Sur un fil des débats #6-4 | Le jeu de la mort: une téléréalité trash pour dénoncer le trash télévisuel

TV_gaminEn 1996, Pierre Bourdieu, largement refroidi par son passage à Arrêt sur Images, alors diffusée sur FR5, se demandait dans une tribune au Monde Diplomatique, si la télévision était capable de critiquer la télévision. Sa conclusion était naturellement négative, dans la mesure où il estimait que la télévision, en tant qu’institution socioéconomique, était un instrument de censure et de domination, ce qui la rendait d’office incapable de se critiquer elle-même. A l’époque, je dois avouer que les propos de Pierre Bourdieu ne m’ont pas beaucoup touchée, dans la mesure où ils ressemblaient, à certains égards, à des jérémiades de professeur habitué à dominer la discussion et à qui l’on n’aurait pas laissé un grand boulevard pour faire son exposé sans aucune interruption. Pour moi, sa conclusion à propos d’émissions comme « Arrêt sur images » pouvait se résumer à une prise de conscience que, non, décidément, la télévision, ne pourrait jamais se substituer à un auditorium universitaire! Mais, il ressortait malgré tout de sa critique, la description de l’incapacité des acteurs du monde télévisuel à dépasser leur horizon de fonctionnement, c’est-à-dire à prendre de la hauteur par rapport à leurs pratiques et remettre en question leurs dispositifs.

L’émission « Le jeu de la mort« , annoncée comme un documentaire sur les dérapages possibles des jeux télévisés, m’a soudainement rappelé avec une incroyable acuité ce questionnement énoncé par Pierre Bourdieu, il y a 14 ans. Je crois que je suis rarement autant sortie de mes gonds en visionnant un programme télévisuel censé non seulement m’informer, mais aussi m’instruire. En effet, il échoue sur toute la ligne d’un point de vue aussi bien journalistique que scientifique. Et malheureusement, tout à leur fausse surprise de voir leurs a prioris sur la télévision d’aujourd’hui confirmés par une expérience qui ne transpose qu’en apparence le protocole de Milgram au contexte télévisuel, je n’ai entendu encore aucun journaliste, ni même membre du public s’exprimer sur la confusion entre documentaire et télé-réalité manifestée dans ce film. Par contre, d’autres chercheurs français du CNRS, dont Patrick Charaudeau, dénoncent également cette mascarade. En d’autres termes, sous prétexte d’alerter l’opinion publique au sujet du pouvoir nocif d’une certaine logique télévisuelle du divertissement, les auteurs nous convient en fait à une véritable curée manichéiste, dans le plus pure style de cette télévision qu’ils prétendent dénoncer. Effectivement, la question se pose: jusqu’où peut aller la télévision dans l’humiliation et la torture de la personne??

Un documentaire? Quel documentaire?

J’ai entendu parler du « Jeu de la mort » en diverses occasions: le numéro de Sciences Humaines sur la soumission et lors des émissions de la Radio suisse romande, le Grand 8 et Médialogues. Tous le présentaient comme un documentaire sur la reproduction, dans un contexte télévisuel, de la fameuse expérience de Stanley Milgram, un psychologue social américain devenu célèbre dans les années 60 pour avoir mis au point un dispositif expérimental visant à décrire les mécanismes par lesquels les gens acceptent d’obéir à des ordres contredisant directement leurs préceptes moraux. Je m’attendais donc à un film retraçant l’expérience de Milgram et les suivantes basées sur ce modèle ainsi que leur signification pour la recherche scientifique, avec des interviews des membres des équipes scientifiques y ayant participé, des interviews avec les auteurs du « Jeu de la mort » décrivant de manière critique les tenants et aboutissants du protocole de cette nouvelle mouture en plateau TV, y compris les biais dont ils ont (ou auraient) dû tenir compte, des entretiens approfondis avec les candidats-cobayes, etc. Bref, tout ce qui fait un documentaire en bonne et dûe forme. Or, les réalisateurs nous ont servi un show de télé-réalité, ayant comme objet la reproduction d’une expérience scientifique célèbre sous la forme d’un pilote de jeu télévisé, censé être testé par des candidats ignorant totalement qu’ils sont en fait des cobayes, à des années-lumières d’un documentaire, ou même d’un docu-fiction.

Tout y est:

  • l’espèce de vidéo-clip au début qui tient lieu d’introduction à l’expérience, et qui nous donne un vague aperçu de jeux télévisés extrêmes à travers le monde et de l’expérience de Milgram,
  • l’usage du split-screen pour mettre en faux face-à-face les candidats-cobayes qui s’ignorent et les membres de l’équipe d’expérience,
  • divers angles du studio, notamment le plateau et les coulisses,
  • le montage déroulant les mêmes phases du jeu, mais avec des candidats différents,
  • la sélection des candidats montrés (ils étaient 80 en tout, mais on a dû en voir une dizaine maximum),
  • la phase de sortie du jeu avec révélation de la supercherie et consolation des candidats qui se rendent compte qu’ils ont été trompés,
  • et finalement, les « confessions » de ces derniers, à qui l’on demande une sorte de méta-réflexion sur leurs propres comportements.

Tous ces éléments, très fortement scénarisés, constituent les ingrédients typiques de n’importe quelle télé-réalité, comme Loft Story, Big Brothers, Star Ac’, etc.

Certes, contrairement à ces émissions, « Le jeu de la mort » se déroule en un seul épisode et se donne comme mission de vulgariser l’expérience de Milgram, supposément transposée au contexte télévisuel, et ses conclusions sur la soumission des gens à l’autorité.

Ainsi, la première partie nous vante, avec moult graphiques et nombres, souvent sous formes de jolies animations, la logique implacable du dispositif expérimental. Elle nous explique ainsi qu’il a fallu une bonne année de préparations et de mises en place de l’expérience, au cours de laquelle les responsables ont contacté plusieurs milliers de personnes, supposées représentatives de la diversité de la population française, pour au final sélectionner un échantillon de quelques centaines de personnes, dont 80 acceptent de contribuer à ce qu’on leur présente comme un test d’un projet pilote de jeu télévisé. On nous montre comment les gens sont mis en condition, on nous décrit la configuration du studio, avec la fameuse cabine capitonnée, dans laquelle est isolé le « candidat » qui doit répondre aux questions, et qui se fait « châtier » à coup de chocs électriques en cas de mauvaise réponse. Enfin, on nous démontre, image à l’appui ce qui est censé être la parfaite transposition du dispositif laborantin de Milgram au contexte télévisuel, notamment la transformation esthétique du tableau de déclenchement des décharges électriques à distance. Tout cela sur fond de musique dramatique, angoissante, allant crescendo dans la tension.

Puis, on plonge dans l’expérience-même!

Et là, c’est une série de vagues d’images toutes plus accablantes les unes que les autres, nous montrant des « questionneurs » incapables de résister aux injonctions du public et de l’animatrice, tentant parfois de se rebiffer, mais finissant presque toujours par se soumettre, envoyant alors des décharges de plus en plus fortes à un malheureux qu’on entend hurler de douleurs depuis sa cabine aux murs capitonnés. Ces vagues sont entre-coupées d’interventions du scientifique du groupe, Jean-Léon Beauvois, qui nous explique comment les réactions épidermiques des « candidats » signalent la manière dont ils essayent de rationaliser leur situation ou dont leur organisme tente d’évacuer le stress résultant du conflit intérieur qui les dévaste, pris en sandwiches qu’ils sont entre leur compassion pour celui qu’ils imaginent en train de se débattre dans sa « prison » et les ordres de tous ceux qui les entourent. Après nous avoir montré les « soumis », on nous passe quand même les images des quelques « rebels » qui ont envoyé paître le dispositif, histoire de ne pas trop nous désespérer sur le genre humain. Le téléspectateur ressent alors comme une sorte de détente, mais c’est simplement pour lui permettre d’affronter la suite, la progression des autres cobayes vers la zone « décharges dangereuses à mortelles » du tableau de déclenchement des chocs électriques.

Et enfin, vient le dénouement, avec l’accueil des cobayes en coulisse, à la sortie du jeu, où ils se retrouvent nez-à-nez avec le candidat dont ils pensent qu’ils l’ont torturé, mais qui leur révèle qu’il est en fait un comédien et qu’il était sorti de la cabine, par une porte dérobée, avant même que le jeu ne commence, et que donc ce qu’ils ont entendu n’était qu’un enregistrement de sa voix. Ceux qui ont résisté sont encensés, ce sont les vainqueurs de ce show de télé-réalité; les autres, sont consolés et réconfortés sur eux-mêmes. Les psychologues et spécialistes en média et communication leur expliquent qu’ils ne sont pas des monstres, qu’ils représentent en fait 80% de l’humanité et que donc personne n’est habilité à les juger puisqu’il y a de très fortes propabilités que n’importe qui aurait agi comme eux. (Allez dire cela aux familles de ces personnes!) Puis, vient le grand final: la confession des candidats-cobayes, en larmes souvent, qui essayent d’expliquer pourquoi ils se sont conduits ainsi, mais expriment aussi l’horreur qu’ils ont d’eux-mêmes, malgré tous les discours rassurants de l’équipe d’encadrement. De manière générale, l’accent est avant tout mis sur le « drame » en train de se dérouler sous nos yeux, un drame pourtant monté de toute pièce, puisque nous sommes dans le cadre d’un dispositif télévisuel scénarisé, ce qui implique un contrôle serré de chaque élément de celui-ci, depuis la couleur des manettes jusqu’au comportement de l’animatrice et du public.

Le problème c’est qu’avec cette tendance à la narration à outrance, on ne donne qu’un aperçu tellement superficiel des enjeux de cette expérience, que l’on en arrive à des raccourcis totalement absurdes. Ainsi, parce que 80% des candidats seraient allés jusqu’aux décharges mortelles, les auteurs en concluent que la télévision détient un pouvoir incommensurable, aussi bien sur les candidats à des jeux télévisuels, que sur les téléspectateurs. Comment en arrive-t-on d’ailleurs à ce glissement entre le participant sur un plateau de télévision et le téléspectateur dans son salon? Et bien tout simplement en postulant que le nombre d’heures passées devant le petit écran au cours d’une vie suffirait à faire de n’importe lequel d’entre nous un candidat-modèle, parfaitement calibré pour les dispositifs télévisuels. C’est même à se demander pourquoi les auteurs de cette expérience ont alors eu à mettre en place un tel dispositif de conditionnement des participants, s’ils l’étaient déjà par leur simple consommation télévisuelle!

Et c’est ainsi qu’à aucun moment n’est posée la question de la réception des programmes télévisuels, qui a pourtant fait l’objet de recherches empiriques et théoriques depuis près de 40 ans, aussi bien dans le monde anglo-saxon, que francophone, hispanique, germanophone, etc. Du coup, on nous ressort la sempiternelle image du « coach potatoe » qui a oublié sa cervelle quelque-part entre deux pantoufles sous son lit et se contente d’absorber par osmose comme une éponge, les milliards d’ondes lumineuses et sonores dont le bombarde son téléviseur. Mais, il est évident que dans une vision mécaniste de l’être humain, la personnalité et les expériences de vie accumulées par chacun ne compte absolument pas.

Au final, ce ne sont ni les premiers, ni les derniers à tomber dans ce genre de conclusion facile, qui semble s’imposer avec d’autant plus d’évidence que le stéréotype de la « fascinante boîte à image », reste malgré tout collé au média télévisuel, encore plus même qu’au cinéma. Non, ce qui fait vraiment mal ici, c’est que le dispositif télévisuel, ainsi qu’un très fort biais idéologique, dans ce qu’ils ont de pire, ont pris le dessus sur la logique scientifique et mène donc à de grossières confusions, totalement inacceptables.

Une reproduction de l’expérience de Milgram? Vraiment?

Le but annoncé de ce documentaire-télé-réalité était de vérifier si un animateur de télévision pouvait constituer une autorité au même titre qu’un scientifique de laboratoire et dans quelle mesure. En d’autres termes, il ne s’agissait de rien d’autre que d’une nouvelle évaluation du pouvoir de la télévision. Comme on vient de le constater, les auteurs pensent vraiment en avoir eu pour leur argent, puisqu’ils estiment avoir largement démontré son omnipotence. En conséquence, il leur semble inéluctable qu’à moins d’un sérieux coup de frein à main, la télévision se dirige progressivement vers des mises à mort en direct, une sorte de version moderne des antiques jeux du cirque: Panem et circenses. Seulement voilà, non seulement ce genre de développement est peu probable, mais en plus le dispositif de l’expérience de Milgram n’est pas du tout adapté pour démontrer l’existence des conditions nécessaires à une telle évolution de la télévision.

Les images de jeux télévisés impliquant des candidats passant par des épreuves certes totalement masochistes (se faire balancer dans une cuve pleine d’eau bouillante, recevoir une bille chauffée à blanc dans la bouche, s’écraser à plat ventre sur du bitume, etc.) que nous passent les auteurs du film comme preuve à l’apui de leur thèse, montrent en réalité des gens qui sont volontaires. Personne ne les a obligés à venir se faire souffrir et humilier sous les caméras. Ils ont choisi eux-mêmes de le faire, pensant gagner quelques minutes de gloire par un acte nécessitant une certaine bravoure, même s’il est ridicule. Or, ce que la « Zone extrême » (titre du faux jeu télévisé testé au cours de cette télé-réalité) nous montre, c’est un candidat, initialement volontaire pour répondre à des questions et recevoir des chocs électriques en cas d’erreur, mais qui, ensuite, se retrouve prisonnier du jeu, puisqu’on refuse de le libérer et d’arrêter la partie, alors qu’il le réclame à corps et à cris.

En plus de violer un implicite commun aux jeux télévisés, ce serait totalement illégal. Aucune chaîne ne pourrait diffuser de tels programmes, du moins pas sous nos latitudes. Rien que pour cette raison, l’affirmation de départ voulant que la télévision se dirige vers de la torture ou des exécutions face caméra est en grande partie fantaisiste. Et malheureusement pour ses auteurs, rien dans ce film n’indique que l’on se dirige vers de telles logiques, puisque les hypothèses testées restent tout entières dans le virtuel.

En effet, ce ne sont pas seulement ces considérations liées à la réalité de notre monde contemporain que les auteurs du documentaire semblent avoir royalement ignorées. Il se trouve que l’étude de Milgram ne visait pas à démontrer que tel ou tel contexte peut pousser les gens à agir contre leurs principes moraux ou que telle ou telle figure d’autorité dispose d’une influence particulière sur les gens. Son but était de décrire les mécanismes par lesquels une autorité peut arriver à les faire agir contre leurs valeurs morales, et cela, quel que soit le cadre d’accomplissement. Après tout, c’est la notion de « banalité du mal », proposée par Hannah Arendt, après qu’elle aie assisté au procès d’Adolf Eichmann, qui a motivé ses recherches. Je ne sais pas si c’est pour cette raison, mais le documentaire se focalise uniquement sur l’aspect apparemment le plus dingue de l’expérience, à savoir proposer à des volontaires de torturer d’autres volontaires.

Si le documentaire décrit par le menu le minutieux travail de transposition du dispositif matériel de Milgram au contexte télévisuel, il ne dit pratiquement rien du protocole imaginé par le scientifique, et ne spécifie pas que sa recherche n’a pas consisté en une seule expérience avec un échantillon de candidats, mais en plusieurs, étalées sur 2 ans. Or, la méthodologie en question comprenait au moins deux variables-clé: le degré de proximité physique entre le cobaye et l’entité donneuse d’ordres d’une part, et le degré de proximité physique entre le cobaye et l’acteur jouant le questionné. En faisant varier ces deux paramètres, il a obtenu des résultats très différents, qui lui ont permis de souligner l’importance de la co-présence dans le comportement des sujets de l’expérience. Pour résumer, plus il y avait de scientifiques (certains dispositifs impliquant jusqu’à la présence de 3 chercheurs) dans la même pièce que le cobaye pour le surveiller, plus il se soumettait aux ordres, et plus le « questionné » était éloigné du cobaye, moins il hésitait à envoyer des décharges électriques. Inversement, s’il était laissé seul avec un enregistrement qui lui donnait les instructions ou si le questionné se trouvait juste à côté de lui, le cobaye arrêtait l’expérience de lui-même rapidement ou alors, trichait carrément, soufflant les réponses au faux cobaye pour éviter de devoir lui envoyer des décharges électriques!

Rien n’est dit ici de la puissance de l’influence de la science sur la population américaine des années 60, alors même que vu l’incroyable engouement pour le progrès scientifique qui caractérisait les USA à l’époque, Milgram aurait pu effectivement s’interroger sur le statut de la figure du « chercheur universitaire en blouse blanche » dans l’imaginaire populaire et de son rôle dans cet espèce de « scientisme ». Mais, ce n’est pas ce qu’il a fait et s’il avait voulu le faire, il aurait alors dû utiliser une autre approche. De fait, ses protocoles ne sauraient être utilisés comme modèles pour répondre à une toute autre question que celle qu’il s’était posée. Or, c’est précisément ce qu’ont fait les auteurs du documentaire « Le Jeu de la Mort ».

Non seulement cela, mais parmi toutes les variations du protocole de base, ils ont choisi celle qui était la plus susceptible de produire un résultat conforme à leur conviction sur la puissance de la télévision, à savoir celui d’une forte présence physique du donneur d’ordre, combinée à une absence du questionné, supposément enfermé dans une cabine complètement insonorisée. Ils ont aussi introduit une différence de taille: la présence d’un public de plateau. Alors que dans les expériences de Milgram, le cobaye se trouvait isolé dans une pièce d’un bâtiment de l’université de Yale, seul ou en présence d’un ou plusieurs scientifiques sévères, distants et intransigeants, dans le documentaire, la solitude du cobaye est encore accentuée par la présence d’un public de plateau censé matérialiser l’audience diasporique et invisible des téléspectateurs, conçus, en fait, comme un échantillon de la société entière. Cela revenait donc pour les « testeurs » à se retrouver seul face au jugement d’une institution, la maison de production représentée par l’animatrice, et de la société toute entière, incarnée par le public assise sur les gradins. Or, en tant que testeur d’un projet pilote et faux-participant à une simulation de jeu télévisé, ils avaient une responsabilité vis-à-vis de ce public. Ils devaient bien se comporter et montrer qu’ils étaient dignes de leur position. Ils devaient jouer le jeu comme si c’était un vrai jeu, parce qu’il s’agissait de tester celui-ci afin d’avoir une idée de ce que cela pourrait donner. La pression était donc immense et explique certainement aussi en grande partie que seule une quinzaine de participants aient trouvé la force de dire non à un moment du processus et de quitter le plateau en estimant que l’on ne pouvait décemment pas aller plus loin, même s’il ne s’agissait que d’un jeu ou justement parce qu’il ne s’agissait que d’un jeu.

Une expérience non sequitur

De fait, cette simulation de simulacre a certainement aussi représenté un stress d’une intensité tout à fait inhabituelle pour les sujets de cette fausse-vraie téléréalité, dans la mesure où leur système de valeur a été confronté non pas seulement à celui de la présentatrice ou même de l’institution télévisuelle, mais bien à celui de l’a société dans son ensemble, représentée physiquement par le public de plateau. Il y a de bonne chance que sans cette incarnation de la « masse » sociale, et de la légitimité qu’elle apporte à certains comportements, même immoraux, les cobayes auraient été beaucoup plus nombreux à s’arrêter plus tôt. En effet, contrairement aux sujets de Milgram, même dans la version du protocole impliquant plusieurs scientifiques assistant le sujet dans sa tâche d’enseignant-bourreau, ceux du « Jeu de la Mort », se retrouvaient, d’une certaine manière, sous l’œil de la société entière et ont peut-être même douté, à certains moments, de leurs propres valeurs, que le public ne semblait pas sanctionner. Or, très peu de gens arrivent à défendre une position apparemment totalement isolée, dans la mesure où le bon sens veut que la somme collective d’intelligences individuelles ait moins de chance de se tromper qu’une intelligence seule. En d’autres termes, mieux vaut avoir tort avec la majorité, que raison contre elle. Pris au piège dans un milieu fermé, sans aucun apport de l’extérieur, si ce n’est l’œil inquisiteur d’une société d’apparence implacable, il est presque normal que 80% des cobayes aient préféré aller jusqu’au bout.

D’une certaine façon, cette approche rappelle plutôt celle employée pour une autre expérience de psychologie sociale, mais sur le conformisme, menée par le Dr. Salomon Ash. Au cours de celle-ci, un sujet naïf (inconscient d’être le sujet de l’expérience) se retrouvait dans une salle avec plusieurs faux sujets. Une même question facile, à la réponse évidente était posée à tous, mais la majorité de la salle avait reçu l’instruction de donner la mauvaise réponse. Généralement le « sujet » finissait par se rallier à l’avis de la majorité, même s’il avait la forte impression qu’elle se trompait.

Rien que pour ces raisons, il est impossible de conclure de cette expérience que la télévision a sur les gens une emprise incommensurable. De plus, en se rapportant à la réalité de leur vie, on se rend compte que ce genre de situation étant quand même exceptionnelle, on peut fortement douter qu’il soit possible d’en dériver que 80% des humains sont incapables de résister aux pressions de l’autorité, qu’elle s’incarne dans la figure d’un scientifique en blouse blanche ou d’une animatrice de télévision soutenue par un public de plateau. En effet, la société ne consiste pas en un seul système doté d’une structure globale s’imposant dans les moindres recoins de nos vie. Au contraire, nous évoluons constamment entre divers milieux et structures socioculturelles où nos libertés sont plus ou moins grandes. Et la télévision n’en est qu’un seul parmi des milliers d’autres. Certes pas anodins, mais de loin pas non plus le plus important!

Que démontre cet apparent décalage complet entre les résultats de l’expérience de Milgram et les réalités du terrain hors-laboratoire? Simplement que sous certaines conditions spécifiques, d’ailleurs assez extrêmes (lieu clos, isolement du reste de la société, confrontation directe avec une figure d’autorité, sans aucun soutien externe, etc.), une majorité d’êtres humains aura des réactions similaires, mais pas identiques. Le problème c’est que, contrairement à ce que prétendent les auteurs du documentaire, ce genre de situation se réalise rarement dans la société, sauf peut-être en milieu carcéral ou militaire, et encore! Vouloir donc tirer de grandes conclusions sur la capacité des gens à résister à l’autorité à partir d’une situation totalement inhabituelle et finalement rare revient à généraliser à partir d’une exception, un raisonnement tout sauf scientifique.

Ce genre d’argumentations amène non seulement à des conclusions dont on a pourtant largement démontré qu’elles sont erronées, mais en plus à réaffirmer une vision de l’humanité, focalisée sur les grandes figures historiques, dignes des discours patriotico-nationaux du 19ème siècle. Les dernières minutes du film, nous montrant la fameuse scène de l’étudiant chinois tentant d’empêcher un tank de l’armée d’accéder à la place Tienanmen en 1989, puis se faisant arrêter par des policiers en civile, donnent ainsi l’impression qu’il personnifie à lui seul cette résistance estudiantine au régime chinois, seul face à une armée implacable, aux ordres du pouvoir. Or, ces protestations avaient réunis des centaines de milliers de jeunes et probablement mobilisé pas mal de monde en soutien, mais des gens restés dans l’ombre. Ce genre d’expérience débouche ainsi sur la vision d’une humanité coupée en deux, entre les quelques rares qui résistent et fournissent des héros aux historiographies nationales, dont s’inspire aussi la fiction (à moins que ce ne soit l’historiographie qui s’inspire des grands tropes narratifs), notamment celle des super-héros, et une masse d’humains lâches, préférant se soumettre aux ordres plutôt que de risquer potentiellement gros en défendant leurs idéaux.

Dérive vers de l’alterjournalisme et de l’alterscience

Ce film contribue ainsi moins à éclairer la problématique de la dérive de certaines logiques télévisuelles, déjà largement documentées et commentées depuis des années, qu’à créer une véritable confusion entre protocole scientifique et télé-réalité. Ce n’est pas seulement le journalisme, déjà fortement remis en question par des décennies d’accumulation de scandales de manipulations et de bidouillages en tous genres, mais aussi la science qui s’en retrouve fortement discréditée.

Cela signifie que le but d’une expérience scientifique n’est pas de confirmer des à-priori, mais de vérifier des explications potentielles. Or, les auteurs du documentaire « Le jeu de la mort » ainsi que l’équipe scientifique qu’ils ont filmée, ont largement instrumentalisé le langage et les dispositifs de la science pour tenter d’imposer leurs présupposés, assez flatteurs il faut le dire pour les premiers, sur la toute-puissance médiatique de la télévision. L’un des principaux symptômes de cette dérive apparaît dans la sélection non seulement des résultats, mais aussi et surtout des sources théoriques de départs. Ainsi, dans leur obsession à confirmer leur biais idéologique de départ, ils en arrivent à écarter d’un revers de la main les discours des sujets de l’expérience n’allant pas dans le sens de leurs convictions, tout en accueillant, sans aucun sens critique, ceux qui adhèrent à leurs convictions. Non seulement cela, mais en plus ils ont fait l’impasse totale sur plus de 30 ans de travaux sur la réception, qui mettent bien en évidence la capacité du grand public à prendre une distance critique d’avec les contenus médiatiques.

En conclusion…

Pour résumer, on a un documentaire qui se présente comme un film de téléréalité et qui, en passant, omet tous les éléments de contextualisation qui aurait permis de juger de l’analyse proposé. Pire, il vise à dénoncer les dangers d’un phénomène social large, celui de la télévision et notamment des dérives de la téléréalité, à l’aide d’une expérience qui cherchait à répondre à une toute autre question. En effet, Milgram ne cherchait pas à savoir si les scientifiques en blouse blanche disposait d’une autorité particulière sur les gens, mais bien plutôt à décrire les mécanismes qui permettent à une figure d’autorité de pousser une personne à agir contre ses principes moraux. Résultats des courses: les auteurs du documentaires en arrivent à confondre l’influence de la télévision en tant que rituel social sur le téléspectateur et l’effet que peut avoir sur un participant le dispositif télévisuel de l’émission à laquelle il participe. Pour eux, il semble suffire d’avoir été biberonné à la télévision pour arriver croire tout ce qui se déroule à l’écran et être de moins en moins sensibilisé! De fait, dans leur logique, si des téléspectateurs apprécient des émissions où des candidats acceptent de se faire volontairement mal, il n’y a aucune raison de croire qu’ils ne seraient pas disposés à devenir des bourreaux sur les plateaux de télévision.

Et c’est là qu’apparaît particulièrement le biais idéologique des journalistes et de l’équipe scientifique ayant mis en place ce protocole: la confusion que EUX font entre simulacre et réalité! Eh oui, ce ne sont pas les spectateurs ou mêmes les participants à la télé-réalité qui seraient de gros naïfs aliénés, mais bien ces « spécialistes » des médias, persuadés dès le départ de leur démarche, de la toute-puissance de la télévision sur les esprits, et bien décidés à la prouver, et cela, contre vents et marées s’il le faut! Parce que, pour prétendre que l’on peut étendre sans autre un résultat obtenu dans des conditions de laboratoire à la vie en-dehors du contexte hyper-contrôlé du lieu d’expérience, il faut faire preuve d’un sacré biais idéologique et mettre totalement en veilleuse les règles de base de la méthode scientifique! Dit autrement, nous sommes là confrontés à un beau cas de ce que certains appellent de l’alterscience, c’est-à-dire une démarche purement idéologique se déguisant en science, mais qui n’en est absolument pas. Nous avons là une preuve supplémentaire que mêmes les scientifiques peuvent se laisser emporter par leur fibre militante.

En conclusion de tout cela, quand Bourdieu affirmait que la télévision était incapable de produire une critique de la télévision, il ne croyait pas si bien dire, mais, à mon avis, il se trompait de cible. Daniel Schneidermann et son équipe d’Arrêt sur Images font malgré tout du très bon travail. Bien sûr, ils restent aussi en partie coincés dans le dispositif télévisuel (quoique beaucoup moins depuis qu’ils ont migré sur le Web), mais cela ne les empêche pas de réfléchir de manière critique à leur propre démarche, même si ce n’est pas toujours facile. Par contre, avec le « Jeu de la mort », on a droit au parfait mode d’emploi de ce qu’il ne faut surtout pas faire, d’un point de vue aussi bien journalistique que scientifique!

Expérience de Milgram : Fac-similé de l'annonce

Expérience de Milgram : Fac-similé de l’annonce. Source: Wikimédia

Ariane Beldi

Assise à la fois sur un banc universitaire et sur une chaise de bureau, une position pas toujours très confortable, ma vie peut se résumer à un fil rouge: essayer de faire sens de ce monde, souvent dans un gros éclat de rire (mais parfois aussi dans les larmes) et de partager cette recherche avec les autres. Cela m'a ainsi amené à étudier aussi bien les sciences que les sciences sociales, notamment les sciences de l'information, des médias et de la communication, tout en accumulant de l'expérience dans le domaine de l'édition-rédaction Web et des relations publiques. Adorant discuter et débattres avec toutes personnes prêtes à échanger des points de vue contradictoires, j'ai découvert quelques recettes importantes pour ne pas m'emmêler complètement les baguettes: garder une certaine distance critique, éviter les excès dans les jugements et surtout, surtout, s'astreindre à essayer de découvrir le petit truc absurde ou illogique qui peut donner lieu à une bonne blague! Je reconnais que je ne suis pas toujours très douée pour cet exercice, mais je m'entraîne dur….parfois au grand dame de mon entourage direct qui n'hésite pas à me proposer de faire des petites pauses! Je les prend d'ailleurs volontiers, parce qu'essayer d'être drôle peut être aussi éreintant que de réaliser une thèse de doctorat (oui, j'en ai fait une, incidemment, en science de l'information et de la communication). Mais, c'est aussi cela qui m'a permis d'y survivre! Après être sortie du labyrinthe académique, me voici plongée à nouveau dans celui de la recherche d'un travail! Heureusement que je m'appelle Ariane!

Un commentaire

  1. Ping :Réflexions #1-1 | Ce que l'on a tendance à oublier des expériences de Stanley Milgram » Simplement correct | Simply correct

Laisser un commentaire (les commentaires sont modérés) | Leave a comment (comments are moderated)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.