise en avant par C. Fourest dans le Monde avant d’être reprise par Marine Le Pen. Un gros bobard que n’avaleront que ceux qui vomissent la journaliste. En effet, un rapide tour sur le site de Nation Presse, l’organe de communication du Front National, montre que le parti s’est emparé de la question depuis au moins 2009, comme l’illustre un article du 10 novembre de cette année-là, intitulé: Révélations sur la collusion entre la police et les musulmans à Barbès. Ce communiqué fait référence à une action entreprise quelques semaines plus tôt par Riposte Laïque, qui proposait en octobre 2009 un article sur la manière de faire cesser ce qu’ils appellent l' »occupation des rues » par les musulmans. Or, l’édito de Caroline Fourest dénoncé ici date du 18 juin 2010. De plus, en le lisant, on se rend compte qu’il se contente de constater un état de fait: l’interdiction de cet apéro géant « saucisson pinard » est un cadeau fait à l’extrême-droite qui peut, une nouvelle fois, poser comme martyr d’une gauche à tendance totalitaire, soutenue par un état corrompu cherchant à faire disparaître l’identité française au profit des « envahisseurs ». Les propos de Christine Tasin, une des membres fondatrices de Riposte Laïque, publiés 3 jours plus tôt sur son blog, illustrent parfaitement cette logique analysée par Caroline Fourest dans son article incriminé:

Par ailleurs, quoi qu’il en soit, nous avons, d’ores et déjà, gagné la bataille de l’opinion, des millions de Français, grâce à cet apéro et à la publicité qui lui a été faite par ses ennemis et les medias, ont découvert ce qui se passait à leur insu dans leur pays, l’islamisation progressive et les bassesses des associations comme SOS Racisme, des partis, de gauche comme le PC et le Front de Gauche ou d’extrême droite comme la Nouvelle Droite Populaire qui ont tous essayé de jeter l’opprobre sur les organisateurs de cette fête populaire et conviviale. Etonnant d’ailleurs ce rapprochement gauchistes, islamistes et extrême droite sur le coup…

Bref, Caroline Fourest n’a certainement pas inspiré les identitaires ou l’extrême-droite. On peut ne pas être d’accord avec son analyse, mais on n’y trouve aucun appel à la stigmatisation des musulmans dans leur ensemble, ni même une quelconque suggestion que ceux-ci constitueraient un problème particulier pour la société française. Elle y parle explicitement des intégristes et non pas des musulmans dans leur ensemble. Elle vise d’ailleurs moins l’intégrisme islamique que la démission ponctuelle, mais progressive, des institutions publiques françaises dans leur mission de maintien de la laïcité et leur tendance à choisir la facilité, requalifiée en voie pragmatique, plutôt que d’affronter ces problèmes de face. Or, elle estime que cette compromission de l’état constitue un des facteurs de succès des nouveaux populismes identitaires qui l’accusent de complicité avec les envahisseurs:

Ces derniers militent moins contre les intégrismes, au nom de la laïcité, que contre l’ “islamisation” au nom de l’identité nationale. Une sémantique qui les a coupés des laïques antiracistes, avant de les rapprocher des ultranationalistes… Qu’ils admirent Eric Zemmour, Marine Le Pen, Philippe de Villiers, Batskin ou le Bloc identitaire. Bien que marginales, ces alliances préfigurent un populisme d’un genre nouveau, façon Geert Wilders aux Pays-Bas ou l’Union démocratique du Centre en Suisse.

Ce populisme marque des points partout où des élus cèdent au communautarisme et à l’intégrisme. C’est le cas lorsque certaines villes de France acceptent que des groupes religieux – juifs ou musulmans – puissent dresser des barrières et bloquer la circulation : pour la sortie d’une école religieuse ou pour prier en plein air. Pas toujours par manque de place. A Saint-Denis, par exemple, les militants de l’association Tawhid prient en pleine rue, alors que leur local permet d’accueillir les fidèles à l’intérieur. On imagine l’exaspération des habitants qui vivent autour. Surtout lorsqu’ils sont d’origine algérienne et repèrent ce manège prosélyte.

De plus, les auteurs de la pétition, toute à leur dénonciation de la soi-disant islamophobie de Caroline Fourest, passent comme chats sur braises sur ses ouvrages concernant l’extrême-droite (notamment, cette biographie de Marine Le Pen, publiée fin 2011, qui lui a valu le procès mentionné plus haut et qu’elle a de très bonne chance de gagner, ainsi qu’une version abrégée: Marine le Pen démasquée) ou encore, les intégristes chrétiens, notamment catholiques, auxquels elle a consacré en 2009 un nouvel ouvrage intitulé Les Nouveaux Soldats du Vatican. Bien entendu, ils citent aussi le moins possible Tirs croisés – La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman et uniquement le passage dans lequel elle juge que l’intégrisme islamique est plus dangereux, dans les circonstances géo-politiques internationales du moment, que les autres intégrismes, notamment dans les pays musulmans. Contrairement à ce que prétendent ces détracteurs, elle ne dit ni ne suggère jamais que l’islam serait intrinsèquement radical ou intégriste et elle se distancie clairement de ce genre de posture (Et si l’islamisme en profitait pour s’étendre?, chapitre 4). Mais, ils oublient joyeusement tous les autres chapitres consacrés aux intégrismes chrétiens et juifs ainsi que ses analyses sur les points de convergences entre les trois intégrismes, dont les représentants institutionnels dans les arènes gouvernementales, travaillent souvent main dans la main. Enfin, un petit tour sur le site de la revue ProChoix, qu’elle a fondée il y a plus de 10 ans et qu’elle édite régulièrement, montre qu’elle n’a pas du tout abandonné le combat contre l’extrême-droite ou les intégrismes chrétiens. L’introduction de termes « catholiques », « traditionalistes », « intégrisme chrétien », « extrême-droite », etc., dans le moteur de recherche du site résulte dans des listes d’articles publiés régulièrement sur ces sujets.

Le texte des pétitionnaires nous dit aussi que l’essayiste a systématiquement pris position en faveur de mesures discriminatoires visant spécifiquement les musulmans, et qu’elle aurait donc soutenu non seulement la loi interdisant le foulard dans les établissements scolaires publics (2004), l’interdiction des prières sur la voie publique, mais aussi l’interdiction du port du « voile intégral » (2010). C’est tout simplement faux. Si elle était effectivement en faveur de l’interdiction du port du voile à l’école et dans les institutions étatiques de la République, elle fait clairement la distinction entre celles-ci (qui doivent rester neutres face à la religion) et l’espace public, soit tous les lieux communs fréquentés par l’ensemble de la population, tels que les rues, les routes, les gares, les parcs, etc. Respectant l’esprit et le texte de la loi de 1905, elle estime que la population a le droit d’y manifester son appartenance religieuse, voir même d’y célébrer des fêtes cultuelles, dans la mesure où elles ne mènent pas au désordre public et ne menace pas la sécurité de l’état, soit les limites habituelles à toutes activités dans ces endroits. Elle s’est donc clairement opposée à la loi « voile intégral »:

Peut-on, pour autant, tout régler par l’interdit ? C’est là que le débat devient plus complexe. Il est possible d’interdire un signe religieux inégalitaire à l’école publique, au nom de sa vocation émancipatrice. Ainsi que dans les services publics et les lieux représentant la République, à cause de cette symbolique. Mais dans la rue ? Ici, le choix d’un individu – fût-il aliénant – prime. Tant qu’il ne nuit pas à la sécurité ou à l’”ordre public”.

Ensuite, si elle trouve normale que les prières de rue soit interdite (ce qui n’a rien de discriminatoire, soit dit en passant!), elle a clairement exprimé son soutien à la construction de lieux de cultes dignes, mais financés de manière privée, quitte à prendre le risque que certaines reçoivent des fonds d’états ou d’organisations étrangères intégristes.

Concernant le Y a bon Award, décernée en mars 2012 à Caroline Fourest, il était particulièrement symptomatique d’une extrême-gauche tiers-mondiste, qui ne supportait plus de voir ses positions remises en cause de manière constante et solide par cette journaliste. Les Indivisibles ont donc décidé de lui faire payer des années de réflexions contre leurs dérives relativistes qui vont jusqu’à faire des intégristes musulmans les meilleurs résistants à l’impérialisme occidental! Ils ont ainsi saisi l’occasion de l’utilisation par Caroline Fourest, dans un discours de 2010, d’une actualité locale invoquée pour illustrer certaines dérives des pouvoirs publics locaux en faveur du communautarisme religieux. Apparemment, les militants anti-Fourest ont eu beaucoup de mal à trouver une faille dans son discours leur permettant de soumettre son nom pour l’édition 2012 de cette cérémonie, puisqu’ils ont dû remonter à au moins deux ans dans son historique!

Je passe sur la référence au chapitre que Pascal Boniface lui consacre dans son ouvrage Les intellectuels faussaires. Je crois que ce blog, qui analyse par le menu ses multiples écarts aux règles de base de la recherche et de l’analyse qui se veut scientifique, démontre amplement qu’il aurait pu figurer en très bonne place dans son propre livre. Ayant lu ce chapitre en question (plus un ou deux autres), j’ai pu constater que son auteur se contente de répéter les mêmes allégations gratuites contre elle, sans même les référencer ou les sourcer correctement!

Mais, le sommet de la désinformation est atteint avec l’affirmation, déjà 1000 fois répétée, mais toujours aussi fausse, selon laquelle Caroline Fourest aurait publié dans le Wall Street Journal une tribune en faveur de la thèse de l’Eurabia, un concept inventé par Bat Ye’or, tête de pont des néoconservateurs en Europe. Les auteurs de cette accusation en veulent pour preuve le titre de l’article: The War for Eurabia. Ce qu’ils oublient commodément de préciser, en espérant que les lecteurs n’iront pas vérifier, c’est que Caroline Fourest ne mentionne pas une seule fois ce concept dans son texte et qu’à aucun moment elle ne reprend les arguments des néoconservateurs. En effet, ces derniers conçoivent le risque islamique en termes purement démographiques et ethniques, faisant de chaque musulman un intégriste plus ou moins ouvertement revendiqué, n’attendant qu’un signal de la part de leaders religieux pour prendre le pouvoir en Occident et imposer la charia ainsi que le statut de dhimmi aux non-convertis.

Le concept a été inventé par Bat Ye’or, popularisé en particulier par son livre Eurabia : l’axe euro-arabe sorti en 2005, affirmant l’existence d’une coopération complète entre les pays européens et les pays arabes, tant en politique intérieure qu’extérieure (notamment en matière d’immigration, d’économie, d’enseignement, de diplomatie), une hostilité à Israël et un support à l’antisémitisme, un appui à l’Organisation de libération de la Palestine et une soumission à l’islam7. L’auteur utilise ce terme en combinaison avec le néologisme « dhimmitude », introduit par elle en lieu et place du terme « dhimmité » pour exprimer le concept de dhimma : le mot « dhimmitude » évoque une proximité phonétique voulue avec le mot « servitude » (qui existe en français et en anglais, et que l’on retrouve dans ses ouvrages dans ces deux langues); il est utilisé par Bat Ye’or pour signifier une attitude de concession, d’apaisement et de soumission envers l’islam. (Fiche Wikipédia pour Eurabia)

Caroline Fourest, elle, parle exclusivement du risque intégriste et de l’islam politique de certains mouvements, notamment les Frères Musulmans, qui, avec la complicité plus ou moins consciente des groupements tiers-mondistes anti-impérialistes et certains pouvoirs publics, tentent de saper les bases de la laïcité et de la démocratie, pour s’imposer non seulement aux non-musulmans, mais aussi et surtout à ceux de leurs coreligionnaires qui n’adhèrent pas forcément à leur vision de la religion. De fait, le titre de l’édito a probablement été choisi par la rédaction du Wall Street Journal et n’a rien à voir avec le contenu. Dans cette optique, la référence à Anders Breivik, qui n’a jamais cité Caroline Fourest dans ses écrits, ne sert à rien d’autre qu’à ajouter une couche artificielle de discrédits sur la journaliste, si d’aventure, les affirmations précédentes ne paraissaient pas assez fortes au lecteur pour le rallier à ce lynchage médiatique.

En conclusion, si certains à l’extrême-gauche refusent de faire la distinction entre une critique fondée de l’intégrisme en islam et le dénigrement systématique des populations de culte et/ou de culture musulmane, tel qu’il existe réellement dans les discours identitaires des nouveaux populismes émergents (malheureusement trop souvent repris par des élus de droite craignant de perdre des voix à ces nouveaux courants idéologiques), alors c’est eux qui ont un sérieux problème. En effet, ils font largement le jeu des mouvances intégristes partisanes d’un communautarisme musulman qui associent la moindre critique d’un leader fondamentaliste ou de son mouvement à une attaque en règle envers tous les musulmans, comme si ceux-ci devaient absolument former un seul bloc. J’espère donc que les organisateurs de l’Huma ne se laisseront pas influencer par cette propagande haineuse, basée sur des accusations infondées et des affirmations purement gratuites. On reste d’ailleurs franchement perplexe devant l’incapacité crasse des détracteurs de Caroline Fourest à répondre directement à ses arguments, préférant détourner ses propos, souvent en les tronquant, pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Quel genre de cause nécessite d’être défendue par des moyens aussi déloyaux et malhonnêtes? En effet, comme le dit Gandhi, la fin est dans les moyens, ce qui signifie que si les moyens sont pourris, il y a de grandes chances que la fin le soit aussi.

The means may be likened to a seed, the end to a tree; and there is just the same inviolable connection between the means and the end as there is between the seed and the tree. (Gandhi: ‘Hind Swaraj’ and Other Writings, Mohandas Gandhi, Cambridge University Press, Jan 28, 1997, p. 81)

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

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